Joachim était livide, il bredouillait et ses mains tremblaient.
— Parmi ces bandits se trouvait un homme dont les yeux s’étaient dessillés et qui cherchait à fuir leur compagnie, se remémora Dietrich. Mais il faisait partie de leurs meneurs et ne pouvait les déserter sans se faire remarquer. Il demanda donc qu’on lui livre cette malheureuse comme s’il avait l’intention de la violer. À ce moment-là, l’insurrection touchait à sa fin. Ces hommes n’avaient que mépris pour les lois, car ils se savaient déjà promis au châtiment suprême. On crut qu’il avait emporté l’enfant dans un lieu retiré afin d’en user à sa guise. Le matin venu, il était à plusieurs lieues de là. (Il se frictionna les bras.) C’est par l’entremise de ce rufian que la fillette m’a été confiée, et je l’ai amenée ici, dans ce village que la folie avait épargné, afin qu’elle puisse y connaître la paix.
— Que Dieu bénisse cet homme, dit Joachim en se signant.
Dietrich se tourna vivement vers lui.
— Que Dieu le bénisse ? s’écria-t-il. Il a tué des hommes et en a poussé d’autres au massacre. Dieu S’est détourné de lui.
— Non, insista le moine d’une voix douce. Dieu a toujours été à ses côtés. Il lui suffisait de L’accepter.
Dietrich resta sans rien dire un moment.
— Il est difficile d’accorder le pardon à un tel homme, déclara-t-il finalement, même s’il a fini par faire preuve de bonté.
— Difficile pour les hommes, peut-être, mais pas pour Dieu, répliqua Joachim. Que lui est-il arrivé ensuite ? Est-ce que le duc d’Alsace l’a arrêté ?
Dietrich fit non de la tête.
— Cela fait douze ans que personne n’a entendu son nom.
Entre Noël et l’Épiphanie se déroulaient les plus longues vacances de l’année. Si les villageois mettaient la main à la poche pour approvisionner le banquet seigneurial, ils étaient par ailleurs dispensés de service, aussi l’esprit était-il aux réjouissances. Une nouvelle fois, on dressa un épicéa dans le pré et on le décora de fanions et de guirlandes, et même le plus humble des cottages s’orna de pin, de houx ou de gui.
Mais les Krenken n’avaient pas le cœur à la fête. Ils avaient interprété le terme d’Avent de façon trop littérale, s’attendant par conséquent à l’arrivée imminente du fameux « seigneur-du-ciel », de sorte qu’ils furent fort déçus de ne point le voir. Quoique ravi que ces étrangers aient souhaité gagner le Royaume des Cieux, Dietrich mit Jean en garde contre les dangers du littéralisme.
— Le Christ est monté aux Cieux il y a treize cents ans, expliqua-t-il à l’issue de la messe en l’honneur de saint Sébastien, tandis que Jean l’aidait à nettoyer les calices. Ses disciples eux aussi croyaient Le revoir très vite, mais ils se trompaient.
— Peut-être étaient-ils déconcertés par la pression du temps, suggéra Jean.
— Quoi ? On peut donc presser le temps à l’instar du raisin ?
Partagé entre la surprise et l’amusement, Dietrich claqua les lèvres pour s’esclaffer à la manière d’un Krenk puis rangea le calice qu’il tenait dans une armoire et la ferma à clé.
— Si le temps peut être « pressé », alors c’est un être sur lequel on peut agir, un être consistant en un sujet et un aspect. Une chose mobile s’altère dans son aspect, car elle commence par être ici , puis elle est là ; elle est ceci , puis elle est cela. (Dietrich agita la main d’avant en arrière.) Il existe quatre sortes de mouvement : le changement de substance, comme lorsqu’une bûche devient cendres ; le changement de qualité, comme lorsqu’une pomme mûrit et passe du vert au rouge ; le changement de quantité, comme lorsqu’un corps grandit ou rapetisse ; et le changement de lieu, que nous appelons « mouvement local ». De toute évidence, pour que le temps soit « pressé » – long ici et court là –, il doit y avoir un mouvement temporel. Mais le temps est la mesure du mouvement des choses changeables et ne peut donc se mesurer lui-même.
Jean n’était pas d’accord.
— Les esprits voyagent aussi vite que le mouvement de la lumière quand il n’y a pas d’air. À de telles vitesses, le temps passe plus vite et ce qui représente un clin d’œil pour l’esprit-Christ représente plusieurs années pour vous. Donc, vos treize cents ans ne sont peut-être pour lui que quelques jours. C’est ce que nous appelons la pression du temps.
Dietrich examina cette proposition pendant quelques instants.
— J’admets l’existence de deux sortes de durée : le tempus pour le royaume sublunaire et l’ œternia pour les cieux. Mais l’éternité n’est pas le temps, pas plus que le temps n’est une portion de l’éternité – car il ne peut y avoir de temps sans changement, ce qui nécessite un commencement et une fin, et l’éternité n’a ni commencement ni fin. En outre, le mouvement est un attribut des êtres changeables, alors que la lumière est un attribut du feu. Mais un attribut ne peut donner forme à un autre, car sinon le second attribut serait une entité, et nous ne devons pas multiplier les entités sauf en cas de nécessité. Ainsi, la lumière ne peut avoir de mouvement.
Jean frotta ses bras l’un contre l’autre.
— Mais la lumière est une entité. C’est une onde, comme celle qui fait des vagues dans l’eau du bassin.
Dietrich rit de ce trait d’esprit.
— Une vague dans l’eau n’est pas une entité, mais un attribut de l’eau, qui résulte d’une brise, d’un poisson ou d’un caillou qu’on a lancé. Quel est le milieu dans lequel la lumière fait des vagues ?
— Il n’y a pas de milieu, répliqua Jean. Nos philosophes ont montré que…
— Peut-il y avoir une vague sans eau ? coupa Dietrich en s’esclaffant à nouveau.
— Très bien, fit Jean. Cela ressemble à une onde, mais c’est en fait composé de… de très petits corps.
— De corpuscules, souffla Dietrich. Mais si la lumière était composée de corpuscules – ce qui est une tout autre proposition que celle la définissant comme « une onde sans milieu » –, ceux-ci nous seraient perceptibles grâce au sens du toucher.
Jean fit mine de jeter quelque chose.
— On ne peut discuter semblable raisonnement.
Il se frotta les bras durant un long moment, mais la fourrure dont il était vêtu étouffa le bruit ainsi produit.
— Quand le Heinzelmännchen transmet « mouvement » et « esprit », les termes krenken que je capte peuvent différer des termes allemands que vous prononcez, reprit-il finalement. Pour moi, la pierre qui choit est en mouvement, mais pas le feu qui brûle. Lorsque je dis cela en pressant une certaine touche sur la tête parlante, je libère l’esprit des feux des barils de stockage et ainsi anime la matière. Je sais ce que j’ai dit, mais point ce que vous avez entendu. Avez-vous fini votre nettoyage ? Bien. Allons au presbytère nous mettre près du feu. Ici, pour moi, il fait trop froid.
Ils se dirigèrent vers le vestibule et, tandis que Dietrich enfilait son manteau et en relevait le col, le Krenk poursuivit :
— Mais vous avez énoncé une vérité. Le temps est bien inséparable du mouvement – la durée dépend du degré de mouvement – et le temps a un commencement et une fin. Nos philosophes ont conclu que le temps avait commencé lorsque ce monde et l’autre s’étaient touchés. (Il claqua des mains pour illustrer son propos.) C’était le commencement de toutes choses. Un jour, ils claqueront à nouveau, et tout recommencera.
Dietrich hocha la tête en signe d’assentiment.
— En effet, notre monde a commencé lorsqu’il a été touché par l’autre monde. Mais ce claquement n’est qu’une métaphore portant sur le pur esprit. Et, pour qu’une chose soit pressée, il faut qu’un actant la presse, car nul mouvement n’existe sans moteur. Comment pouvons-nous presser le temps ?
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