Avec les femmes, les enfants surtout, notre travail devenait parfois très difficile, cela retournait le cœur. Les hommes se plaignaient incessamment, surtout les plus âgés, ceux qui avaient une famille. Devant ces gens sans défense, ces mères qui devaient regarder tuer leurs enfants sans pouvoir les protéger, qui ne pouvaient que mourir avec eux, nos hommes souffraient d'un sentiment extrême d'impuissance, eux aussi se sentaient sans défense. «Je veux juste rester entier», me dit un jour un jeune Sturmmann de la Waffen-SS, et ce désir, je le comprenais bien, mais je ne pouvais pas l'aider. L'attitude des Juifs ne facilitait pas les choses. Blobel dut renvoyer en Allemagne un Rottenführer de trente ans qui avait parlé avec un condamné; le Juif, qui avait l'âge du Rottenführer, tenait dans ses bras un enfant d'environ deux ans et demi, sa femme, à côté de lui, portait un nouveau-né aux yeux bleus; et l'homme avait regardé le Rottenführer droit dans les yeux et lui avait calmement dit dans un allemand sans accent: «S'il vous plaît, mein Herr, fusillez les enfants proprement». – «Il venait de Hambourg, expliqua plus tard le Rottenführer à Sperath, qui nous avait ensuite conté l'histoire, c'était presque mon voisin, ses enfants avaient l'âge des miens». Moi-même je perdais pied. Lors d'une exécution, je regardais un jeune garçon mourant dans la tranchée: le tireur avait dû hésiter, le coup était parti trop bas, dans le dos. Le garçon pantelait, les yeux ouverts, vitreux, et à cette scène affreuse venait se superposer une scène de mon enfance: avec un ami, je jouais aux cow-boys et aux Indiens, avec des pistolets en fer-blanc. C'était peu après la Grande Guerre, mon père était revenu, je devais avoir cinq, six ans, comme le garçon dans la tranchée. Je m'étais caché derrière un arbre; lorsque mon ami s'approcha, je bondis et lui vidai mon pistolet dans le ventre, en criant: «Pan! Pan!» Il lâcha son arme, saisit son estomac à deux mains, et s'écroula en pivotant sur lui-même. Je ramassai son pistolet et voulus le lui rendre: «Allez, prends. Viens, on continue à jouer». – «Je ne peux pas. Je suis un cadavre». Je fermai les yeux, devant moi l'enfant haletait toujours. Après l'action, je visitai le shtetl, maintenant vide, désert, j'entrai dans les isbas, des maisons basses de pauvres, avec aux murs des calendriers soviétiques et des images découpées dans les magazines, quelques objets religieux, des meubles grossiers. Cela avait certainement peu à voir avec la Internazional-Finanzjudung. Dans une maison, je trouvai un grand seau d'eau sur le four, encore en train de bouillir; par terre, il y avait des pots d'eau froide et un bac. Je fermai la porte, me déshabillai et me lavai avec cette eau et un morceau de savon dur. Je coupai à peine l'eau chaude: cela brûlait, ma peau devint écarlate. Puis je me rhabillai et ressortis; à l'entrée du village, les maisons flambaient déjà. Mais ma question ne me lâchait pas, je retournai encore et encore, et c'est ainsi qu'une autre fois, au bord de la fosse, une fillette d'environ quatre ans vint doucement me prendre la main. Je tentai de me dégager, mais elle s'agrippait. Devant nous, on fusillait les Juifs. «Gdje marna?» je demandai à la fille en ukrainien. Elle pointa le doigt vers la tranchée. Je lui caressai les cheveux. Nous restâmes ainsi plusieurs minutes. J'avais le vertige, je voulais pleurer. «Viens avec moi, lui dis-je en allemand, n'aie pas peur, viens». Je me dirigeai vers l'entrée de la fosse; elle resta sur place, me retenant par la main, puis elle me suivit. Je la soulevai et la tendis à un Waffen-SS: «Sois gentil avec elle», lui dis-je assez stupidement. Je ressentais une colère folle, mais ne voulais pas m'en prendre à la petite, ni au soldat. Celui-ci descendit dans la fosse avec la fillette dans les bras et je me détournai abruptement, je m'enfonçai dans la forêt. C'était une grande et claire forêt de pins, bien dégagée et emplie d'une douce lumière. Derrière moi les salves crépitaient. Quand j'étais petit, je jouais souvent dans de telles forêts, autour de Kiel, où j'habitais après la guerre: des jeux curieux en vérité. Pour mon anniversaire, mon père m'avait offert un coffret avec plusieurs volumes des Tarzan de l'écrivain américain E.R. Burroughs, que je lisais et relisais avec passion, à table, aux cabinets, la nuit avec une lampe de poche, et dans la forêt, comme mon héros, je me mettais tout nu et me glissais parmi les arbres, entre les grandes fougères, je me couchais sur les lits d'aiguilles de pin séchées, jouissant des petites piqûres sur ma peau, je m'accroupissais derrière un buisson ou bien un arbre tombé sur une hauteur, au-dessus d'un chemin, pour épier ceux qui venaient se promener par là, les autres, les humains. Ce n'étaient pas des jeux explicitement erotiques, j'étais trop jeune pour cela, je ne bandais sans doute même pas; mais pour moi, la forêt entière était devenue un terrain érogène, une vaste peau aussi sensible que ma peau nue d'enfant hérissée par le froid. Plus tard, je devrais ajouter, ces jeux prirent un tour encore plus étrange, c'était encore à Kiel, mais sans doute après le départ de mon père, je devais avoir neuf, dix ans au plus: nu, je me pendais avec ma ceinture à une branche d'arbre, par le cou, et je me laissais aller de tout mon poids, le sang, paniqué, me gonflait le visage, mes tempes battaient à s'en rompre, mon souffle venait en sifflant, enfin je me redressais, je reprenais ma respiration, puis recommençais. De tels jeux, un vif plaisir, une liberté sans bornes, voilà, auparavant, ce que les forêts signifiaient pour moi; maintenant, les bois me faisaient peur. Je retournai à Jitomir. Une agitation intense régnait au Kommandostab: Bohr était aux arrêts et Lübbe à l'hôpital. Bohr l'avait agressé en plein mess, devant les autres officiers, à coups de chaise d'abord puis au couteau. Ils avaient dû se mettre à six pour le maîtriser, Strehlke, le Verwaltungsführer, avait reçu une entaille à la main, peu profonde mais douloureuse. «Il est devenu fou», me dit-il en me montrant les points de suture. – «Mais que s'est-il donc passé?» – «C'est à cause de son petit Juif. Celui qui jouait du piano». Yakov avait eu un accident en réparant une voiture avec Bauer: le cric, mal placé, avait lâché, il avait eu la main écrasée. Sperath l'avait examiné et avait déclaré qu'il faudrait amputer. «Alors il ne sert plus à rien», décida Blobel, et il avait donné l'ordre de le liquider. «C'est Vogt qui s'en est occupé, dit Strehlke qui me racontait l'histoire. Bohr n'a rien dit Mais à dîner Liibbe a commencé à le chercher. Vous savez comment il est. "Fini le piano", il disait à voix haute. C'est là que Bohr l'a attaqué. Pour ma part, ajouta-t-il, Lübbe n'a eu que ce qu'il méritait. Mais c'est dommage pour Bohr: un bon officier, et il ruine sa carrière pour un petit Juif. Ce n'est pas comme si les Juifs manquaient, par ici». – «Que va-t-il arriver à Bohr?» – «Ça dépendra du rapport du Standartenführer. Au pire, il pourrait aller en prison. Sinon, il sera dégradé et envoyé à la Waffen-SS se racheter». Je le quittai et montai m'enfermer dans ma chambre, recru de dégoût. Je comprenais tout à fait Bohr; il avait eu tort, bien entendu, mais je le comprenais. Lübbe n'avait pas à se moquer, c'était indigne. Moi aussi, je m'étais un peu attaché au petit Yakov; j'avais discrètement écrit à un ami de Berlin, pour qu'il m'envoie des partitions de Rameau et de Couperin, je voulais que Yakov puisse les étudier, qu'il découvre Le Rappel des oiseaux, Les Trois Mains, Les Barricades mystérieuses et toutes ces autres merveilles. Maintenant, ces partitions ne serviraient à personne: moi, je ne joue pas au piano. Cette nuit-là, je fis un rêve étrange. Je me levais et me dirigeais vers la porte, mais une femme m'en barrait l'accès. Elle avait les cheveux blancs et portait des lunettes: «Non, me dit-elle. Tu ne peux pas sortir. Assieds-toi et écris». Je me tournai vers mon bureau: un homme occupait ma chaise, martelant ma machine à écrire. «Excusez-moi», risquai-je. Les touches émettaient un cliquetis assourdissant, il ne m'entendait pas. Timidement, je lui tapai sur l'épaule. Il se retourna et secoua la tête: «Non», dit-il, m'indiquant la porte. J'allai à ma bibliothèque mais là aussi il y avait quelqu'un, qui arrachait tranquillement les pages de mes livres et en jetait les reliures dans un coin. Bien, me dis-je, dans ce cas je vais dormir. Une jeune femme était couchée dans mon lit, nue sous le drap. Lorsqu'elle me vit, elle me tira à elle, couvrant mon visage de baisers, prenant mes jambes dans les siennes, et tentant de défaire ma ceinture. Je ne parvins à la repousser qu'avec la plus grande difficulté; l'effort me laissa pantois. J'envisageai de me jeter par la fenêtre; elle restait bloquée, prise dans la peinture. Les W-C, heureusement, étaient libres, et je m'y enfermai hâtivement.
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