Dans le silence qui suivit cette annonce, Joachim entonna un chant, d’une voix douce qui prit de plus en plus de force, levant le menton et projetant ses mots vers les poutres et les chevrons, comme transporté par un feu intérieur. Dietrich reconnut l’hymne qu’il avait choisi, Christus factus est pro nobis , et, au couplet suivant, joignit sa voix à la sienne, en duplum, le faisant hésiter un instant. Puis Dietrich se cala sur le registre de la vox organalis , Joachim assurant toujours la vox principalis , et leur polyphonie se déploya avec majesté, Dietrich tenant parfois une seule note pendant que Joachim en chantait douze. Le pasteur s’aperçut que les Krenken avaient cessé de grésiller pour devenir aussi immobiles que les statues dans leurs niches. Nombre d’entre eux brandissaient leur mikrofoneh pour capter la mélodie.
Puis leurs deux voix se mirent à l’unisson en atteignant le fa par quoi s’achevait le cinquième mode, et le silence régna un moment dans l’église, jusqu’à ce que Gregor lance un « Amen ! » retentissant qui fut repris par l’assistance. Dietrich bénit ses ouailles et leur dit :
— Que Dieu assiste notre entreprise et soutienne notre résolution. Nous l’en implorons par Jésus-Christ, Notre-Seigneur, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Amen.
Il ajouta une prière muette afin que cette concorde miraculeuse, fruit du sermon inattendu de Joachim, ne se dissipe pas sous l’effet de la réflexion.
Plus tard, lorsqu’il amena Jean et Kratzer au presbytère, il vit que Joachim avait allumé du feu dans la grande salle et l’attisait avec un tisonnier de fer. Poussant des exclamations que la tête parlante était incapable de traduire, les deux Krenken se ruèrent près des flammes. Joachim recula d’un pas et les fixa sans lâcher son tisonnier.
— Je suppose que ce sont nos hôtes, dit-il.
— Celui qui est vêtu de cette étrange fourrure s’appelle Kratzer, parce que, le jour où je l’ai rencontré, il a frotté ses bras l’un contre l’autre afin de produire un raclement.
— Et vous avez donné à leur seigneur le nom de Gschert, enchaîna Joachim avec un petit sourire. Sait-il que ce mot signifie « malotru » ? Qui est l’autre ? J’ai déjà vu des vêtements comme les siens, sous le plafond de l’église lors de la feriœ messis.
— Vous l’avez aperçu… et vous n’avez rien dit ?
Joachim haussa les épaules.
— J’avais jeûné. Ce pouvait être une vision.
— Son nom est Johann von Sterne. C’est un serviteur qui s’occupe de la tête parlante.
— Un serviteur, mais vous lui donnez du « von ». Jamais je ne vous aurais cru capable d’humour, Dietrich. Pourquoi porte-t-il des culottes courtes et un pourpoint alors que l’autre est emmitouflé dans ses fourrures ?
— Leur contrée est plus chaude que la nôtre. Ils gardent bras et jambes nus parce que leur langage emploie des sons produits lorsqu’ils se frottent les membres. Comme leur navire voguait vers des terres également chaudes, ni les pèlerins ni les membres d’équipage n’avaient emporté de vêtements chauds. Seuls Kratzer et les siens l’avaient fait, comptant par la suite explorer des terres inconnues.
Joachim frotta le tisonnier contre la cheminée afin d’en ôter les cendres.
— Il partagera ses fourrures avec son prochain, alors, dit-il en remettant le tisonnier en place.
— Jamais il n’en aurait l’idée, répondit Jean le Krenk, qui ajouta au bout d’un temps : Ni moi non plus.
Dietrich et Joachim allèrent préparer des lits pour leurs hôtes, qui logeraient dans l’annexe abritant la cuisine, où la grande cheminée leur fournirait toute la chaleur nécessaire. Comme ils foulaient la neige pour passer d’un bâtiment à l’autre, Joachim déclara :
— Vous avez fort bien chanté tout à l’heure. L’ organum purum est difficile à maîtriser.
— J’ai étudié la méthode d’Arezzo à Paris.
Pour ce faire, il avait dû mémoriser l’hymne Ut queant laxis, dont la première syllabe de chaque vers correspondait aux notes de l’hexacorde : ut, ré, mi, fa, sol, la.
— Vous chantez comme un moine, reprit Joachim. Je me suis demandé si vous n’étiez pas tonsuré.
Dietrich se frotta le crâne.
— Hélas, l’absence de mes cheveux doit tout à la nature.
Joachim s’esclaffa, puis posa une main sur le bras de Dietrich.
— N’ayez pas peur. Nous réussirons. Nous sauverons ces démons au nom du Christ.
— Ce ne sont pas des démons. Vous finirez par le comprendre, comme je l’ai fait.
— Non, ils sont imprégnés de mal. Le philosophe refuse de partager ses fourrures avec son serviteur. Un philosophe a toujours des raisons logiques pour éviter de faire le bien – des raisons que lui dicte son amour des biens matériels. Un homme possédant peu est prêt à partager ; mais un homme possédant beaucoup s’accroche à ses biens jusqu’à la mort. Cet appareil… (Joachim effleura le cordon du harnais crânien que portait Dietrich.) Expliquez-moi son fonctionnement.
Dietrich ne put que lui répéter ce qu’on lui avait dit, à savoir qu’une onde insensible coulait dans l’air, pour être « captée » par des accessoires qu’il avait baptisés antennes. Mais Joachim éclata de rire.
— Combien de fois vous ai-je entendu dire qu’il ne faut pas imaginer de nouvelles entités pour expliquer une chose lorsque des entités connues y suffisent. Mais vous acceptez l’existence de cette onde insensible dans l’air. Il est bien plus simple de supposer que cet appareil est de nature démoniaque.
— En ce cas, il ne m’a causé aucun mal.
— Les arts diaboliques ne peuvent blesser un bon chrétien, ce qui plaide en votre faveur. Je craignais pour vous, Dietrich. Votre foi est froide comme la neige et ne procure aucune chaleur. La vraie foi est un feu qui donne la vie…
— Si vous entendez par là que je devrais me mettre à hurler et à gémir…
— Non. Vous parlez – et bien que vos mots soient toujours justes, ce ne sont pas toujours les mots justes. Il n’y a nulle joie en vous, rien qu’un chagrin longtemps occulté.
Dietrich, fort déconfit, se contenta de dire :
— Nous sommes arrivés à la grange à dîme. Allez chercher de la paille pour les lits.
Joachim hésita.
— Je pensais que vous alliez dans les bois pour forniquer avec Hildegarde. Je pensais que cette léproserie n’était qu’une ruse. En croyant cela, je vous ai méjugé – et je vous en demande pardon.
— C’était une hypothèse raisonnable.
— Qu’est-ce que la raison vient faire ici ? Ce n’est pas la raison qui pousse un homme dans le lit d’une souillon. (Il se fendit d’un rictus et fronça ses sourcils broussailleux.) Cette femme est une catin, une tentatrice. Si vous n’êtes pas allé dans les bois pour la retrouver, il ne fait aucun doute qu’elle y est allée pour vous retrouver.
— Gardez-vous de la méjuger à son tour.
— Je ne suis pas un philosophe et je ne mâche pas mes mots. Si nous devons affronter un ennemi, autant le nommer sans broncher. Les hommes comme vous représentent un défi pour les femmes comme elle.
— Les hommes comme moi… ?
— Les célibataires. Les grappes les plus tentantes sont celles qui sont hors de notre portée. Nous ne les en désirons que davantage. Dietrich, vous ne m’avez toujours pas accordé votre pardon.
— Mais je vais le faire. En appliquant le précepte du Notre Père. Je vous pardonne votre offense comme vous lui pardonnez la sienne.
La surprise se peignit sur les traits du moine.
— Quelle offense ai-je à lui pardonner ?
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