«L'Obersturmbannführer Eichmann est ici?» demandai-je. – «Non, il est en mission. Il reviendra dans quelques jours. L'Obersturmbannführer Hauser vous a expliqué ce que je fais?»
«En gros». – «De toute façon, vous venez un peu tard. J'ai presque achevé mon rapport, que je dois rendre dans quelques jours».
«Que puis-je faire pour vous, alors?» rétorquai-je avec une pointe d'agacement. – «Vous étiez dans l'Einsatz, c'est ça?» – «Oui. D'abord dans un Kommando»… – «Lequel?» interrompit-il. – «Le 4a». – «Ah oui. Blobel. Beau score». Je n'arrivais pas à discerner s'il parlait sérieusement ou ironiquement. «Ensuite, j'ai servi au Gruppen stab D, au Caucase». Il fit une moue: «Oui, cela, ça m'intéresse moins. Les chiffres sont infimes. Parlez-moi du 4a». – «Que voulez-vous savoir?» Il se pencha derrière son bureau et resurgit avec une caisse en carton qu'il posa devant moi. «Voici les rapports du groupe C. Je les ai épluchés minutieusement, avec mon adjoint le Dr. Plate. Or, on constate des choses curieuses: parfois, il y a des chiffres extrêmement précis, 281, 1472, ou 33 771, comme à Kiev; d'autres fois, ce sont des chiffres ronds. Y compris pour un même Kommando. On trouve aussi des chiffres contradictoires. Par exemple, une ville où sont censés vivre 1200 Juifs, mais où les rapports font état de 2 000 personnes convoyées aux mesures spéciales. Et ainsi de suite. Ce qui m'intéresse, donc, ce sont les méthodes de comptage. Je veux dire les méthodes pratiques, sur place». – «Vous auriez dû vous adresser directement au Standarten führer Blobel. Je pense qu'il aurait été mieux placé pour vous renseigner que moi». – «Malheureusement le Standartenführer Blobel est de nouveau dans l'Est et n'est pas joignable. Mais, vous savez, de toute façon j'ai mon idée. Votre témoignage ne fera que la confirmer, je pense.
Parlez-moi de Kiev, par exemple. Un chiffre aussi énorme mais précis, c'est curieux». – «Pas du tout. Au contraire, plus l'Aktion était grande et plus on disposait de moyens, plus il était facile d'obtenir un décompte précis. À Kiev, il y avait des cordons très serrés. Juste avant le site même de l'opération, les… les patients, enfin les condamnés, étaient divisés en groupes égaux, toujours un chiffre rond, vingt ou trente, je ne me souviens plus. Un sous-officier préposé comptait le nombre de groupes qui passaient devant sa table et les notait. Le premier jour, on s'est arrêtés à 20000 pile». – «Et tous ceux qui passaient devant la table étaient soumis au traitement spécial?» – «En principe, oui. Bien sûr, quelques-uns ont pu, disons, faire semblant, puis s'enfuir à la faveur de la nuit. Mais ce serait tout au plus une poignée d'individus». – «Et les petites actions?» – «Elles étaient sous la responsabilité d'un Teilkommandoführer qui était chargé de compter et de faire remonter les chiffres au Kommandostab. Le Standartenführer Blobel insistait toujours sur des comptages précis. Pour le cas dont vous avez parlé, je veux dire celui où l'on enlevait plus de Juifs qu'il n'y en avait au départ, je crois pouvoir vous fournir une explication: à notre arrivée, beaucoup de Juifs fuyaient dans les bois ou la steppe. Le Teil-kommando traitait de manière appropriée ceux qu'il trouvait sur place, puis partait. Mais les Juifs ne pouvaient pas rester cachés: les Ukrainiens les chassaient des villages, les partisans, parfois, les tuaient. Alors, petit à petit, poussés par la faim, ils revenaient dans leurs villes ou leurs villages, souvent avec d'autres réfugiés. Quand on l'apprenait, on faisait une seconde opération qui encore une fois en supprimait un certain nombre. Mais de nouveau d'autres revenaient. Certains villages ont été déclarés judenfrei trois, quatre, cinq fois, mais chaque fois, il en réapparaissait d'autres». – «Je vois. C'est une explication intéressante». – «Si je comprends bien, lançai-je, un peu piqué, vous croyez que les groupes ont gonflé leurs chiffres?» -»Pour être franc avec vous, oui. Pour plusieurs raisons, sans doute, l'avancement n'en étant qu'une. Il y a aussi des automatismes bureaucratiques. En statistique, on a l'habitude de voir des organismes se fixer sur un chiffre, personne ne sait trop comment, et ensuite ce chiffre est repris et retransmis comme un fait, sans aucune critique ni modification dans le temps. On appelle ça un chiffre maison. Mais ça diffère aussi de groupe à groupe et de Kommando à Kommando. Le pire cas est visiblement celui de l'Einsatzgruppe B. Il y a aussi de grosses irrégularités parmi certains Kommandos du groupe D». – «En 41 ou 42?» – «1941 surtout. Au début, puis en Crimée aussi». – «J'ai été brièvement en Crimée, mais je n'avais rien à voir avec les actions à ce moment-là». – «Et dans votre expérience du 4a?» Je réfléchis un instant avant de répondre: «Je pense que les officiers étaient tous honnêtes. Mais au début, les choses étaient mal organisées, et certains chiffres sont peut-être un peu arbitraires». – «De toute façon ce n'est pas très grave, dit sentencieusement Korherr. Les Einsatzgruppen ne représentent qu'une fraction des chiffres globaux. Même une déviation de 10 % affecterait à peine les résultats d'ensemble». Je sentis quelque chose se serrer au niveau de mon diaphragme. «Vous avez des chiffres pour toute l'Europe, Herr Doktor?» – «Oui, absolument. Jusqu'au 31 décembre 1942». – «Vous pouvez me dire combien ça fait?» Il me contempla à travers ses petites lunettes: «Bien sûr que non. C'est un secret, Herr Sturmbannführer». Nous discutâmes encore un peu du travail du Kommando; Korherr posait des questions précises, méticuleuses. À la fin, il me remercia. «Mon rapport ira directement au Reichsführer, m'expliqua-t-il. Si vos attributions l'exigent, vous en prendrez alors connaissance». Il me raccompagna jusqu'à l'entrée de l'immeuble. «Bonne chance! Et Heil Hitler».
Pourquoi lui avais-je posé cette question, idiote et inutile? En quoi est-ce que cela me concernait? Ça n'avait été qu'une curiosité morbide, et je le regrettais. Je ne voulais plus m'intéresser qu'aux choses positives: le national-socialisme avait encore beaucoup à construire, voilà où je souhaitais porter mes efforts. Or les Juifs, unser Unglück, me poursuivaient comme un mauvais rêve en début de matinée, collé au fond de la tête. Pourtant, à Berlin, il n'en restait plus beaucoup: tous les travailleurs juifs soi-disant «protégés» dans les usines d'armements venaient d'être raflés. Mais il était dit que je devais les retrouver dans les endroits les plus incongrus.
Le 21 mars, jour du Souvenir des Héros, le Führer prononçait un discours. C'était sa première apparition en public depuis la défaite de Stalingrad et, comme tout le monde, j'attendais ses paroles avec impatience et angoisse: qu'allait-il dire, quel air aurait-il? L'onde de choc de la catastrophe se faisait encore vivement ressentir, les rumeurs les plus diverses couraient bon train. Je voulais assister à ce discours. Je n'avais vu le Führer en personne qu'une seule fois, une dizaine d'années auparavant (je l'avais depuis bien souvent entendu à la radio et regardé aux actualités); c'avait été lors de mon premier voyage de retour en Allemagne, à l'été 1930 avant la Prise du Pouvoir. J'avais extorqué ce voyage à ma mère et à Moreau, en échange de mon consentement à poursuivre les études qu'ils exigeaient. Mon baccalauréat passé (mais sans mention, ce qui m'obligeait à suivre une classe préparatoire pour passer le concours de l'ELSP), ils me laissèrent partir. Ce fut un voyage merveilleux dont je revins séduit, ébloui. J'étais parti en compagnie de deux camarades de lycée, Pierre et Fabrice; et nous qui ne savions même pas ce qu'étaient les Wandervogel, nous suivîmes comme instinctivement leurs traces, nous dirigeant vers les forêts, marchant durant le jour, discutant, la nuit, autour de petits feux de camp, dormant à la dure sur les aiguilles de pins. Puis nous descendîmes visiter les villes du Rhin, pour finir à Munich, où je passai de longues heures à la Pinacothèque ou bien à errer par les ruelles. L'Allemagne, cet été-là, redevenait tumultueuse: le contrecoup du krach américain de l'année précédente se faisait durement ressentir; des élections au Reichstag, prévues pour septembre, devaient décider de l'avenir de la Nation. Tous les partis politiques faisaient de l'agitation, avec des discours, des parades, parfois des coups de main ou des rixes assez violentes. À Munich, un parti se détachait nettement des autres: le NSDAP, dont j'entendais alors parler pour la première fois. J'avais déjà vu les fascistes italiens aux actualités, et ces nationaux-socialistes semblaient s'inspirer de leur style; mais leur message était spécifiquement allemand, et leur chef, un soldat de ligne vétéran de la Grande Guerre, parlait d'un renouveau allemand, de la gloire allemande, d'un futur allemand riche et vibrant. C'était pour cela, me disais-je en les regardant défiler, que mon père s'était battu quatre longues années durant, pour être finalement trahi, lui et tous ses camarades, et pour perdre sa terre, sa maison, notre maison. C'était aussi tout ce que Moreau, ce bon radical et patriote français, qui chaque année, pour leurs anniversaires, buvait à la santé de Clemenceau, Foch et Pétain, exécrait. Le chef du NSDAP devait donner un discours dans un Braukeller: je laissai mes amis français à notre petit hôtel. Je me retrouvai au fond, derrière la foule, j'entendais à peine les intervenants; quant au Führer, je me souviens seulement de ses gestes rendus frénétiques par l'émotion et de la façon dont sa mèche n'arrêtait pas de retomber sur son front. Mais il disait, je le savais avec une certitude absolue, les choses que mon père aurait dites, s'il avait été présent; s'il avait encore été là, il se serait certainement trouvé sur l'estrade, un des proches de cet homme, un de ses premiers compagnons, il aurait même pu, si tel avait été son sort, qui sait, se trouver à sa place. Le Führer, d'ailleurs, lorsqu'il se tenait immobile, lui ressemblait. Je rentrai de ce voyage avec pour la première fois l'idée qu'autre chose était possible que le chemin étroit et mortifère tracé pour moi par ma mère et son mari, et que mon avenir se trouvait là, avec ce peuple malheureux, le peuple de mon père, mon peuple aussi.
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