Jonathan Littell - Les Bienveillantes

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"En fait, j'aurais tout aussi bien pu ne pas écrire. Après tout, ce n'est pas une obligation. Depuis la guerre, je suis resté un homme discret; grâce à Dieu, je n'ai jamais eu besoin, comme certains de mes anciens collègues, d'écrire mes Mémoires à fin de justification, car je n'ai rien à justifier, ni dans un but lucratif, car je gagne assez bien ma vie comme ça. Je ne regrette rien: j'ai fait mon travail, voilà tout; quant à mes histoires de famille, que je raconterai peut-être aussi, elles ne concernent que moi; et pour le reste, vers la fin, j'ai sans doute forcé la limite, mais là je n'étais plus tout à fait moi-même, je vacillais, le monde entier basculait, je ne fus pas le seul à perdre la tête, reconnaissez-le. Malgré mes travers, et ils ont été nombreux, je suis resté de ceux qui pensent que les seules choses indispensables à la vie humaine sont l'air, le manger, le boire et l'excrétion, et la recherche de la vérité. Le reste est facultatif."Avec cette somme qui s'inscrit aussi bien sous l'égide d'Eschyle que dans la lignée de Vie et destin de Vassili Grossman ou des Damnés de Visconti, Jonathan Littell nous fait revivre les horreurs de la Seconde Guerre mondiale du côté des bourreaux, tout en nous montrant un homme comme rarement on l'avait fait: l'épopée d'un être emporté dans la traversée de lui-même et de l'Histoire.

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Le lendemain matin le Gruppenstab arriva, avec le gros de notre Kommando dirigé par Kuno Callsen. Des sapeurs avaient enfin inspecté notre palais et retiré les caisses de bouteilles explosives, et nous avions pu regagner nos locaux à temps pour les accueillir. Un Vorkommando du HSSPF arrivait aussi et occupa la résidence du tsar que nous venions de quitter; ils amenaient avec eux deux bataillons Orpo, ce qui nous faisait des renforts considérables. La Wehrmacht commençait à dynamiter les immeubles du centre-ville pour maîtriser les incendies. On avait trouvé quatre tonnes d'explosifs au musée Lénine, prêts à détoner, mais les sapeurs avaient réussi à les désamorcer et les entassaient devant l'entrée. Le nouveau Kommandant de la ville, le Generalmajor Kurt Eberhard, tenait des réunions presque permanentes auxquelles devaient assister des représentants du groupe et du Kommando. Comme Kehrig n'avait toujours pas été remplacé, je me trouvais de fait Leiter III ad intérim du Kommando, et Blobel me demandait souvent de l'accompagner ou me déléguait à sa place lorsqu'il était trop occupé; le Gruppenstab conférait aussi d'heure en heure avec les hommes du HSSPF, et Jeckeln lui-même était attendu pour le soir ou le lendemain. Le matin, la Wehrmacht pensait encore à des saboteurs civils et nous avait demandé de les aider à les rechercher et à les réprimer; puis, au cours de la journée, l'Abwehr trouva un plan de démolition de l'Armée rouge, détaillant près de soixante objectifs préparés à la destruction avant leur départ. On envoya des ingénieurs en inspection et l'information semblait se confirmer. Plus de quarante objectifs attendaient encore de sauter, équipés parfois de détonateurs sans fil, commandés à distance; les sapeurs déminaient furieusement, le plus vite possible. La Wehrmacht voulait prendre des mesures radicales; au groupe aussi, on parlait de mesures. Le vendredi la Sicherheitspolizei débuta ses activités. Avec l'aide des informations que je recueillais, mille six cents Juifs et communistes furent arrêtés dans la journée. Vogt avait mis en place sept commandos pour les interrogatoires, dans les Dulag, le camp pour les Juifs, le camp civil et en ville, afin de filtrer les masses de prisonniers et d'en extraire les éléments dangereux. J'en rendis compte lors d'une des réunions d'Eberhard; il hocha la tête, mais l'armée voulait plus. Les sabotages continuaient: un jeune Juif avait tenté de couper un des tuyaux posés dans le Dniepr par les sapeurs, pour alimenter leurs lances d'incendie; le Sonderkommando le fusilla ainsi qu'une bande de Tsiganes pris à fureter dans un quartier excentré, près d'une église orthodoxe. Sur ordre de Blobel, une de nos sections liquida les malades mentaux de l'hôpital Pavlov, de peur qu'ils ne s'enfuient et ajoutent au désordre. Jeckeln était là; l'après-midi, il présida à une grande réunion à l'Ortskommandantur, à laquelle assistaient le général Eberhard et des officiers d'état-major de la 6e armée, des officiers du groupe, dont le Dr. Rasch, et des officiers du Sonderkommando. Rasch n'avait pas l'air dans son assiette: il ne parlait pas, il tapotait la table avec un stylo, son regard un peu vacant se promenait distraitement sur les visages autour de lui. Jeckeln, par contraste, débordait d'énergie. Il prononça un bref discours sur les sabotages, le péril occasionné par les masses de Juifs dans la ville, et la nécessité d'avoir recours à des mesures de rétorsion, mais aussi de prévention, des plus énergiques. Le Sturmbannführer Hennicke, le Leiter III de l'Einsatzgruppe, fit une présentation statistique: d'après ses données il ressortait que Kiev devait actuellement héberger environ cent cinquante mille Juifs, résidents permanents ou réfugiés de l'ouest de l'Ukraine. Jeckeln proposa, dans un premier temps, d'en fusiller cinquante mille; Eberhard approuva chaudement et promit l'appui logistique de la 6e armée. Jeckeln se tourna vers nous: «Meine Herren, déelara-t-il, je vous donne vingt-quatre heures pour me préparer un plan». Blobel bondit: «Herr Obergruppenführer, ça sera fait!» Rasch prit la parole pour la première fois: «Avec le Standartenführer Blobel, vous pouvez y compter». Son ton contenait une ironie assez appuyée, mais Blobel le prit comme un compliment: «Absolument, absolument». – «Il faut marquer un coup fort», conclut Eberhard en levant la séance.

Je travaillais déjà la nuit comme le jour, je prenais deux heures de sommeil quand je le pouvais; mais à vrai dire je ne contribuai pas vraiment à la planification: les officiers des Teilkommandos, qui n'étaient pas encore tout à fait débordés (on fusillait des politrouki démasqués par les interrogateurs de Vogt et quelques suspects ramassés un peu au hasard, mais rien de plus), s'en chargèrent. Les réunions avec la 6e armée et le HSSPF reprirent le lendemain. Le Sonderkommando proposait un site: à l'ouest de la ville, dans le quartier de Syrets, près du cimetière juif mais néanmoins en dehors des zones habitées, s'ouvraient plusieurs grands ravins qui feraient l'affaire. «Il y a aussi une gare de marchandises, ajouta Blobel. Cela permettra de faire croire aux Juifs qu'on les envoie se réinstaller ailleurs». La Wehrmacht envoya des géomètres prendre des relevés: sur la base de leur rapport, Jeckeln et Blobel se fixèrent sur le ravin dit de la Grand-Mère ou de la Vieille, au fond duquel courait un petit ruisseau. Blobel convoqua tous ses officiers: «Les Juifs à exécuter sont des asociaux, sans valeur, intolérables pour l'Allemagne. Nous inclurons aussi les patients des asiles, les Tsiganes, et tout autre mangeur inutile. Mais on commencera par les Juifs». On étudia attentivement les cartes, il fallait positionner les cordons, prévoir les acheminements et planifier les transports; une réduction du nombre de camions et de la distance permettrait d'économiser de l'essence; il était aussi nécessaire de songer aux munitions et au ravitaillement des troupes; tout devait être calculé. Pour cela il fallait aussi fixer la méthode d'exécution: Blobel se décida enfin pour une variante du Sardinenpackung. Comme tireurs et escortes des groupes de condamnés, Jeckeln insistait pour que l'on utilise ses deux bataillons Orpo, ce qui visiblement énervait Blobel. Il y avait aussi les Waffen-SS de Grafhorst et les Orpo du Hauptmann Krumme. Pour les cordons la 6e armée mettait à notre disposition plusieurs compagnies, et ils fourniraient les camions. Hafner monta une place de triage pour les objets de valeur, entre le cimetière de Lukyanovskoe et le cimetière juif, à cent cinquante mètres du ravin: Eberhard tenait à ce qu'on récupère les clefs des appartements, étiquetées, car les sinistres avaient jeté vingt-cinq mille civils à la rue, et la Wehrmacht voulait les reloger au plus vite. La 6e armée nous livra cent mille cartouches et imprima les affiches, en langues allemande, russe et ukrainienne, sur du mauvais papier d'emballage gris. Blobel, lorsqu'il n'était pas plongé dans les cartes, se démenait et trouvait aussi le temps pour d'autres activités; l'après-midi, avec l'assistance des sapeurs militaires, il fit dynamiter la cathédrale de la Dormition, une superbe petite église orthodoxe du xie siècle située au milieu de la lavra: «Il faut que les Ukrainiens payent aussi un peu», nous expliqua-t-il plus tard avec satisfaction. J'en discutai en passant avec Vogt, car je ne comprenais pas du tout le sens de cette action; selon lui, ce n'était certainement pas une initiative de Blobel, mais il n'avait aucune idée de qui pouvait avoir autorisé ou ordonné ça. «L'Obergruppenführer, sans doute. C'est plutôt son style». En tout cas ce n'était pas le Dr. Rasch, qu'on ne voyait presque plus. Lorsque je croisai Thomas dans un couloir je lui demandai furtivement: «Qu'est-ce qui se passe avec le Brigadeführer? Ça n'a pas l'air d'aller». – «Il s'est disputé avec Jeckeln. Avec Koch aussi». Hans Koch, le Gauleiter de Prusse orientale, avait été nommé Reichskommissar de l'Ukraine un mois auparavant. «À quel sujet?» demandai-je. – «Je te raconterai plus tard. De toute façon il n'en a plus pour longtemps. Au fait, une question: les Juifs dans le Dniepr, c'est vous?» La veille au soir, tous les Juifs qui s'étaient rendus à la synagogue pour le shabbat avaient disparu; on avait retrouvé leurs corps ce matin-là, flottant dans la rivière. «L'armée s'est plainte, continuait-il. Ils disent que des actions comme ça, ça inquiète la population civile. Ça n'est pas gemütlich». – «Et ce qu'on prépare, c'est gemütlich? Je pense que la population civile va bientôt avoir autrement de quoi s'inquiéter». – «Ce n'est pas pareil. Au contraire, ils seront ravis d'être débarrassés de leurs Juifs». Je haussai les épaules: «Non, ce n'est pas nous. À ma connaissance. On est un peu occupés, en ce moment, on a autre chose à faire. Et puis ce n'est pas tellement dans nos méthodes».

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