— Que le Seigneur nous assiste, lui murmura le Herr.
Le cœur humain est rassuré par le cérémonial. Le discours de Manfred, l’humilité de Gschert, la bénédiction de Dietrich, la marche de la procession – tout cela apaisa l’angoisse qui nouait les cœurs, si bien que la plupart des villageois se contentèrent de rester bouche bée devant les nouveaux venus. Il s’en trouva bien quelques-uns pour empoigner la garde de leur épée ou le manche de leur couteau, ou bien pour tomber à genoux dans la neige, mais aucun d’eux n’osa contester la décision de leur seigneur et de leur pasteur. Quelques-uns poussèrent des cris perçants, d’autres firent mine de s’enfuir dans la neige. On claqua des portes. On tira des verrous.
La plupart auraient fui si cela avait été possible , se dit Dietrich, qui pria pour une neige persistante. Il faut bloquer les routes, fermer les sentiers, contenir ce monstrueux avènement dans le Hochwald !
Lorsque les Krenken découvrirent la « cathédrale de bois », ils se mirent à grésiller, à agiter les bras et à capturer les gravures au moyen de leurs appareils fotografik. La procession s’immobilisa devant les portes.
— Ils ont peur d’entrer ! cria un villageois.
— Démons ! enchaîna un autre.
Manfred se retourna, une main sur l’épée.
— Faites-les entrer, vite ! ordonna-t-il à Dietrich.
Tandis que le pasteur poussait les Krenken vers le vestibule, il dit à Jean :
— Quand ils verront une lampe rouge, ils doivent s’agenouiller devant elle. Est-ce qu’ils l’ont bien compris ? Expliquez-le-leur.
Le stratagème se révéla efficace. Les villageois se calmèrent en voyant que les créatures entraient dans l’édifice et rendaient hommage à la présence divine. Dietrich s’autorisa à se détendre d’un rien.
Jean se tenait près de lui, la croix à la main.
— Je leur ai expliqué, dit-il dans le mikrofoneh. Lorsque votre seigneur-du-ciel reviendra, peut-être serons-nous sauvés. Savez-vous quand viendra son retour ?
— J’en ignore le jour comme l’heure.
— Puisse-t-il revenir bientôt, dit Jean. Puisse-t-il revenir bientôt.
Surpris par sa ferveur, Dietrich ne put qu’acquiescer.
Lorsque villageois et Krenken se furent entassés dans l’église, Dietrich monta en chaire et relata tout ce qui s’était produit depuis le jour de la Saint-Sixte. Il décrivit les malheurs des étrangers dans les termes les plus poignants et demanda aux enfants krenken de se présenter devant la congrégation accompagnés de leurs mères. Hildegarde Müller et Max Schweitzer témoignèrent des blessures et des décès qui avaient affligé ces êtres et décrivirent la façon dont ils plaçaient leurs défunts dans des cryptes aménagées à bord de leur navire.
— Quand je les ai aspergés d’eau bénite sur le pont, conclut Dietrich, ils n’ont manifesté aucune gêne. Par conséquent, ils ne peuvent être des démons.
Les Hochwalders s’agitèrent et échangèrent des regards incertains. Puis Gregor demanda :
— Est-ce que ce sont des Turcs ?
Dietrich faillit éclater de rire.
— Non, Gregor. Ils viennent d’une contrée bien plus lointaine.
Joachim s’avança au premier rang.
— Non ! s’écria-t-il, veillant à ce que tous l’entendent. Ce sont bel et bien des démons. Un simple regard suffit pour le constater. Leur venue est pour nous une grande épreuve… et de la façon dont nous la surmonterons dépend peut-être le salut de notre âme !
Dietrich empoigna le rebord du lutrin et Manfred, qui occupait la place réservée d’ordinaire au célébrant, gronda :
— J’ai fait de ce seigneur krenk mon vassal. Souhaitez-vous contester cet acte ?
Mais, si Joachim entendit ces mots, il n’en laissa rien paraître ; se tournant vers la familia rassemblée, il reprit :
— Souvenez-vous de Job et de la façon dont le Seigneur éprouva sa foi, en envoyant des démons le tourmenter ! Souvenez-vous que Dieu Lui-même S’est fait chair pour S’infliger toutes les souffrances de l’homme – jusques et y compris la mort ! Pourquoi n’affligerait-Il pas des démons, Lui qui a affligé Job et même Son fils ? Oserons-nous restreindre Dieu au nécessaire et affirmer qu’il ne peut accomplir telle ou telle œuvre ? Non ! Dieu a voulu que ces démons souffrent les afflictions de la chair. (Il baissa d’un ton.) Mais pourquoi ? pourquoi ? demanda-t-il, comme s’il réfléchissait à haute voix, de sorte que l’assemblée fit silence pour mieux l’entendre. Il ne fait rien qui n’ait un but, même si Son but nous demeure caché. Il S’est fait chair pour nous sauver du péché. Il a fait de ces démons des êtres de chair pour les sauver du péché. Si les anges peuvent choir, alors les démons peuvent s’élever. Et c’est nous qui serons l’instrument de leur salut ! Voyez comme ils ont souffert de par la volonté de Dieu… Et prenez-les en pitié !
Dietrich, qui retenait son souffle, laissa échapper un soupir de stupéfaction. Manfred lâcha la garde de son épée.
— Montrez à ces êtres ce qu’est un vrai chrétien, poursuivit Joachim. Accueillez-les dans vos foyers, car ils ont froid. Donnez-leur du pain, car ils ont faim. Réconfortez-les, car ils sont loin de chez eux. Ainsi inspirés par notre exemple, ils se repentiront et seront sauvés. Rappelez-vous la question des justes : Seigneur, quand nous est-il arrivé de Te voir affamé ? De Te recueillir nu ? Quand ? Quand Tu étais notre prochain [10] D’après Matthieu, 25.37–38. (N.d.T.)
. Et qui est notre prochain ? Quiconque croise notre route ! (Il pointa du doigt la masse des Krenken rassemblés dans la nef.) Prisonniers de la chair, ils ne peuvent plus user de pouvoirs démoniaques. Le Christ est tout-puissant. La bonté du Christ est toute-puissante. Elle triomphe de tout ce qui est bas, méchant et maléfique, elle triomphe d’un Mal aussi ancien que Lucifer. Nous allons maintenant faire en sorte qu’elle triomphe même de l’enfer !
La congrégation hoqueta comme un seul homme, et Dietrich lui-même sentit un frisson le parcourir. Joachim poursuivit son prêche, mais le pasteur cessa de l’écouter. Il observa les Hochwalders désormais captivés, écouta Jean et quelques autres répéter à leurs congénères les traductions des têtes parlantes. Dietrich s’interrogeait encore sur la logique et l’orthodoxie du moine, mais l’efficacité de son discours ne faisait aucun doute.
Lorsque Joachim cessa de parler – mais peut-être ne faisait-il que marquer une pause –, Manfred se leva et annonça, pour le bénéfice de ceux qui n’avaient pas assisté au serment du pont, que le chef des Krenken était désormais baron de Grosswald et qu’il serait l’hôte du Hof, ainsi que ses ministériels ; les autres étrangers seraient hébergés au village, conformément à une répartition effectuée par le conseil seigneurial.
Cette proclamation causa un certain malaise, jusqu’à ce que Klaus s’avance d’un pas et, les poings sur les hanches, invite le maire des pèlerins à loger sous son toit. Voilà qui surprit fort Dietrich, mais, comme son épouse avait soigné les étrangers blessés, sans doute ne souhaitait-il pas être en reste. Plusieurs villageois l’imitèrent, d’autres marmonnèrent leur refus.
Manfred pria les Krenken de maîtriser leur tempérament colérique.
— Je sais que votre code d’honneur s’accompagne de châtiments corporels appliqués sans délai. Très bien. Autres terres, autres mœurs. Mais vous ne devez pas traiter mes gens de cette manière. C’est à moi seul qu’il appartient d’administrer la justice, et enfreindre cette règle serait une atteinte à mon honneur. Si l’un de vous viole les lois et les coutumes de cette seigneurie, il devra en répondre devant ma cour le printemps prochain. Sinon, le baron de Grosswald administrera la basse justice au sein de votre communauté, conformément à vos us. Par ailleurs, je souhaiterais que vous nous fournissiez des harnais crâniens pour nos hérauts, afin que ceux-ci soient en mesure de nous traduire vos propos lorsque nous aurons besoin de conférer ensemble.
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