- Quelles nouvelles ?
- Ce que vous avez pu connaître vous-même par les journaux. Le déclenchement des ordres de grève des divers comités ouvriers semble avoir été parfait... Et les Anglais n'ont rien trouvé encore pour se défendre : l'organisation des volontaires est une plaisanterie, bonne contre l'émeute, peut-être, non contre la grève. L'interdiction d'exporter le riz garantit à Hongkong des vivres pour quelque temps, mais nous n'avons jamais songé à affamer la ville ; pourquoi faire ? Les Chinois riches qui soutiennent les organisations contre-révolutionnaires sont assommés par cette interdiction-là comme par un coup de trique...
- Mais depuis hier ?
- Rien.
- Croyez-vous que le Gouvernement de la Cochinchine ait supprimé les radios ?
- Non. Les employés du poste de T.S.F. sont presque tous jeune-Annam ; nous serions prévenus. C'est Hongkong qui ne transmet plus.
Un temps.
- Et les sources chinoises ?
- Les sources chinoises sont dirigées par la propagande, c'est tout dire ! Des chambres de Commerce auraient demandé à leur président de déclarer la guerre à l'Angleterre, des soldats anglais de Shameen auraient été faits prisonniers par les Cantonais, des manifestations d'une importance exceptionnelle seraient en préparation... Des histoires ! Ce qui est sérieux, ce qui est certain, c'est que, pour la première fois, les Anglais de Hongkong voient la richesse leur échapper. Le boycottage, c'était bien. La grève, c'est mieux. De quoi la grève sera-t-elle suivie ? Dommage que nous ne sachions plus rien... Je dois recevoir quelques renseignements dans un moment. Enfin, depuis deux jours, aucun bateau n'a pris la mer pour Hongkong. Ils sont tous là, dans la rivière...
- Et ici ?
- Ça ne va pas mal, vous savez : vous pourrez emporter six mille dollars au moins. J'en attends six cents autres, mais sans certitude. Et il n'y a que quatre jours que je suis ici.
- Ils sont assez emballés, si j'en juge par les résultats ?
- Oh ! à fond ! L'enthousiasme chinois, c'est assez rare ; mais cette fois, il faut le dire, ils sont enthousiastes. Et songez que les six mille dollars que je vais vous remettre ont été presque tous donnés par de pauvres gens : coolies, ouvriers du port, artisans...
- Eh ! ils ont de bonnes raisons d'espérer... L'aventure de Hongkong, Shameen...
- Certainement, cette guerre latente contre l'Angleterre immobile, incapable d'agir - l'Angleterre ! - les enivre. Mais c'est bien peu chinois tout cela...
- En êtes-vous bien sûr ?
Il se tait, calé dans le coin de la voiture, les yeux à demi fermés, soit qu'il réfléchisse, soit qu'il se laisse pénétrer par cet air frais qui nous délasse comme un bain. Dans le bleu indécis du soir, les rizières passent à côté de nous, grands miroirs gris peints çà et là, en lavis estompé, de buissons et de pagodes, et toujours dominés par les hauts pylônes du poste de T.S.F. Rentrant les lèvres et mordillant sa moustache, il répond :
- Connaissez-vous le complot de « La Monade » que les Anglais viennent de découvrir à Hongkong ?
- Je ne connais rien : j'arrive.
- Bon. Une société secrète : La Monade , remarque que la liaison entre Hongkong et Canton n'est plus assurée que par un petit vapeur, le Honan . Ce vapeur, lorsqu'il est au port, à Hongkong, est gardé par un officier anglais et quelques matelots. Les délégués de la Société distinguent - avec un grand bon sens - l'avantage qu'il peut y avoir à empêcher le bateau de partir pour Canton lorsqu'il est chargé des armes que les Anglais envoient aux contre-révolutionnaires.
- Aucun des nôtres sur ce bateau ?
- Non. Et les armes sont jetées dans des barques sur quelque point désert de la Rivière des Perles. Tout à fait la contrebande du haschisch dans le canal de Suez.
« Revenons au complot. Six délégués qui savent pertinemment qu'ils risquent leur tête, tuent l'officier et les matelots, deviennent maîtres du bateau, y travaillent pendant quatre heures et sont pris par une ronde de volontaires anglais, à l'aube, au moment où ils partaient en emportant - devinez ? l'un des deux blocs de bois de 6 mètres de long qui portent les yeux peints à l'avant des bateaux chinois.
- Je ne comprends pas très bien...
- Ces yeux permettent au bateau de se diriger. Borgne, il échouera.
- Oh, oh !..
- Cela vous étonne ? Eh, parbleu, moi aussi. Mais au fond...
L'association la plus sérieuse, celle en laquelle vous avez le plus de confiance, dites-vous bien qu'elle sera prête, le moment venu, à tout lâcher, pour aller chercher un œil peint sur un morceau de bois.
Et, voyant que je souris :
- Vous croyez que je généralise, que j'exagère. Vous verrez, vous verrez... Des faits de ce genre, Borodine et Garine vous en citeront cent...
- Vous connaissez bien Garine ?
- Mon Dieu, nous avons travaillé ensemble... Que voulez-vous que je vous dise ?.. Vous connaissez son action comme directeur de la Propagande ?
- À peine.
- Oh ! c'est... Non : il est difficile d'expliquer cela. Vous savez que la Chine ne connaissait pas les idées qui tendent à l'action ; et elles la saisissent comme l'idée d'égalité saisissait en France les hommes de 89 : comme une proie. Peut-être en est-il ainsi dans toute l'Asie jaune ; au Japon, quand les conférenciers allemands ont commencé la prédication de Nietzsche, les étudiants fanatisés se sont jetés du haut des rochers. À Canton, c'est plus obscur, et peut-être même plus terrible. L'individualisme le plus simple était insoupçonné. Les coolies sont en train de découvrir qu'ils existent, simplement qu'ils existent... Il y a une idéologie populaire, comme il y a un art populaire, qui n'est pas une vulgarisation, mais autre chose ... La propagande de Borodine a dit aux ouvriers et aux paysans : « Vous êtes des types épatants parce que vous êtes ouvriers, parce que vous êtes paysans et que vous appartenez aux deux plus grandes forces de l'État. » Cela n'a pas pris du tout. Ils ont jugé qu'on ne reconnaît pas les grandes forces de l'État à ce qu'elles reçoivent des coups et meurent de faim. Ils avaient trop l'habitude d'être méprisés en tant qu'ouvriers, en tant que paysans. Ils craignaient de voir la Révolution finir, et de rentrer dans ce mépris dont ils espèrent se délivrer. La propagande nationaliste, celle de Garine, ne leur a rien dit de ce genre ; mais elle a agi sur eux d'une façon trouble, profonde, - et imprévue - avec une extraordinaire violence, en leur donnant la possibilité de croire à leur propre dignité, à leur importance si vous préférez. Il faut voir une dizaine de tireurs de pousses, avec leurs binettes de chats narquois, leurs loques et leurs chapeaux en paille de chaise, faire le maniement d'armes comme volontaires, entourés d'une foule respectueuse, pour soupçonner ce que nous avons obtenu. La révolution française, la révolution russe ont été fortes parce qu'elles ont donné à chacun sa terre ; cette révolution-ci est en train de donner à chacun sa vie. Contre cela, aucune puissance occidentale ne peut agir... La haine, on veut tout expliquer par la haine ! Comme c'est simple ! Nos volontaires sont fanatiques pour bien des raisons, mais d'abord parce qu'ils ont maintenant le désir d'une vie telle qu'ils... qu'ils ne peuvent plus que cracher sur celle qu'ils avaient, quoi ! Borodine n'a peut-être pas encore bien compris cela...
- Ils s'entendent bien, les deux grands manitous ?
- Borodine et Garine ?
J'ai d'abord l'impression qu'il ne veut pas me répondre ; mais non : il réfléchit. Son visage, ainsi, est très fin. Le soir s'étend. Au-dessus du bruit du moteur de l'auto, on n'entend plus que le sifflement rythmé des cigales. Les rizières filent toujours des deux côtés de la route ; sur l'horizon, un aréquier se déplace lentement.
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