Jonathan Littell - Les Bienveillantes

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"En fait, j'aurais tout aussi bien pu ne pas écrire. Après tout, ce n'est pas une obligation. Depuis la guerre, je suis resté un homme discret; grâce à Dieu, je n'ai jamais eu besoin, comme certains de mes anciens collègues, d'écrire mes Mémoires à fin de justification, car je n'ai rien à justifier, ni dans un but lucratif, car je gagne assez bien ma vie comme ça. Je ne regrette rien: j'ai fait mon travail, voilà tout; quant à mes histoires de famille, que je raconterai peut-être aussi, elles ne concernent que moi; et pour le reste, vers la fin, j'ai sans doute forcé la limite, mais là je n'étais plus tout à fait moi-même, je vacillais, le monde entier basculait, je ne fus pas le seul à perdre la tête, reconnaissez-le. Malgré mes travers, et ils ont été nombreux, je suis resté de ceux qui pensent que les seules choses indispensables à la vie humaine sont l'air, le manger, le boire et l'excrétion, et la recherche de la vérité. Le reste est facultatif."Avec cette somme qui s'inscrit aussi bien sous l'égide d'Eschyle que dans la lignée de Vie et destin de Vassili Grossman ou des Damnés de Visconti, Jonathan Littell nous fait revivre les horreurs de la Seconde Guerre mondiale du côté des bourreaux, tout en nous montrant un homme comme rarement on l'avait fait: l'épopée d'un être emporté dans la traversée de lui-même et de l'Histoire.

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En octobre, juste après mon anniversaire, je fus renvoyé en Hongrie. Horthy avait été renversé par un coup de main de von dem Bach et de Skorzeny, et les Croix-Fléchées de Szâlasi étaient au pouvoir. Kammler réclamait à cor et à cri de la main-d'œuvre pour ses usines souterraines et ses V-2, dont les premiers modèles venaient d'être lancés en septembre. Les troupes soviétiques pénétraient déjà en Hongrie, par le sud, ainsi que sur le territoire même du Reich, en Prusse orientale. À Budapest, le SEk avait été dissous en septembre, mais Wisliceny se trouvait toujours là et Eichmann refit rapidement son apparition. Encore une fois, ce fut un désastre. Les Hongrois acceptèrent de nous donner cinquante mille Juifs de Budapest (en novembre, Szâlasi insistait déjà sur le fait qu'ils n'étaient que «prêtés»), mais il fallait les convoyer à Vienne, pour Kammler et pour la construction d'un Ostwall, et il n'y avait plus de transport disponible: Eichmann, sans doute avec l'accord de Veesenmayer, décida de les y envoyer à pied. L'histoire est connue: beaucoup moururent en route, et l'officier chargé de la réception, l'Obersturmbannfilhrer Hose, refusa la plupart de ceux qui arrivèrent, car il ne pouvait pas, encore une fois, employer de femmes pour des travaux de terrassement. Je ne pus strictement rien faire, personne n'écoutait mes suggestions, ni Eichmann, ni Winkelmann, ni Veesenmayer, ni les Hongrois. Lorsque l'Obergruppenführer Jüttner, le patron de la SS-FHA, arriva à Budapest avec Becher, je tentai d'intervenir auprès de lui; Jüttner avait croisé les marcheurs, qui tombaient comme des mouches dans la boue, la pluie, la neige; ce spectacle l'avait scandalisé et il alla effectivement protester auprès de Winkelmann; mais Winkelmann le renvoya à Eichmann, sur qui il n'avait aucun contrôle, et Eichmann refusa carrément de voir Jüttner, il lui dépêcha un de ses subordonnés qui balaya les plaintes avec morgue. Eichmann, c'étaii visible, ne se sentait plus, il n'écoutait plus personne, sauf peut-être Müller et Kaltenbrunner, et Kaltenbrunner ne semblait même plus écouter le Reichsführer. J'en parlai avec Becher, qui devait voir Himmler, je lui demandai d'intervenir, il promit de faire son possible. Szâlasi, lui, prit rapidement peur: les Russes avançaient; mi-novembre il mit fin aux marches, on n'en avait même pas envoyé trente mille, encore un gâchis insensé, un de plus. Plus personne ne semblait savoir ce qu'il faisait, ou plutôt chacun faisait strictement ce qu'il voulait, seul, de son côté, il devenait impossible de travailler dans de telles conditions. Je fis une dernière démarche auprès de Speer, qui en octobre avait pris le contrôle complet de l'Arbeitseinsatz, y compris de l'utilisation des détenus du WVHA; il accepta enfin de me recevoir, mais il expédia l'entretien, auquel il ne voyait aucun intérêt. Il est vrai que je n'avais pas grand-chose de concret à lui offrir. Quant au Reichsführer, je ne comprenais plus du tout sa position. Fin octobre, il donna à Auschwitz l'ordre de cesser de gazer les Juifs, et fin novembre, déclarant la question juive résolue, il ordonna la destruction des installations d'extermination du camp; en même temps, au RSH A et au Persönlicher Stab, on discutait activement de la création d'un nouveau camp d'extermination à Alteist-Hartel, près de Mauthausen. On disait aussi que le Reichsführer menait des négociations avec les Juifs, en Suisse et en Suède; Becher semblait au courant, mais éludait mes questions lorsque je lui demandais des éclaircissements. Je sus aussi qu'il obtint enfin que le Reichsführer convoque Eichmann (c'était plus tard, en décembre); mais je n'appris ce qui s'était dit à cette occasion que dix-sept ans plus tard, lors du procès à Jérusalem de ce brave Obersturmbannführer: Becher, devenu homme d'affaires et millionnaire à Brème, expliqua dans sa déposition que la rencontre avait eu lieu dans le train spécial du Reichsführer, dans la Forêt-Noire, près de Trimberg, et que le Reichsführer avait parlé à Eichmann avec à la fois bonté et colère. On cite souvent depuis dans les livres une phrase que le Reichsführer aurait alors, selon Becher, lancé à son subordonné entêté: «Si jusqu'à maintenant vous avez exterminé les Juifs, dorénavant, si je vous en donne l'ordre, comme je le fais, vous serez une bonne d'enfant pour les Juifs. Je vous rappelle qu'en 1933 c'est moi qui ai créé le RSH A, et non pas le Gruppenführer Müller ou vous-même. Si vous ne pouvez pas m'obéir, dites-le-moi!» Il est possible que ce soit vrai. Mais le témoignage de Becher est éminemment sujet à caution; il s'attribue par exemple, grâce à son influence sur Himmler, la cessation des marches forcées de Budapest – alors que l'ordre venait des Hongrois paniqués – et aussi, prétention encore plus outrée, l'initiative de l'ordre d'interruption de la Endlösung: or si quelqu'un a pu souffler cela au Reichsführer, ce ne fut certainement pas cet affairiste rusé (Schellenberg, peut-être).

Mon affaire juridique continuait son chemin; régulièrement, le juge von Rabingen me convoquait pour éclaircir un point ou un autre- Je voyais de temps en temps Mihaï; quant à Hélène, elle semblait devenir de plus en plus transparente, non pas de peur, mais d'émotion contenue. Lorsque, à mon retour de Hongrie, je lui parlai des atrocités de Nyfregyhâza (le IIIe corps blindé avait repris la ville aux Russes, fin octobre, et avait trouvé des femmes de tout âge violées, des parents cloués vivants aux portes devant leurs enfants mutilés; et il s'agissait là de Hongrois, pas d'Allemands), elle me regarda longuement, puis dit avec douceur: «Et en Russie, c'était très différent?» Je ne dis rien. Je regardais ses poignets, extraordinairement fins, qui dépassaient de sa manche; je me disais que j'aurais facilement pu les entourer du pouce et de l'index. «Je sais que leur vengeance sera terrible, dit-elle alors. Mais nous l'aurons méritée». Début novembre, mon appartement jusque-là miraculé disparut dans un bombardement: une mine passa par le toit et emporta les deux étages supérieurs; le pauvre Herr Zempke succomba à une crise cardiaque en sortant de la cave à moitié écroulée. Heureusement, j'avais pris l'habitude de garder une partie de mes vêtements et de mon linge au bureau. Mihaï me proposa d'emménager chez lui; je préférai réinstaller à Wannsee chez Thomas, qui s'était retrouvé là après l'incendie, en mai, de sa maison de Dahlem. Il y menait un train de vie endiablé, il y avait toujours là quelques énergumènes de l'Amt VI, un ou deux collègues de Thomas, Schellenberg, des filles bien sûr. Schellenberg discutait souvent en privé avec Thomas mais se méfiait visiblement de moi. Un jour, je rentrai un peu tôt, j'entendis une discussion animée dans le salon, des éclats de voix, l'intonation gouailleuse et insistante de Schellenberg: «Si ce Bernadotte accepte»… Il s'interrompit dès qu'il me vit sur le pas de la porte et me salua sur un ton plaisant: «Aue, heureux de vous voir». Mais il ne reprit pas sa conversation avec Thomas. Lorsque je me lassais des sauteries de mon ami, je me laissais parfois entraîner par Mihaï. Il fréquentait les fêtes d'adieu quotidiennes du Dr. Kosak, l'ambassadeur croate, qui avaient lieu soit à la légation, soit dans sa villa de Dahlem; le gratin du corps diplomatique et de l'Auswärtiges Amt venait s'y empiffrer, s'y enivrer, et y fréquenter les plus jolies starlettes de la UFA, Maria Milde, Ilse Werner, Marikka Rock. Un chœur chantait, vers minuit, des chants populaires dalmates; après le raid habituel des Mosquito, les artilleurs de la batterie de Flak croate stationnée à côté venaient boire et jouer du jazz jusqu'à l'aube; parmi eux se trouvait un officier rescapé de Stalingrad, mais je me gardai bien de lui dire que j'en étais aussi, il ne m'aurait plus lâché. Ces bacchanales dégénéraient parfois en orgies, des couples s'enlaçaient dans les alcôves de la légation et des olibrius frustrés sortaient vider leurs pistolets dans le jardin: un soir, ivre, je fis l'amour avec Mihaï dans la chambre de l'ambassadeur, qui ronflait en bas sur un divan; ensuite, survolté, Mihaï remonta avec une petite actrice et la prit devant moi tandis que j'achevais une bouteille de slivovitz et méditais sur les servitudes de la chair. Cette gaieté vaine et frénétique ne pouvait durer. Fin décembre, alors que les Russes assiégeaient Budapest et que notre dernière offensive s'enlisait dans les Ardennes, le Reichsführer m'envoya inspecter l'évacuation d'Auschwitz.

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