Elle exhalait une odeur fétide, bien pire que ce que j’aurais cru. Des débris de mobilier étaient éparpillés un peu partout, comme si Barnoch avait fermé à clef ses armoires et ses commodes avant la venue des maçons, et que ceux-ci aient tout cassé pour s’emparer de ses affaires. J’aperçus, sur une table bancale, des coulures de cire provenant d’une bougie qui s’était consumée jusqu’à brûler le bois. Les gens qui se trouvaient derrière moi me poussaient pour entrer aussi ; mais comme je le découvris à mon grand étonnement, je leur résistais.
On entendit du vacarme en provenance du fond de la maison – des bruits de pas confus et précipités – puis un appel suivi d’un hurlement suraigu, inhumain.
« Ils le tiennent ! » cria quelqu’un derrière moi, et j’entendis que l’on faisait circuler la nouvelle jusqu’à l’extérieur.
Un homme corpulent, qui aurait pu être quelque métayer des environs, jaillit de l’obscurité tenant une torche d’une main et un bâton de l’autre. « Dégagez le passage ! Sortez, tout le monde ! On va l’emmener ! »
J’ignore ce que je m’attendais à voir… une créature couverte de crasse, peut-être, les cheveux collés en plaques. Au lieu de cela, c’est un fantôme qui apparut. Barnoch avait eu une taille élevée ; il était encore grand, mais tout courbé et d’une incroyable minceur. Sa peau était tellement pâle qu’elle semblait luire comme du bois en train de pourrir. Il était complètement chauve et sans barbe ; ses gardes m’apprirent par la suite qu’il avait pris l’habitude de s’arracher les poils. Mais le pire était ses yeux : exorbités, paraissant aveugles, et aussi noirs que le noir abcès qui lui tenait lieu de bouche. Je me détournai de lui lorsqu’il se mit à parler, mais j’eus la certitude que la voix que j’entendais était bien la sienne : « Je serai libéré, disait-il. Vodalus ! Vodalus viendra ! »
J’aurais alors souhaité n’avoir jamais été moi-même emprisonné, car sa voix n’évoquait que trop bien toutes ces journées privées d’air pur passées dans le cachot au fond de la tour Matachine. Moi aussi, j’avais rêvé d’être sauvé par Vodalus, ou d’une révolution qui aurait balayé la puanteur bestiale qui émanait de notre époque et tout ce qu’elle comportait de dégénéré, afin de rétablir Teur dans la gloire de son ancienne civilisation.
Je n’avais pas été sauvé par Vodalus et son armée de l’ombre, mais par les qualités de négociateur de maître Palémon – soutenu, sans aucun doute, par Drotte, Roche et quelques autres amis, qualités ayant permis de persuader les frères qu’il aurait été trop dangereux de me tuer et trop déshonorant pour la guilde de me traîner devant un tribunal.
Rien ne pouvait sauver Barnoch. Moi, qui aurais dû être à ses côtés, j’allais le marquer du fer d’infamie, lui rompre les os sur la roue, et finalement, lui trancher la tête. J’essayai de me persuader qu’il n’avait peut-être agi que poussé par l’appât du gain. Mais au moment où je me fis cette réflexion, un objet en métal plein (très certainement la pointe d’une javeline), heurta une pierre, et je crus entendre le son clair de la pièce que m’avait donnée Vodalus, ce son clair que j’avais entendu lorsque j’avais laissé tomber le chrisos dans la cachette du mausolée en ruine, entre les pierres disjointes du sol.
Il arrive parfois, lorsque toute notre attention se concentre sur un souvenir, que nos yeux, errant au hasard, se fixent sur un détail particulier parmi la foule d’objets qui sollicitent leur regard, et le distinguent alors avec une clarté et une précision qu’aucun effort de concentration volontaire ne pourrait obtenir. C’est ce qui m’arriva. Au milieu du flot agité de visages qui faisaient face à l’entrée de la maison, j’en reconnus un, levé, qu’illuminait le soleil. C’était celui d’Aghia.
3. Sous la tente du montreur de temps
Instantanément le temps s’arrêta, comme si nous étions devenus tous deux, ainsi que la foule autour de nous, les personnages d’un tableau. Nous restions immobiles, Aghia la tête levée, et moi les yeux agrandis d’étonnement, au milieu d’une nébuleuse de paysans en habits multicolores, chargés de balluchons. Puis je m’élançai ; et elle disparut. J’aurais voulu courir, mais la chose était impossible ; je pouvais à peine me frayer un passage parmi les badauds, et il me fallut bien compter cent battements de cœur avant d’atteindre l’endroit où elle se trouvait auparavant.
Elle s’était évanouie, et la foule se mouvait et tourbillonnait comme l’eau sous l’étrave d’un bateau. Barnoch avait entretemps été emmené, et la lumière du soleil lui avait arraché des cris. Je saisis un mineur par l’épaule et lui hurlai une question, mais il n’avait pas prêté attention à la jeune femme qui s’était trouvée à ses côtés, et ignorait où elle était partie. Je me mêlai à la foule qui suivait le prisonnier et son escorte, et quand j’eus la certitude qu’elle ne s’y trouvait pas, ne sachant que faire d’autre, je décidai d’explorer la foire et me mis à fouiller les tentes et les éventaires du regard. Je questionnai également les fermières venues vendre leur odorant pain de cardamome et les vendeurs de viandes grillées.
Se déroulant lentement le long d’un fil d’encre vermillon, dans le cadre du Manoir Absolu, tous ces événements ont l’air de s’être passés dans le calme et la méthode. Rien n’est moins vrai. Je hoquetais, j’étais couvert de sueur, je hurlais mes questions, et c’est à peine si je prenais le temps d’écouter les réponses. Tel un visage aperçu en rêve, les traits d’Aghia flottaient encore dans mon imagination : ses pommettes élevées et plates, son menton délicatement arrondi, ses taches de rousseur, sa peau brunie par le soleil et ses yeux allongés, rieurs ou moqueurs. Je n’arrivais pas à me figurer pourquoi elle était venue ; je savais simplement qu’elle était là, et que de l’avoir revue avait réveillé le souvenir angoissant de son hurlement.
« N’avez-vous pas vu une femme de cette taille, environ, avec des cheveux châtains ? » Telle était la question que je n’arrêtais pas de poser, comme le duelliste qui avait si longtemps appelé : « Cadroé des Dix-sept Pierres ! », et jusqu’à ce que ma phrase devienne aussi dépourvue de sens que la stridulation des cigales.
« Oui, je l’ai vue ! Toutes les paysannes qui viennent ici sont comme cela…
— Connaissez-vous son nom ?
— Une femme ? Bien sûr, je peux vous avoir une femme.
— Où l’avez-vous perdue ?
— Ne vous inquiétez pas, vous la retrouverez ; il n’y a pas tant de monde à cette foire que l’on ne puisse finir par retrouver quelqu’un. N’étiez-vous donc point convenus d’un endroit de rendez-vous ? Prenez plutôt un peu de mon thé, vous avez l’air bien fatigué. »
Je fouillai ma sabretache à la recherche d’une pièce.
« Vous n’êtes pas obligé de payer ; j’en ai beaucoup vendu, déjà. Puisque vous insistez… C’est un as, seulement. Jetez-le ici. »
La vieille femme ouvrit la poche de son tablier et fit tinter des poignées de petites pièces. Puis elle me servit son thé brûlant, qui tomba en chuintant de la bouilloire dans une tasse en céramique ; elle me tendit un chalumeau en métal plus ou moins argenté, mais je le refusai.
« Il est propre ; je le rince à chaque fois qu’il sert.
— Je n’ai pas l’habitude de m’en servir.
— Attention au bord de la tasse, alors ; il va être très chaud. Avez-vous été voir au procès ? Il doit y avoir foule à cet endroit.
— Près de la halle aux bestiaux ? Oui. » Le thé était en réalité du maté, épicé et un peu amer.
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