Voici des magasins chinois : bijouteries, marchands de jades, commerces de luxe ; je rencontre moins de maisons anglaises ; et, la rue décrivant brusquement un coude, je cesse d'en voir. Ce coude est double et la rue semble fermée comme une cour. Partout, à tous les étages, des caractères : noirs, rouges, dorés, peints sur des tablettes verticales ou fixés au-dessus des portes, énormes ou minuscules, fixés à hauteur des yeux ou suspendus là-haut, sur le rectangle du ciel, ils m'entourent comme un vol d'insectes. Au fond de grands trous sombres limités par trois murs, les marchands aux longues blouses, assis sur un comptoir, regardent la rue. Dès que je parais, ils tournent leurs petits yeux vers des objets pendus au plafond depuis des millénaires : sèches tapées, calmars, poissons, saucisses noires, canards laqués couleur de jambons, ou vers les sacs de grains et les caisses d'œufs enrobés de terre noire posés sur le sol. Des rayons de soleil denses, minces, pleins d'une poussière fauve, tombent sur eux. Si, après les avoir dépassés, je me retourne, je rencontre leur regard qui me suit, pesant, haineux.
Devant les banques chinoises surmontées d'enseignes dorées, et fermées, comme des prisons ou des boucheries, par des grilles, des soldats anglais montent la garde ; j'entends parfois le choc des crosses de leurs carabines sur l'asphalte. Symbole inutile : la ténacité des Anglais, qui a su conquérir cette ville sur le roc et sur la Chine, maison par maison, est sans force contre la passivité hostile de trois cent mille Chinois décidés à n'être plus des vaincus. Armes vaines... Ce n'est pas seulement la richesse, c'est le combat qui échappe à l'Angleterre.
Quatre heures. Sieste fiévreuse due au ventilateur qui tourne à peine car la marche de l'usine électrique n'est assurée que partiellement. Il fait encore extrêmement chaud, et, dans les rues, de l'asphalte brillant et qui reflète le ciel bleu, une chaleur plus forte que celle de l'atmosphère monte avec la poussière. Le sous-délégué du Kuomintang doit me remettre des documents. Le délégué principal, un Balte, vient d'être expulsé. Peut-être verrai-je l'organisateur européen de la grève, l'Allemand Klein.
Je sais seulement de ce sous-délégué qu'il se nomme Meunier, fut jadis ouvrier mécanicien à Paris, et sergent-mitrailleur pendant la guerre. Son aspect, sur le seuil de sa maison coloniale très simple, au bas du Pic, me surprend : je le supposais assez âgé : il ne semble pas avoir plus de trente-cinq ans. C'est un grand garçon rasé, solide, à qui une lèvre supérieure très rapprochée d'un nez fin, des petits yeux vifs et des mèches folles composent vaguement une tête de lapin facétieux ; cordial, loquace, visiblement heureux de parler français, enfoncé dans son fauteuil de rotin, devant deux hauts verres de menthe fraîche couverts de buée... Après dix minutes, il est lancé :
- Ah ! mon vieux, ça, alors, c'est un beau spectacle : le dogue de la maison Old England, le seul vrai, Hongkong soi-même, il pourrit sur pied, il est bouffé aux vers ! Tu as vu les rues, hein, puisque tu es arrivé ce matin ? C'est pas laid ! C'est même joli. Mais c'est rien, mon vieux, c'est rien, je te dis ! Faut voir ça du dedans pour que ça soit tout à fait beau !
- Et que voit-on, du dedans !
- Ben, des tas de trucs. Des prix, par exemple. Les maisons qui valaient cinq mille dollars l'année dernière, quand on veut les vendre on en demande 1. 500.
La Sûreté raconte des tas de blagues. C'est comme quand ils ont fait répandre le bruit qu'ils avaient chipé Hong. Ah ! là là !
- C'était faux ?
- Et comment !
- Mais tout le monde, à Saïgon, croyait...
- Oh ! les bobards, c'est pas ça qui manque. Hong est à Canton, bien tranquille.
- Tu connais Borodine ?
- J'imagine Clemenceau comme ça, quand il avait quarante ou quarante-cinq ans. Beaucoup d'expérience. La seule chose qu'on puisse lui reprocher, c'est d'aimer un peu trop les Russes.
- Garine ?
- Ces temps derniers, il a fait une chose épatante : il a transformé les grévistes de Canton (qui vivent des allocations que Borodine et lui sont parvenus à leur faire verser par le Gouvernement) en agents actifs de propagande. Une armée !.. Mais il commence à avoir une gueule de cadavre, Garine ! Paludisme, dysenterie, est-ce que je sais ?
« Encore de la menthe, hein ? On n'est pas mal dans un fauteuil, à cette heure-ci... Ah ! tiens, prends les papelards ; comme ça, tu seras sûr de ne pas les oublier. Une bonne idée qu'ils ont eue, les Anglais, de faire assurer le service Hongkong-Canton par un équipage de la flotte de guerre ! Klein va s'amener tout à l'heure : vous partez ensemble. Il ne devait partir que dans quelques jours, mais il est repéré, et il faut qu'il file en vitesse, si j'en crois les tuyaux de la Sûreté. Moi-même, je n'en ai sans doute plus pour longtemps...
- Tu es certain que je ne serai pas fouillé ce soir au départ ?
- Pas de raison : tu es en transit, et ils savent que tes papiers sont en règle. Ils savent aussi que fouiller et rien, c'est la même chose. Prends toujours tes précautions, bien entendu... Pour avoir des résultats, il faudrait qu'ils te coffrent, et de ce côté-là, pas encore de danger. Expulsion, au plus.
- C'est curieux...
- Non, c'est simple, ils préfèrent l' Intelligence Service et, au besoin, les interventions en douce. Et ils ont raison. Enfin leur situation est très spéciale : légalement, ils ne sont pas en guerre avec Canton. Ils pourraient essayer maintenant de trouver quelque chose, mais ils ne tiennent pas tellement à vous conserver, Klein et toi : ils vous trouvent plutôt moches...
« Dis donc, tu ne le connais pas, Klein ? Non, puisque tu arrives... »
Le ton dont cette phrase est dite est tel que je demande :
- Qu'est-ce que tu lui reproches ?
- Il est un peu drôle... Mais, comme professionnel, il est vraiment bon. Je viens de le voir travailler, eh ben, tu peux me croire : il sait ce que c'est que des déclenchements successifs de grèves !
« À propos de boulot, je voulais te dire tout à l'heure, que l'un des moments où Garine s'est montré réellement à la hauteur, c'est quand il a organisé l'école des Cadets. Là, il n'y a pas à rigoler. J'admire. Faire un soldat avec un Chinois, ça n'a jamais été facile. Avec un Chinois riche, encore moins. Il est arrivé à recruter un millier d'hommes, de quoi former les cadres d'une petite armée. Dans un an, ils seront dix fois plus, et alors, je ne vois pas bien quelle armée chinoise on pourra leur opposer... Celle de Tchang-Tso-Lin, peut-être... Pas très sûr. Quant aux Anglais, s'ils veulent jouer au corps expéditionnaire (à supposer que les camarades de là-bas soient assez moules pour les laisser partir), on pourra s'amuser... Les réunir, les cadets, ce n'était rien : il leur a donné des titres, des insignes, il les a fait respecter... Enfin ça pouvait se faire. Mais il leur a fait connaître l'existence du vice peu connu en Chine qui s'appelle courage. Je m'incline : moi, je n'y serais certainement pas arrivé. Je sais bien qu'il a été beaucoup aidé par Gallen et surtout par le commandant de l'école, Chang-Kaï-Shek. C'est lui, Chang, qui a recruté avec Garine les premiers cadres sérieux. Il a fait ça, tiens ! comme les Anglais ont fait cette ville-ci : homme à homme, courage à courage, en sollicitant, en exigeant, en faisant agir. Et ça ne devait pas être rigolo... Aller trouver des magots à l'ongle du petit doigt long comme ça, pour arriver à leur extirper leurs mômes... Je vois ça d'ici !.. Ce qui l'a aidé, ç'a été l'envoi, à Whampoa, d'un fils de l'ancien vice-roi. Puis, sa propre famille, je crois... Enfin c'est très bien. Et mettre dans la tête des gens que les cadets ne sont pas des soldats, mais les serviteurs de la Révolution, c'est aussi très bien. Le 25, on a vu les résultats à Shameen.
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