– La jeunesse doit vivre avec la jeunesse, et quand les vieux veulent partager ses divertissements, elle les raille et les méprise. Vous avez fait de belles affaires, à fréquenter les compagnons, n’est-il pas vrai? Au lieu de former de bons apprentis qui travaillent pour vous tout en vous payant, vous trouvez votre profit (un singulier profit!) à payer et à nourrir de grands coquins qui vous font passer pour un ignorant et qui vous ruinent.
– S’ils me font passer pour un ignorant, c’est que je le suis apparemment; et s’ils me ruinent, c’est que je veux bien me laisser faire. Et si cela m’amuse, moi, de manger au jour le jour ce que je gagne? je n’ai pas d’enfants. N’ai-je pas le droit de mener joyeuse vie avec ces enfants d’adoption que j’aime et qui m’aident à enterrer l’ennui de la solitude et le souci des années?
– Vous me faites pitié, répondit le père Huguenin en haussant les épaules.
Quand les deux compères se furent bien querellés, ils s’aperçurent que Pierre, au lieu de prendre plaisir à se voir soutenu par le voisin, avait été se coucher tranquillement. Cette conduite prudente d’une part, de l’autre les contradictions hardies du voisin qui épuisèrent toute la colère du père Huguenin en une séance, enfin la nécessité de prendre un parti, firent réfléchir le vieux menuisier, et le lendemain il dit à son fils: – Allons, va-t-en à la ville et amène-moi des ouvriers. Prends ceux que tu voudras, pourvu qu’ils ne soient pas Compagnons.
Cette autorisation contradictoire fut comprise de Pierre. Il savait que son père cédait souvent en fait, sans jamais céder en paroles. Il prit sa canne, partit pour Blois, décidé à embaucher les premiers bons Compagnons qu’il trouverait, et à les faire passer pour des apprentis non agrégés s’il retrouvait son père aussi mal disposé que de coutume contre les sociétés secrètes.
Tandis que Pierre Huguenin cheminait pédestrement parmi les coursières fleuries, si bien connues des ouvriers nomades, qui coupent la France dans toutes ses directions à vol d’oiseau, une lourde berline de voyage roulait en soulevant des flots de poussière sur la grande route de Blois à Valençay. Ce n’était rien moins que la famille de Villepreux qui approchait de son château avec une imposante rapidité.
Il n’est besoin de dire que le bouillant économe, en proie depuis huit jours à de fortes émotions, était parti ce jour-là sur son bidet gris de fer pour aller au devant de la famille. Il était vivement contrarié de ce retour annoncé d’abord pour le courant de l’automne, et puis décrété plus récemment pour le commencement de l’été. Il ne comprenait pas que le comte son vieux maître pût lui jouer (c’était son expression) un tour semblable. Rien n’était suffisamment préparé pour le recevoir. Le temps avait manqué; car il n’eût pas fallu moins de six mois à M. Lerebours pour faire les choses comme il l’entendait, et il n’en avait eu que trois. Aussi était-il en proie à une noire mélancolie, tout en marchant au petit trot à la rencontre de ses maîtres. Sa main laissait flotter les rênes sur le cou de son bidet qui baissait la tête d’un air non moins accablé que lui. – Hélas! se disait M. Lerebours, la chapelle n’est pas réparée. Il y a plus de la moitié de l’ouvrage à faire, la maison sera pleine de poussière, M. le comte aura sa toux le matin et son humeur s’en ressentira. Le bruit des ouvriers importunera mademoiselle. Pourra-t-elle seulement travailler dans son cabinet favori? Et si, du moins, cette maudite porte était réparée! Mais non, rien! pas un ouvrier pour la replacer. Il faut que le père Lacrête soit ivre dès le matin, et que le fils Huguenin se soit mis en route pour aller Dieu sait où, un jour comme aujourd’hui! Ah! les insouciants manœuvres! Peuvent-ils se douter seulement des chagrins et des anxiétés qui rongent jour et nuit la cervelle d’un intendant tel que moi?
Il était en proie à ces réflexions déchirantes lorsque le galop d’un autre bidet, plus rapide et plus vigoureux que le sien, le tira de sa rêverie. Le bidet gris de fer dressa l’oreille et hennit en reconnaissant les émanations d’un certain bidet noir qui appartenait au fils de son maître. Le front de l’économe s’éclaircit un peu à l’approche de son cher Isidore, l’employé aux ponts-et-chaussées.
– Je commençais à craindre que tu n’eusses pas reçu ma lettre, dit le père.
– Je l’ai reçue ce matin même, répondit le fils; votre messager m’a trouvé à deux lieues d’ici sur la route nouvelle, et fort occupé avec l’ingénieur qui est un ignorant fieffé et qui ne peut faire un pas sans moi. Je lui ai demandé deux jours de congé qu’il a eu bien de la peine à m’accorder; car en vérité je ne sais comment il va se tirer d’affaires sans mes conseils. J’ai insisté; je n’avais garde de manquer à mon devoir envers la famille, et surtout je suis impatient comme tous les diables de revoir Joséphine et Yseult; elles doivent être bien changées! Joséphine sera toujours jolie, j’imagine! Quant à Yseult, elle va être bien contente de me voir!
– Mon fils, dit l’intendant en faisant allonger le trot à sa monture, j’ai deux objections à vous faire: d’abord, quand vous parlez de ces deux dames, vous ne devez pas nommer la cousine la première; et ensuite, quand vous parlez de la fille de M. le comte, vous ne devez pas dire Yseult tout court; vous ne devez même pas dire mademoiselle Yseult; vous devez dire tout au plus mademoiselle de Villepreux; vous devez dire en général mademoiselle .
– Et pourquoi donc cela? reprit l’employé aux ponts-et-chaussées. Est-ce que je ne l’ai pas toujours appelée ainsi sans que personne ait songé à le trouver mauvais? Est-ce que, il y a quatre ans encore, nous n’avons pas joué à colin-maillard et à la cligne-musette ensemble? Je voudrais bien qu’elle fît la bégueule avec moi! Vous allez voir qu’elle va m’appeler Isidore tout court: par conséquent…
– Par conséquent, mon fils, vous devez vous tenir à votre place, vous rappeler que mademoiselle n’est plus une enfant, et que, depuis quatre ans que vous ne l’avez vue, elle vous a sans doute parfaitement oublié. Vous devez surtout ne jamais oublier, vous, qui elle est, et qui vous êtes.
Ennuyé des représentations de son père, M. Isidore haussa les épaules, se mit à siffler, et pour couper court, donna de l’éperon à son cheval qui prit le galop, couvrit de poussière les habits neufs de l’économe, et l’eut bientôt laissé loin derrière lui.
Nous n’avons rapporté cet entretien que pour montrer au lecteur perspicace la suffisance et la grossièreté qui étaient les faces les plus saillantes du caractère de M. Isidore Lerebours. Ignorant, envieux, borné, bruyant, emporté et intempérant, il couronnait toutes ces qualités heureuses par une vanité insupportable et une habitude de hâbleries sans pudeur. Son père souffrait de ses inconvenances sans savoir les réprimer, et, vain lui-même jusqu’à l’excès, n’en persistait pas moins à croire Isidore un homme plein de mérite et destiné à faire son chemin par la seule raison qu’il était son fils. Il attribuait son étourderie à la fougue d’un tempérament trop généreux, et il ne pouvait se lasser d’admirer en lui-même les gros muscles et la pesante carrure de cet Hercule aux cheveux crépus, aux joues cramoisies, à la voix tonnante, au rire éclatant et brutal.
Isidore arriva à la poste la plus voisine du château vingt minutes avant son père. C’était là que la famille devait relayer pour la dernière fois. Son premier soin fut de demander une chambre dans l’auberge et de défaire sa valise pour mettre ordre à sa toilette. Il endossa la veste de chasse la plus ridicule du monde, quoiqu’il l’eût fait copier sur celle d’un jeune élégant de bonne maison avec lequel il avait couru le renard dans les bois de Valençay. Mais ce vêtement court et dégagé devenait grotesque sur une taille carrée et déjà chargée d’embonpoint. Sa chemise de percale rose, sa chaîne d’or garnie de breloques, le nœud arrogant de sa cravate, ses gants de daim blanc crevassés par l’exubérance d’une peau rouge et gonflée, tout en lui était déplaisant, impertinent et vulgaire.
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