«Vous avez peut-être raison. Mais si vous partez, si l'Oberführer Schulz part, si tous les hommes honorables partent, il ne restera plus ici que les bouchers, la lie. On ne peut pas l'accepter». Il fit une grimace de dégoût: «Parce que vous pensez qu'en restant vous changerez quelque chose? Vous?» Il secoua la tête. «Non, docteur, suivez mon conseil, partez. Laissez les bouchers s'occuper de la boucherie». – «Merci, Herr Sturmbannführer». Je lui serrai la main et sortis. Je me dirigeai vers le Gruppenstab et allai trouver Thomas. «Kehrig est une femmelette, lança-t-il d'un ton péremptoire lorsque je lui eus rapporté la conversation. Schulz aussi. Schulz, ça fait un moment qu'on l'a à l'œil. À Lemberg, il a relâché des condamnés, sans permission. Tant mieux s'il part, on n'a pas besoin de types comme ça». Il me regarda pensivement. «Bien sûr, c'est atroce, ce qu'on nous demande. Mais tu verras, on s'en sortira». Son air devint tout à fait sérieux. «Je ne pense pas, moi, que ce soit la bonne solution. C'est une réponse improvisée dans l'urgence, à cause de la guerre. Cette guerre, il faut la gagner vite; après, on pourra discuter plus calmement et prendre des décisions planifiées. Les avis plus nuancés pourront aussi se faire entendre. Avec la guerre, c'est impossible». – «Crois-tu qu'elle va durer encore longtemps? On devait être à Moscou en cinq semaines. Ça fait deux mois et on n'a même pas encore pris Kiev ni Leningrad». – «C'est difficile à dire. Il est évident qu'on a sous-estimé leur potentiel industriel. Chaque fois qu'on pense que leurs réserves sont épuisées, ils nous balancent des divisions fraîches. Mais ils doivent arriver au bout maintenant. Et puis, la décision du Führer de nous envoyer Guderian va vite débloquer le front, ici. Quant au Centre, depuis le début du mois, ils ont fait quatre cent mille prisonniers. Et à Uman on est encore en train d'encercler deux armées». Je retournai au Kommando. Au mess, seul, Yakov, le petit Juif de Bohr, jouait du piano. Je m'assis sur un banc pour l'écouter. Il jouait du Mozart, l'andante d'une des sonates, et cela me serrait le cœur, épaississait encore ma tristesse. Quand il eut fini je lui demandai: «Yakov, tu connais Rameau? Couperin?» – «Non, Herr Offizier. Qu'est-ce que c'est?» – «C'est de la musique française. Tu devrais apprendre. J'essayerai de te trouver des partitions». – «C'est beau?» – «C'est peut-être ce qu'il y a de plus beau». – «Plus beau que Bach?» Je considérai la question: «Presque aussi beau que Bach», reconnus-je. Ce Yakov devait avoir douze ans; il aurait pu jouer dans n'importe quelle salle de concert d'Europe. Il venait de la région de Czernowitz et avait grandi dans une famille germanophone; avec l'occupation de la Bucovine, en 1940, il s'était retrouvé en URSS; son père avait été déporté par les Soviétiques, et sa mère était morte sous un de nos bombardements. C'était vraiment un beau garçon: un long visage étroit, des lèvres riches, les cheveux noirs en épis sauvages, de longs doigts aux veines bleuâtres. Tout le monde ic i l'aimait bien; même Lübbe ne le maltraitait pas. «Herr Offizier?» demanda Yakov. Il gardait les yeux sur son piano. «Je peux vous poser une question?» – «Bien sûr».
– «C'est vrai que vous allez tuer tous les Juifs?» Je me redressai: «Qui t'a dit ça?» – «Hier soir, j'ai entendu Herr Bohr qui parlait avec les autres officiers. Ils criaient très fort». – «Ils avaient bu. Tu n'aurais pas dû écouter». Il insistait, les yeux toujours baissés: «Moi aussi, vous allez me tuer, alors?» – «Mais non». Mes mains picotaient, je me forçais à garder un ton normal, enjoué presque: «Pourquoi voudrais-tu qu'on te tue?» – «Moi aussi je suis juif». – «Ça n'est pas grave, tu travailles pour nous. Tu es un Hiwi maintenant». Il se mit à taper doucement sur une touche, une note aiguë: «Les Russes nous disaient toujours que les Allemands étaient méchants. Mais je ne crois pas. Je vous aime bien, moi». Je ne dis rien. «Vous voulez que je joue?»
– «Joue». – «Qu'est ce que vous voulez que je joue?» – «Joue ce que tu veux».
L'ambiance au sein du Kommando devenait exécrable; les officiers étaient nerveux, ils criaient pour un rien. Callsen et les autres repartirent dans leurs Teilkommandos; chacun gardait son opinion pour soi, mais on voyait bien que les nouvelles tâches leur pesaient. Kehrig s'en alla rapidement, presque sans dire au revoir. Lübbe était souvent malade. Du terrain, les Teilkommandoführer envoyaient des rapports très négatifs sur le moral de leurs troupes: il y avait des dépressions nerveuses, les hommes pleuraient; d'après Sperath, beaucoup souffraient d'impuissance sexuelle. Il y eut une série d'incidents avec la Wehrmacht: près de Korosten, un Hauptscharführer avait forcé des femmes juives à se déshabiller et les avait fait courir nues devant une mitrailleuse; il avait pris des photos, et ces photos avaient été interceptées par l'AOK. À Bielaïa Tserkov, Hafner eut une confrontation avec un officier de l'état-major d'une division, qui était intervenu pour bloquer une exécution d'orphelins juifs; Blobel se rendit sur place, et l'affaire monta jusqu'à von Reichenau, qui confirma l'exécution et réprimanda l'officier; mais cela créa pas mal de remous, et Hafner en outre refusa d'infliger cela à ses hommes, et se défaussa sur ses Askaris. D'autres officiers procédaient de la même façon; mais comme les difficultés avec l'OUN-B continuaient, cette pratique engendrait à son tour de nouveaux problèmes, les Ukrainiens, dégoûtés, désertaient ou même trahissaient. D'autres au contraire procédaient sans rechigner aux exécutions, mais ils volaient les Juifs sans vergogne, ils violaient les femmes avant de les tuer; on devait parfois fusiller nos propres soldats. Le remplaçant de Kehrig n'arrivait pas et j'étais débordé. À la fin du mois, Biobel m'envoya à Korosten. La «République de Polésie», au nord-est de la ville, nous restait interdite sur ordre de la Wehrmacht, mais il y avait quand même beaucoup de travail dans la région. Le responsable était Kurt Hans. Je n'aimais pas beaucoup Hans, un homme mauvais, lunatique; lui non plus ne m'aimait pas. Néanmoins, il nous fallait travailler ensemble. Les méthodes avaient changé, on les avait rationalisées, systématisées en fonction des nouvelles exigences. Ces changements toutefois ne facilitaient pas toujours le travail des hommes. Les condamnés, dorénavant, devaient se déshabiller avant l'exécution, car on récupérait leurs vêtements pour le Secours d'hiver et les rapatriés. À Jitomir, Biobel nous avait exposé la nouvelle pratique du Sardinenpackung développée par Jeckeln, la méthode «en sardine» que Callsen connaissait déjà. Avec l'augmentation considérable des volumes, en Galicie dès juillet, Jeckeln avait jugé que les fosses se remplissaient trop vite; les corps tombaient n'importe comment, s'entremêlaient, beaucoup de place se gaspillait, et l'on perdait donc trop de temps à creuser; là, les condamnés déshabillés se couchaient à plat ventre au fond de la fosse, et quelques tireurs leur administraient un coup dans la nuque à bout portant. «J'ai toujours été contre le Genickschuss, nous rappela Blobel, mais maintenant nous n'avons plus le choix». Après chaque rangée, un officier devait inspecter et s'assurer que tous les condamnés étaient bien morts; puis on les recouvrait d'une fine couche de terre et le groupe suivant venait se coucher sur eux, tête-bêche; quand on avait ainsi accumulé cinq ou six couches, on fermait la fosse. Les Teilkommandoführer pensaient que les hommes trouveraient cela trop difficile, mais Blobel ne voulait pas entendre d'objections: «Dans mon Kommando, nous ferons comme dit l'Obergruppenführer». Kurt Hans, de toute façon, cela ne le gênait pas trop; il semblait indifférent à tout. J'assistai avec lui à plusieurs exécutions. Je pouvais maintenant distinguer trois tempéraments parmi mes collègues. Il y avait d'abord ceux qui, même s'ils cherchaient à le cacher, tuaient avec volupté; j'ai déjà parlé de ceux-ci, c'étaient des criminels, qui s'étaient découverts grâce à la guerre. Puis il y avait ceux que cela dégoûtait et qui tuaient par devoir, en surmontant leur répugnance, par amour de l'ordre. Enfin, il y avait ceux qui considéraient les Juifs comme des bêtes et les tuaient comme un boucher égorge une vache, besogne joyeuse ou ardue, selon les humeurs ou la disposition. Kurt Hans appartenait clairement à cette dernière catégorie: pour lui, seule comptait la précision du geste, l'efficacité, le rendement Tous les soirs, il récapitulait méticuleusement ses totaux. Et moi, alors? Moi, je ne m'identifiais à aucun de ces trois types, mais je n'en savais guère plus, et si l'on m'avait poussé un peu, j'aurais eu du mal à articuler une réponse de bonne foi. Cette réponse, je la cherchais encore. La passion de l'absolu y participait, comme y participait, je m'en rendis compte un jour avec effroi, la curiosité: ici comme pour tant d'autres choses de ma vie, j'étais curieux, je cherchais à voir quel effet tout cela aurait sur moi. Je m'observais en permanence: c'était comme si une caméra se trouvait fixée au-dessus de moi, et j'étais à la fois cette caméra, l'homme qu'elle filmait, et l'homme qui ensuite étudiait le film. Cela parfois me renversait, et souvent, la nuit, je ne dormais pas, je fixais le plafond, l'objectif ne me laissait pas en paix. Mais la réponse à ma question continuait à me fuir entre les doigts.
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