Jonathan Littell - Les Bienveillantes

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"En fait, j'aurais tout aussi bien pu ne pas écrire. Après tout, ce n'est pas une obligation. Depuis la guerre, je suis resté un homme discret; grâce à Dieu, je n'ai jamais eu besoin, comme certains de mes anciens collègues, d'écrire mes Mémoires à fin de justification, car je n'ai rien à justifier, ni dans un but lucratif, car je gagne assez bien ma vie comme ça. Je ne regrette rien: j'ai fait mon travail, voilà tout; quant à mes histoires de famille, que je raconterai peut-être aussi, elles ne concernent que moi; et pour le reste, vers la fin, j'ai sans doute forcé la limite, mais là je n'étais plus tout à fait moi-même, je vacillais, le monde entier basculait, je ne fus pas le seul à perdre la tête, reconnaissez-le. Malgré mes travers, et ils ont été nombreux, je suis resté de ceux qui pensent que les seules choses indispensables à la vie humaine sont l'air, le manger, le boire et l'excrétion, et la recherche de la vérité. Le reste est facultatif."Avec cette somme qui s'inscrit aussi bien sous l'égide d'Eschyle que dans la lignée de Vie et destin de Vassili Grossman ou des Damnés de Visconti, Jonathan Littell nous fait revivre les horreurs de la Seconde Guerre mondiale du côté des bourreaux, tout en nous montrant un homme comme rarement on l'avait fait: l'épopée d'un être emporté dans la traversée de lui-même et de l'Histoire.

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En partant, elle s'était arrêtée sur le pas de la porte et m'avait encore une fois regardé. J'allais parler, mais elle posa un doigt sur mes lèvres: «Ne dites rien». Ce doigt, elle le laissa un instant de trop. Puis elle tourna les talons et descendit les escaliers à pas rapides. Je ne comprenais pas ce qu'elle voulait, elle semblait tourner autour de quelque chose sans oser ni s'en approcher, ni s'en éloigner. Cette ambiguïté me déplaisait, j'aurais voulu qu'elle se déclare franchement; alors, j'aurais pu choisir, dire non ou dire oui, et cela aurait été réglé. Mais elle-même ne devait pas le savoir. Et ce dont je lui avais parlé dans ma crise ne devait pas lui faciliter les choses; aucun bain, aucune piscine ne suffirait à laver de telles paroles.

Je m'étais aussi remis à lire. Mais lire des livres sérieux, de la littérature, j'en aurais été bien incapable, je reprenais dix fois la même phrase avant de me rendre compte que je ne l'avais pas comprise. C'est comme cela que je retrouvai sur mes étagères les aventures martiennes d'E.R. Burroughs, que j'avais rapportées du grenier de la maison de Moreau et soigneusement rangées sans jamais les ouvrir. Je lus ces trois livres d'une traite; mais à mon regret je n'y retrouvai rien de l'émotion qui m'empoignait lors de mes lectures d'adolescent, lorsque, enfermé dans les cabinets ou enfoui dans mon lit, j'oubliais durant des heures le monde extérieur pour me perdre avec volupté dans les méandres de cet univers barbare, d'un érotisme trouble, peuplé de guerriers et de princesses vêtus seulement d'armes et de bijoux, de tout un fatras baroque de monstres et de machines. J'y fis par contre des découvertes surprenantes, insoupçonnées du garçon ébloui que j'avais été: certains passages de ces romans de science-fiction, en effet, me révélèrent ce prosateur américain comme l'un des précurseurs inconnus de la pensée völkisch. Ses idées, dans mon désœuvrement, m'en dictèrent d'autres; me rappelant alors les conseils de Brandt, que j'avais été jusque-là bien trop occupé pour suivre, je fis venir une machine à écrire et rédigeai un bref mémoire pour le Reichsführer, citant Burroughs comme un modèle pour des réformes sociales en profondeur que la SS se devra d'envisager après la guerre. Ainsi, pour augmenter la natalité d'après-guerre et obliger les hommes à se marier jeunes, je prenais pour exemple les Martiens rouges, qui recrutaient leurs travailleurs forcés non seulement parmi les criminels et les prisonniers de guerre, mais aussi parmi les célibataires confirmés trop pauvres pour payer la forte taxe de célibat imposée par tout gouvernement martien-rouge; et je consacrai tout un développement à cette taxe de célibat qui, si jamais elle était imposée, grèverait lourdement mes propres finances. Mais je réservais des propositions encore plus radicales à l'élite de la SS, qui devait prendre exemple sur les Martiens verts, ces monstres de trois mètres de haut pourvus de quatre bras et de défenses: Toute la propriété parmi les Martiens verts est possédée en commun par la communauté, sauf les armes personnelles, les ornements et les soies et fourrures de lit des individus… Les femmes et les enfants de la suite d'un homme peuvent être comparés à une unité militaire dont il est responsable en matière de formation, de discipline, d'approvisionnement… Ses femmes ne sont d'aucune façon des épouses. Leur accouplement est uniquement une question d'intérêt communautaire, et est dirigé sans référence à la sélection naturelle. Le conseil des chefs de chaque communauté contrôle cette affaire aussi sûrement que le propriétaire d'un étalon de course du Kentucky dirige l'élevage scientifique de sa progéniture pour l'amélioration de la race entière. Je m'inspirai de ceci pour suggérer des réformes progressives du Lebensborn, C'était en vérité creuser ma propre tombe, et une partie de moi riait presque de l'écrire, mais cela me semblait aussi logiquement découler de notre Weltanschauung, en outre je savais que cela plairait au Reichsführer; les passages de Burroughs me rappelaient obscurément l'utopie prophétique qu'il nous avait exposée à Kiev, en 1941. En effet, dix jours après avoir envoyé mon mémoire, je recevais une réponse signée de sa main (ses instructions, la plupart du temps, étaient signées par Brandt ou même Grothmann): Très cher Doktor Aue!

J'ai lu avec un vif intérêt votre exposé. Je suis heureux de savoir que vous allez mieux et que vous consacrez votre convalescence à des recherches utiles; je ne savais pas que vous vous intéressiez à ces questions si vitales pour l'avenir de notre race. Je me demande si l'Allemagne, même après la guerre, sera prête à accepter des idées aussi profondes et nécessaires. Il faudra certainement encore un long travail sur les mentalités. Quoi qu'il en soit, lorsque vous serez guéri, je serai heureux de discuter avec vous plus en détail de ces projets et de cet auteur visionnaire. Heil Hitler! Votre,

Heinrich Himmler

Flatté, j'attendis que Thomas me rende visite pour lui montrer cette lettre ainsi que mon mémoire; mais à ma surprise, il prit la chose avec colère: «Tu crois vraiment que c'est le moment, pour ces gamineries?» Il semblait avoir perdu tout sens de l'humour; lorsqu'il se mit à me détailler les dernières arrestations, je commençai à comprendre pourquoi Même dans mon propre entourage des hommes étaient impliqués: deux de mes camarades d'université et mon ancien professeur de Kiel, Jessen, qui ces dernières années s'était apparemment rapproché de Goerdeler. «On a aussi trouvé des preuves contre Nebe, mais il a disparu. Évanoui dans la nature. Tu me diras, si quelqu'un sait faire, c'est bien lui. Il devait être un peu tordu: chez lui, il y avait le film d'un gazage, à l'Est, tu l'imagines se passant ça le soir?» J'avais rarement vu Thomas aussi nerveux. Je le fis boire, lui offris des cigarettes, mais il ne lâcha pas grand-chose; je crus juste comprendre que Schellenberg avait eu des contacts avec certains cercles d'opposition, avant l'attentat En même temps, Thomas vitupérait avec rage les conspirateurs: «Tuer le Führer! Comment ont-ils même pu songer que ce serait une solution? Qu'il se soit défait du commandement de la Wehrmacht, d'accord, de toute façon il est malade. On aurait même pu envisager, je ne sais pas, de le pousser à la retraite, si vraiment il le fallait, le laisser président mais remettre le pouvoir au Reichsführer… Les Anglais, d'après Schellenberg, accepteraient de négocier avec le Reichsführer. Mais tuer le Führer? Insensé, ils ne se rendaient pas compte… Ils lui ont prêté serment et ils essayent de le tuer». Cela semblait vraiment le travailler; pour moi, même l'idée que Schellenberg ou le Reichsführer eussent songé à mettre le Führer à l'écart me choquait. Ça ou le tuer, je n'y voyais pas une grande différence, mais je ne le dis pas à Thomas, il était déjà trop déprimé.

Ohlendorf, que je vis vers la fin du mois lorsque je recommençai enfin à sortir, semblait penser comme moi. Je le trouvai, lui déjà si maussade, plus abattu encore que Thomas. Il m'avoua que la nuit précédant l'exécution de Jessen, avec qui il était resté lié malgré tout, il n'avait pu fermer l'œil. «Je n'arrêtais pas de penser à sa femme et ses enfants. J'essayerai de les aider, je compte leur verser une partie de mon salaire». Il estimait néanmoins que Jessen méritait la peine de mort Depuis des années, m'expliqua-t-il, notre professeur avait rompu ses attaches avec le national-socialisme. Ils avaient continué à se voir, à discuter, et Jessen avait même tenté de recruter son ancien élève. Ohlendorf était d'accord avec lui sur beaucoup de points: «C'est clair, la corruption généralisée dans le Parti, l'érosion du droit formel, l'anarchie pluraliste qui a remplacé le Führerstaat, tout ça est inacceptable. Et les mesures contre les Juifs, cette Endlösung a été une erreur. Mais renverser le Führer et le NSDAP, c'est impensable. Il faut purger le Parti, faire monter les vétérans du front, qui ont une vision réaliste des choses, les cadres de la Hitlerjugend, peut-être les seuls idéalistes qu'il nous reste. Ce sont ces jeunes qui devront donner l'impulsion au Parti après la guerre. Mais on ne peut pas songer à revenir en arrière, au conservatisme bourgeois des militaires de carrière et des aristocrates prussiens Ce geste les déconsidère à tout jamais. D'ailleurs, le peuple l'a bien compris». C'était vrai: tous les rapports SD montraient que les gens et les soldats ordinaires, malgré leurs soucis, leur fatigue, leurs angoisses, leur démoralisation, voire leur défaitisme, étaient scandalisés par la trahison des comploteurs. L'effort de guerre et la campagne d'austérité trouvaient là un surcroît d'énergie; Goebbels, enfin autorisé à déclarer la «guerre totale» qui lui tenait tant à cœur, se démenait pour l'exciter, sans que ce fût vraiment nécessaire. La situation ne faisait pourtant qu'empirer: les Russes avaient repris la Galicie et dépassé leur frontière de 1939, Lublin tombait, et la vague était enfin venue mourir dans les faubourgs de Varsovie, où le commandement bolchevique attendait visiblement que nous écrasions pour eux l'insurrection polonaise lancée au début du mois. «Nous faisons là le jeu de Staline, commentait Ohlendorf. Il vaudrait mieux expliquer à l'AK que les bolcheviques représentent un danger encore plus grand que nous. Si les Polonais se battaient à nos côtés, on pourrait encore freiner les Russes. Mais le Führer ne veut pas en entendre parler. Et les Balkans vont tomber comme un château de cartes». En Bessarabie, en effet, la 6e armée reconstituée sous Fretter-Pico était en train de se faire tailler en pièces à son tour: les portes de la Roumanie bâillaient, grandes ouvertes. La France était de toute évidence perdue; après avoir ouvert un autre front en Provence et pris Paris, les Anglo-Américains s'apprêtaient à nettoyer le reste du pays tandis que nos troupes meurtries refluaient vers le Rhin. Ohlendorf était très pessimiste: «Les nouvelles fusées sont presque prêtes, selon Kammler. Il est convaincu que cela changera le cours de la guerre. Mais je ne vois pas comment. Une fusée transporte moins d'explosifs qu'un B-17 américain, et ne sert qu'une fois». À la différence de Schellenberg, dont il refusait de parler, il n'avait pas de plans, pas de solutions concrètes: il ne pouvait parler que d'un «dernier élan national-socialiste, un gigantesque soubresaut», ce qui pour moi ressemblait un peu trop à la rhétorique de Goebbels. J'avais l'impression qu'il se résignait secrètement à la défaite. Mais je ne pense pas qu'il se l'était encore avoué.

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