Jonathan Littell - Les Bienveillantes

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"En fait, j'aurais tout aussi bien pu ne pas écrire. Après tout, ce n'est pas une obligation. Depuis la guerre, je suis resté un homme discret; grâce à Dieu, je n'ai jamais eu besoin, comme certains de mes anciens collègues, d'écrire mes Mémoires à fin de justification, car je n'ai rien à justifier, ni dans un but lucratif, car je gagne assez bien ma vie comme ça. Je ne regrette rien: j'ai fait mon travail, voilà tout; quant à mes histoires de famille, que je raconterai peut-être aussi, elles ne concernent que moi; et pour le reste, vers la fin, j'ai sans doute forcé la limite, mais là je n'étais plus tout à fait moi-même, je vacillais, le monde entier basculait, je ne fus pas le seul à perdre la tête, reconnaissez-le. Malgré mes travers, et ils ont été nombreux, je suis resté de ceux qui pensent que les seules choses indispensables à la vie humaine sont l'air, le manger, le boire et l'excrétion, et la recherche de la vérité. Le reste est facultatif."Avec cette somme qui s'inscrit aussi bien sous l'égide d'Eschyle que dans la lignée de Vie et destin de Vassili Grossman ou des Damnés de Visconti, Jonathan Littell nous fait revivre les horreurs de la Seconde Guerre mondiale du côté des bourreaux, tout en nous montrant un homme comme rarement on l'avait fait: l'épopée d'un être emporté dans la traversée de lui-même et de l'Histoire.

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Je mis quelque temps encore à relier ces impressions fragmentaires et à comprendre que j'étais tombé aux mains de représentants de la profession médicale. Je dus prendre patience et apprendre à me laisser triturer: non seulement les femmes, des infirmières, prenaient avec mon corps des libertés inouïes, mais les médecins, hommes graves et sérieux, aux voix paternelles, entraient à tout moment, entourés d'une nuée de jeunes gens, tous en blouses, et, me soulevant sans vergogne, ils me déplaçaient la tête et discouraient sur mon compte, comme s'il se fût agi d'un mannequin. Je trouvais cela fort peu aimable, mais ne pouvais protester: l'articulation des sons, à l'instar d'autres facultés, me faisait encore défaut. Mais le jour où je pus enfin traiter distinctement un de ces messieurs de cochon, il ne se fâcha pas; au contraire, il sourit et applaudit: «Bravo hravo». Encouragé, je m'enhardis et repris lors des visites suivantes: «Ordure, salope, puant, Juif, enculé». Les médecins hochaient gravement la tête, les jeunes gens prenaient des notes sur des feuillets posé sur des planchettes; enfin, une infirmière me fit des remontrances «Vous pourriez être plus poli, quand même». – «Oui, c'est vrai, vous avez raison. Dois-je vous appeler meine Dame?» Elle agita une jolie petite main nue devant mes yeux: «Mein Fräulein», répondit-elle légèrement, et elle s'éclipsa. Pour une jeune fille, cette infirmière avait une poigne ferme et habile: lorsque je devais me soulager, elle me retournait, m'assistait, puis me torchait avec une efficacité réfléchie, les gestes sûrs et plaisants, libres de tout dégoût, d'une mère qui nettoie son enfant; comme si, elle peut-être encore vierge, elle avait fait ça toute sa vie. J'y prenais sans doute du plaisir, et me complaisais à lui demander ce service. Elle ou d'autres me nourrissaient aussi, me glissant des cuillerées de bouillon entre les lèvres; j'aurais préféré un bifteck saignant, mais n'osais en demander, ce n'était pas après tout un hôtel, mais, je l'avais enfin compris, un hôpital: et être un patient, c'est cela aussi, le mot veut dire précisément ce qu'il veut dire. Ainsi, sans doute, j'avais eu un accident de santé, dans des circonstances qui m'échappaient encore; et à en croire la fraîcheur des draps et le calme, la propreté des lieux, je ne devais plus me trouver à Stalingrad; ou alors les choses avaient bien changé. Effectivement, je me trouvais non plus à Stalingrad, mais, comme je l'appris enfin, à Hohenlychen, au nord de Berlin, à l'hôpital de la Croix-Rouge allemande. Comment j'étais arrivé là, nul ne pouvait me le dire; j'avais été livré dans un fourgon, on leur avait dit de s'occuper de moi, ils ne posaient pas de questions, ils s'occupaient de moi, et moi, je n'avais pas à poser de questions non plus, je devais me remettre sur pied.

Un jour, il y eut un brouhaha: la porte s'ouvrit, ma petite chambre s'emplit de monde, la plupart, cette fois, non pas en blanc mais en noir. Le plus petit d'entre eux, je le reconnus après un effort, ma mémoire me revenait tout à fait: c'était le Reichsführer-SS, Heinrich Himmler. Il était entouré d'autres officiers S S; à ses côtés se tenait un géant que je ne connaissais pas, au visage chevalin comme taillé à la serpe et barré de cicatrices. Himmler se planta auprès de moi et prononça une brève allocution de sa voix nasillarde et professorale; de l'autre côté du lit, des hommes photographiaient et filmaient la scène- Je compris peu de choses aux propos du Reichsführer: des termes isolés barbotaient à la surface de ses paroles, officier héroïque, honneur de la SS, rapports lucides, courageux, mais cela ne formait certes pas une narration où j'aurais pu me reconnaître, j'avais du mal à m'appliquer ces mots; et pourtant, le sens de la scène était clair, c'était bien de moi qu'on parlait, c'était à cause de moi que tous ces officiers et ces dignitaires rutilants se trouvaient réunis dans cette chambrette exiguë. Dans la foule, au fond, je reconnus Thomas; il me fit un geste amical, mais je ne pouvais hélas pas lui parler. Son discours terminé, le Reichsführer se tourna vers un officier aux lunettes rondes, assez grandes, à montures noires, qui lui tendit quelque chose d'un air empressé; puis il se pencha vers moi, et je vis avec une panique croissante se rapprocher son pince-nez, sa petite moustache grotesque, ses doigts gras et courts aux ongles sales; il voulait me poser quelque chose sur la poitrine, j'aperçus une épingle, j'étais terrifié à l'idée qu'il me pique; puis son visage descendit encore plus bas, il ne faisait absolument pas attention à mon angoisse, son haleine de verveine m'étouffait, et il me déposa un baiser humide sur le visage. Il se redressa et lança son bras en l'air en braillant; toute l'audience l'imitait, et mon lit était entouré d'une forêt de bras dressés, noirs, blancs, bruns; timidement, pour ne pas me faire remarquer, je levai aussi mon bras; cela eut son effet, car tout le monde se retourna et se pressa vers la porte; la foule s'écoula rapidement, et je restai seul, épuisé, incapable d'ôter cette curieuse chose froide qui pesait sur ma poitrine.

Je pouvais maintenant faire quelques pas, si l'on me soutenait; c'était pratique, cela me permettait d'aller aux W-C. Mon corps, si je me concentrais, recommençait à obéir à mes ordres, d'abord rétif, puis avec plus de docilité; seule la main gauche continuait à se tenir à l'écart du concert général; je pouvais en agiter les doigts, mais en aucun cas ils n'acceptaient de se fermer, de former un poing. Dans un miroir, je regardai pour la première fois mon visage: à vrai dire, je n'y reconnaissais rien, je ne voyais pas comment cet assemblage de traits si divers tenait ensemble, et plus je les considérais, plus ils me devenaient étrangers. Les bandes blanches qui entouraient mon crâne l'empêchaient au moins d'éclater, c'était déjà quelque chose et même de considérable, mais cela ne faisait pas avancer mes spéculations, ce visage ressemblait à une collection de pièces bien ajustées, mais provenant de puzzles différents. Enfin, un médecin vint me dire que j'allais partir: j'étais guéri, m'expliqua-t-il, ils ne pouvaient plus rien faire pour moi, on allait m'envoyer ailleurs reprendre des forces. Guéri! Quel mot étonnant, je ne savais même pas que j'avais été blessé. En fait, j'avais eu la tête traversée par une balle. Par un hasard moins rare qu'on ne le pense, m'expliqua-t-on patiemment, j'avais non seulement survécu, mais n'en garderais aucune séquelle; la raideur de ma main gauche, un léger trouble neurologique, persisterait encore quelque temps, mais disparaîtrait aussi. Cette précise information scientifique m'emplit de stupeur: ainsi, ces sensations inhabituelles et mystérieuses avaient donc une cause, explicable et rationnelle; or, même avec un effort, je ne parvenais pas à les rapporter à cette explication, elle me semblait creuse, controuvée; si la raison c'était cela, moi aussi, tel Luther, j'aurais voulu la traiter de Hure, de putain; et en effet, obéissant aux ordres calmes et patients des médecins, la raison relevait pour moi sa jupe, révélant qu'en dessous il n'y avait rien. D'elle, j'aurais pu dire la même chose que de ma pauvre tête un trou est un trou est un trou. L'idée qu'un trou puisse aussi être un tout ne me serait pas venue à l'esprit. Les bandages ôtés, je pus constater par moi-même qu'il n'y avait là presque rien à voir: sur mon front, une toute petite cicatrice ronde, juste au-dessus de l'œil droit; à l'arrière du crâne, à peine visible m'assurait-on, une bosse; entre les deux, mes cheveux qui repoussaient cachaient déjà les traces de l'opération que j'avais subie. Mais, à en croire ces médecins si sûrs de leur science, un trou me traversait la tête, un étroit corridor circulaire, un ouits fabuleux, fermé, inaccessible à la pensée, et si cela était vrai alors plus rien n'était pareil, comment aurait-ce pu l'être? Ma pensée du monde devait maintenant se réorganiser autour de ce trou. Mais tout ce que je pouvais dire de concret était: Je me suis réveillé, et plus rien ne sera jamais pareil. Tandis que je réfléchissais à cette impressionnante question, on vint me chercher et on me déposa sur un brancard dans un véhicule hospitalier; une des infirmières avait gentiment glissé dans ma poche l'écrin avec ma médaille, celle que m'avait donnée le Reichsführer. On m'amena en Poméranie, sur l'île d'Usedom près de Swinemünde; là, au bord de la mer, il y avait une maison de repos de la S S, une belle et spacieuse demeure; ma chambre, très claire, donnait sur la mer, et le jour, poussé en chaise roulante par une infirmière, je pouvais venir me placer devant une grande baie vitrée et contempler les eaux lourdes et grises de la Baltique, le jeu strident des mouettes, le sable froid, mouillé de la plage, tacheté de galets. Les couloirs et les salles communes étaient régulièrement lavés au phénol, et j'aimais cette odeur acre et équivoque, qui me rappelait avec âpreté les déchéances si savoureuses de mon adolescence les longues mains, presque bleues à force d'être translucides, des infirmières, des filles du Nord blondes et délicates, sentaient aussi le phénol, et les convalescents, entre eux, les appelaient les Karbol Mäuschen. Ces odeurs et ces sensations fortes me donnaient des érections, surprenantes tellement elles semblaient détachées de moi-même; l'infirmière qui me lavait en souriait et les épongeait avec la même indifférence que le reste; parfois, elles duraient, avec une patience résignée; j'aurais été incapable de me soulager. Qu'il y ait le jour était devenu pour moi une chose inattendue, folle, impossible à déchiffrer; un corps, c'était encore bien trop complexe pour moi, il fallait prendre les choses petit à petit.

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