Jonathan Littell - Les Bienveillantes

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"En fait, j'aurais tout aussi bien pu ne pas écrire. Après tout, ce n'est pas une obligation. Depuis la guerre, je suis resté un homme discret; grâce à Dieu, je n'ai jamais eu besoin, comme certains de mes anciens collègues, d'écrire mes Mémoires à fin de justification, car je n'ai rien à justifier, ni dans un but lucratif, car je gagne assez bien ma vie comme ça. Je ne regrette rien: j'ai fait mon travail, voilà tout; quant à mes histoires de famille, que je raconterai peut-être aussi, elles ne concernent que moi; et pour le reste, vers la fin, j'ai sans doute forcé la limite, mais là je n'étais plus tout à fait moi-même, je vacillais, le monde entier basculait, je ne fus pas le seul à perdre la tête, reconnaissez-le. Malgré mes travers, et ils ont été nombreux, je suis resté de ceux qui pensent que les seules choses indispensables à la vie humaine sont l'air, le manger, le boire et l'excrétion, et la recherche de la vérité. Le reste est facultatif."Avec cette somme qui s'inscrit aussi bien sous l'égide d'Eschyle que dans la lignée de Vie et destin de Vassili Grossman ou des Damnés de Visconti, Jonathan Littell nous fait revivre les horreurs de la Seconde Guerre mondiale du côté des bourreaux, tout en nous montrant un homme comme rarement on l'avait fait: l'épopée d'un être emporté dans la traversée de lui-même et de l'Histoire.

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Les événements du 20 juillet eurent une autre conséquence, mineure, mais fâcheuse pour moi: mi-août, la Gestapo arrêtait le juge Baumann, de la cour S S de Berlin. Je l'appris assez rapidement par Thomas, mais n'en mesurai pas tout de suite les conséquences. Début septembre, je fus convoqué par Brandt, qui accompagnait le Reichsführer en inspection dans le Schleswig-Holstein. Je rejoignis le train spécial près de Lübeck. Brandt commença par m'annoncer que le Reichsführer voulait accorder la Ve classe à ma Croix du Service de guerre: «Quoi que vous en pensiez, votre action en Hongrie a été très positive. Le Reichsführer en est content. Il a aussi été favorablement impressionné par votre dernière initiative». Puis il m'informa que la Kripo avait demandé au remplaçant de Baumann de réexaminer le dossier qui me mettait en cause; celui-ci avait écrit au Reichsführer: à son avis, les accusations méritaient enquête. «Le Reichsführer n'a pas changé d'avis, et vous gardez toute sa confiance. Mais il pense que ce serait vous desservir que d'empêcher de nouveau l'enquête. Des bruits commencent à courir, vous devriez le savoir. Le mieux serait que vous vous défendiez et prouviez votre innocence: ainsi, on pourra clore l'affaire une bonne fois pour toutes». Cette idée ne me plaisait guère, je commençais à trop bien connaître l'obstination maniaque de Clemens et Weser, mais je n'avais pas le choix. De retour à Berlin, je me présentai de moi-même à la cour devant le juge von Rabingen, un national-socialiste fanatique, et lui exposai ma version des faits. Il me rétorqua que le dossier monté par la Kripo contenait des éléments troublants, il revenait surtout sur ces vêtements allemands, ensanglantés, à ma taille, il était aussi intrigué par l'histoire des jumeaux, qu'il voulait absolument éclaircir. La Kripo avait enfin interrogé ma sœur, rentrée en Poméranie: elle avait confié les jumeaux à une institution privée, en Suisse; elle affirmait qu'il s'agissait de nos petits-cousins orphelins, nés en France, mais dont les actes de naissance avaient disparu dans la débâcle française de 1940. «C'est peut-être vrai, déclara sourcilleusement von Rabingen. Mais c'est invérifiable pour le moment». Cette suspicion permanente me hantait. Plusieurs jours durant, je faillis succomber à une rechute de ma maladie, je restais enfermé chez moi dans une prostration noire, allant même jusqu'à refuser ma porte à Hélène, venue me rendre visite. La nuit, Clemens et Weser, marionnettes animées, mal taillées et mal peintes, sautaient à pieds joints sur mon sommeil, grinçaient à travers mes rêves, bourdonnaient autour de moi comme de sales petites bestioles moqueuses. Ma mère elle-même parfois se joignait à ce chœur, et dans mon angoisse j'en venais à croire que ces deux clowns avaient raison, que j'étais devenu fou et l'avais en effet assassinée. Mais je n'étais pas fou, je le sentais, et toute l'affaire se résumait à un malentendu monstrueux. Lorsque je me ressaisis un peu, j'eus l'idée de contacter Morgen, ce juge intègre que j'avais connu à Lublin. Il travaillait à Oranienburg: il m'invita tout de suite à venir le voir et me reçut avec affabilité. Il me parla d'abord de ses activités: après Lublin, il avait installé une commission à Auschwitz, et inculpé Grabner, le chef de la Politische Abteilung, pour deux mille meurtres illégaux; Kaltenbrunner avait fait relâcher Grabner; Morgen l'avait réarrêté et l'instruction suivait son cours, ainsi que celle de nombreux complices et autres subalternes corrompus; mais en janvier un incendie d'origine criminelle avait détruit la baraque où la commission entreposait toutes les preuves à charge et une partie des dossiers, ce qui compliquait bien les choses. Maintenant, m'avoua-t-il en confidence, il visait Höss lui-même: «Je suis convaincu qu'il s'est rendu coupable de détournement de biens de l'État et de meurtres; mais j'aurai du mal à le prouver; Höss bénéficie de hautes protections. Et vous? J'ai entendu dire que vous aviez des problèmes». Je lui expliquai mon cas. «Il ne suffit pas qu'ils accusent, dit-il pensivement, ils doivent prouver. Personnellement, je fais confiance à votre sincérité: je ne connais que trop les pires éléments de la S S, et je sais que vous n'êtes pas comme eux. Quoi qu'il en soit, pour vous inculper, ils doivent prouver des choses concrètes, que vous vous trouviez là au moment du meurtre, que ces fameux vêtements étaient à vous. Où sont-ils, ces vêtements? S'ils sont restés en France, il me semble que l'accusation ne tient plus à grand-chose. Et puis, les autorités françaises qui ont émis la demande d'entraide judiciaire sont maintenant sous le contrôle de la puissance ennemie: vous devriez demander à un expert en droit international d'étudier cet aspect des choses». Je sortis de cet entretien un peu réconforté: l'entêtement maladif des deux enquêteurs me rendait paranoïaque, je n'arrivais plus à voir où était le vrai, où était le faux, mais le bon sens juridique de Morgen m'aidait à retrouver la terre ferme. En fin de compte, et comme toujours avec la justice, cette histoire dura encore des mois. Je n'en narrerai pas les péripéties en détail. J'eus plusieurs confrontations avec von Rabingen et les deux enquêteurs; ma sœur, en Poméranie, dut faire des dépositions: elle s'était méfiée, elle ne révéla jamais que je l'avais informée du meurtre, elle affirma avoir reçu un télégramme d'Antibes, d'un associé de Moreau. Clemens et Weser furent forcés de reconnaître qu'ils n'avaient jamais vu les fameux vêtements: toutes leurs informations provenaient de lettres de la police judiciaire française, qui avaient peu de valeur juridique, surtout maintenant. En outre, comme le meurtre avait été commis en France, une inculpation n'aurait servi qu'à m'extrader, ce qui était évidemment devenu impossible – bien qu'un avocat, point du tout désagréablement d'ailleurs, me suggérât que devant une cour S S je pouvais encourir la peine de mort pour infraction à l'honneur, sans référence au code criminel civil.

Ces considérations ne semblaient pas entamer la faveur que le Reichsführer me manifestait. Lors d'un de ses passages éclairs à Berlin, il me fit venir à bord de son train et, après une cérémonie où je reçus ma nouvelle décoration en compagnie d'une dizaine d'autres officiers, la plupart de la Waffen-SS, il m'invita dans son cabinet privé pour m'entretenir de mon mémoire, dont les idées, selon lui, étaient saines mais demandaient un approfondissement. «Par exemple, il y a l'Église catholique. Si nous imposons une taxe sur le célibat, ils vont certainement exiger une exemption pour le clergé. Et si nous la leur accordons, ce sera une nouvelle victoire pour eux, une nouvelle démonstration de leur force. Ainsi, je pense qu'une précondition à toute évolution positive, après la guerre, sera de régler la Kirchefrage, la question des deux églises. De manière radicale s'il le faut: ces Pfaffen, ces moinillons, sont presque pires que des Juifs. Vous ne pensez pas? Je suis entièrement en accord avec le Führer à ce sujet: la religion chrétienne est une religion juive, fondée par un rabbin juif, Saul, comme véhicule pour porter le Judaïsme à un autre niveau, le plus dangereux avec le Bolchevisme. Éliminer les Juifs et garder les Chrétiens, ce serait s'arrêter à mi-chemin». J'écoutais tout cela gravement, en prenant des notes. À la fin de l'entretien seulement, le Reichsführer évoqua mon affaire: «Ils n'ont produit aucune preuve, je crois?» – «Non, mon Reichsführer. Il n'y en a aucune». – «C'est très bien. J'ai tout de suite vu que c'était une sottise. Enfin, il vaut mieux qu'ils s'en convainquent eux-mêmes, n'est-ce pas?» Il me raccompagna jusqu'à la porte et me serra la main après que je l'eus salué: «Je suis très content de votre travail, Obersturmbannführer. Vous êtes un officier plein d'avenir». Plein d'avenir? L'avenir me semblait plutôt se rétrécir chaque jour, le mien comme celui de l'Allemagne. Lorsque je me retournais, je contemplais avec effroi le long couloir obscur, le tunnel qui menait du fond du passé jusqu'au moment présent. Qu'étaient devenues les plaines infinies qui s'ouvraient devant nous quand, sortis de l'enfance, nous abordions l'avenir avec énergie et confiance? Toute cette force semblait n'avoir servi qu'à nous bâtir une prison, voire un gibet. Depuis ma maladie, je ne voyais personne, le sport, je l'avais abandonné aux autres. La plupart du temps je mangeais seul chez moi, la porte-fenêtre grande ouverte, profitant de l'air doux de la fin de l'été, des dernières feuilles vertes qui, lentement, au milieu des ruines de la ville, préparaient leur ultime flambée de couleur. De temps en temps, je sortais avec Hélène, mais une gêne douloureuse planait sur ces rencontres; tous deux, nous devions rechercher la douceur, l'intense suavité des premiers mois, mais elle avait disparu et nous ne savions plus la retrouver, or en même temps nous tentions de faire semblant que rien n'avait changé, c'était étrange. Je ne comprenais pas pourquoi elle s'entêtait à rester à Berlin: ses parents étaient partis chez un cousin dans la région de Bade, mais quand – avec sincérité et non avec ma cruauté inexplicable de malade – je la pressais de les rejoindre, elle m'opposait des prétextes dérisoires, son travail, la garde de leur appartement Dans mes moments de lucidité je me disais qu'elle restait à cause de moi, et je me demandais si, justement, l'horreur que mes paroles avaient dû lui inspirer ne l'encourageait pas, si elle n'espérait pas, peut-être, me sauver de moi-même, idée ridicule s'il en est, mais qui sait ce qui se passe dans la tête d'une femme? Il devait y avoir autre chose encore, et je m'en apercevais parfois. Un jour, nous marchions dans la rue, une voiture roula dans une flaque près de nous: le jet d'eau bondit sous la jupe d'Hélène, l'éclaboussant jusqu'à la cuisse. Elle partit d'un fou rire incongru, presque cassant.

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