Quand il est parti, j’ai allumé la bougie. Les yeux, naturellement, n’étaient que le reflet des miens dans le gobelet poli, qui brille maintenant comme de l’argent mat. Je n’aurais pas dû me mettre à pleurer, mais je crois vraiment que d’une certaine manière je suis encore un enfant. C’est une chose terrible. Depuis que j’ai écrit la dernière phrase, je suis resté assis longtemps à y penser.
Comment ma mère aurait-elle pu m’apprendre à devenir un homme ? Elle ne savait rien, absolument rien. Peut-être que mon père n’a jamais voulu qu’elle apprenne. Elle ne pensait pas que voler était mal, je m’en souviens ; mais je pense qu’elle prenait rarement quelque chose sans que ce soit lui qui lui ait dit de le faire. Occasionnellement, c’était de la nourriture. Quand elle avait mangé, elle ne voulait plus rien, et si quelqu’un désirait qu’elle aille avec lui, il fallait que mon père la force. Elle faisait son possible pour m’enseigner ce que j’aurais besoin de savoir pour vivre là où je ne vivais pas, et où je ne vis pas maintenant. Comment saurais-je ce que je n’ai jamais appris ? Je ne sais même pas ce que c’est que la maturité humaine, sauf que je ne la possède pas et que je me trouve parmi des hommes (souvent plus petits que moi) qui la possèdent.
Pour moitié au moins je suis animal. Le Peuple libre est merveilleux, merveilleux comme sont les daims, les oiseaux ou le tigre-tue, suivant sa proie, la tête dressée, ombre mauve parmi les ombres. J’ai regardé mon visage dans le gobelet d’étain, en mettant le plus possible ma barbe en arrière avec mes mains et en la mouillant avec le seau hygiénique pour pouvoir discerner la structure de mon propre visage. C’est bien un masque d’animal que je vois, avec un museau et des yeux flamboyants. Je ne sais pas parler ; je sais depuis tout le temps que je ne parle pas vraiment comme les autres, mais que je produis seulement certains sons avec ma bouche — des sons suffisamment pareils au langage humain pour passer aux oreilles des Sang-coulants qui m’entendent. Parfois, je ne sais même pas ce que j’ai dit, sinon que j’ai creusé mon trou et passé la frontière pour aller courir en chantant dans les collines. Maintenant, je ne peux pas parler du tout, je ne sais que grogner et hoqueter.
Plus tard. Il fait plus froid. J’entends les cloches même lorsque je me bouche les oreilles avec mes mains. Quand je colle mon oreille à la pierre, j’entends des bruits de pelles et des piétinements. Je sais donc où je suis. Cette cellule se trouve exactement sous le plancher de la cathédrale, et comme c’est là qu’ils enterrent les morts, avec les pierres tombales dans les bas-côtés et entre les bancs, cela signifie qu’il y a des tombes juste au-dessus de moi, et c’est peut-être la mienne qu’ils creusent en ce moment. C’est là, une fois que je serai mort, qu’ils diront des messes pour moi, tous les distingués savants de la planète mère. C’est un honneur que d’être enterré dans cette cathédrale, mais je préférerais pour ma part une certaine caverne au creux d’une falaise dominant la rivière. Que les oiseaux bâtissent leur nid devant ma caverne, et je reposerai dans le mien au fond d’elle, jusqu’à ce que le soleil rose soit toujours rouge, avec des traces noires sur sa face comme le bout d’une cigarette en train de s’éteindre.
12 avril. Une chose troublante s’est produite, et l’un des éléments les plus…
Mais ça ne fait rien. Laissez-moi vous raconter cette journée. Nous avons suivi la rive, comme prévu, pendant la plus grande partie de la journée, bien qu’il fût évident que nous avions peu de chances de découvrir une caverne quelconque au milieu des berges sablonneuses, et que le gosse ne cessât de répéter que nous étions encore bien trop bas. Vers le milieu de l’après-midi, le temps commença à se montrer menaçant. C’était la première fois depuis le début de notre voyage qu’il ne faisait pas beau. Je graissai les fusils tout en marchant et les enfermai dans leur housse. On voyait au loin l’orage qui se formait, et il devenait évident qu’il allait se diriger vers le sud-est, c’est-à-dire droit sur nous par la vallée du Tempus. Suivant la suggestion du gosse, nous quittâmes la rivière en faisant un angle droit sur deux kilomètres ou plus, car il pensait qu’il y avait un risque d’inondation éclair. Arrivés au sommet d’un tertre, nous dressâmes aussitôt la tente car je n’avais pas envie de faire cette opération sous la pluie. Nous n’avions pas plus tôt fini d’enfoncer le dernier piquet que la première rafale hurlante arriva sur nous, accompagnée de pluie et de grêle. Je déclarai au gosse que nous ferions à manger quand la tempête serait passée, et je me glissai dans mon sac de couchage. Dieu sait combien de temps je restai ainsi, à me demander si la tente allait tenir bon. Jamais de ma vie je n’ai entendu le vent souffler de cette manière-là. Finalement, il se calma et il n’y eut plus que la pluie qui crépitait sur la toile de tente. Je finis par m’endormir.
Quand je me réveillai, la pluie avait cessé. Tout paraissait très calme, et l’air était chargé de cette odeur mouillée qui suit l’orage. Je me levai et m’aperçus que le gosse avait disparu.
Je l’appelai une ou deux fois, sans avoir de réponse. Après l’avoir cherché quelques minutes, je me dis que l’explication la plus plausible était qu’en préparant à manger, il avait constaté qu’il lui manquait quelque ustensile de cuisine et qu’il était retourné sur nos traces dans l’espoir de le retrouver. Je pris donc une torche électrique et (je ne sais pas pourquoi, excepté que j’étais pressé) le fusil léger, et je partis à sa recherche. Le soleil était bas sur l’horizon, mais il n’était pas encore couché.
Après dix minutes de marche pénible, j’arrivai à la rivière et je vis le gosse debout dans l’eau jusqu’à la taille, en train de se frotter avec du sable. Je l’appelai et il me répondit, innocent en surface mais avec un trouble que je sentais. Je lui demandai pourquoi il avait quitté le campement sans m’avertir, et il me répondit simplement qu’il avait eu envie de prendre un bain et qu’en outre, il ne restait pas assez d’eau dans les gourdes et qu’il n’avait pas voulu me réveiller. Cette explication paraissait raisonnable, et je ne peux pas prouver que les choses ne se sont pas passées exactement comme il l’a dit, mais je suis intimement convaincu qu’il a menti. Il y avait quelqu’un d’autre au camp, j’en suis sûr, à part nous deux, pendant mon sommeil. Le gosse était avec une femme, tout ce qu’il fait et dit le montre clairement. Je suis persuadé qu’il manque plusieurs kilos de viande fumée. Non pas que je l’aurais empêché de la donner à sa bien-aimée — nous en avons plus qu’il n’en faut — mais c’est à moi qu’elle appartient, et pas à lui. Quoi qu’il en soit, j’ai l’intention d’aller jusqu’au fond de cette histoire.
Après avoir questionné le gosse pendant cinq ou dix minutes sans réussir à en tirer beaucoup plus, je repris avec lui le chemin du campement. Il portait une marmite pleine d’eau. Le soleil s’était couché, mais il ne faisait pas encore tout à fait nuit. Nous étions presque en vue de la tente lorsque j’entendis hurler une des mules. C’était un bruit horrible, comme celui qu’aurait pu produire un homme vigoureux écorché vif et complètement brisé par la douleur.
Je courus vers l’endroit d’où provenait le bruit, tandis que le gosse (faisant preuve de bon sens) se précipitait dans la tente pour prendre l’autre fusil. D’après ce que j’avais cru voir, la mule devait être de l’autre côté d’un bouquet de buissons à la base du tertre. Au lieu de le contourner — comme il est clair que j’aurais dû le faire — je me dirigeai droit dedans, et me retrouvai nez à nez avec le plus hideux animal qu’il m’ait jamais été donné de rencontrer, un mélange de hyène, d’ours, de singe et d’homme, avec des mâchoires courtes et puissantes et des yeux humains qui regardaient droit dans les miens avec exactement l’expression homicide et stupide d’un maniaque brandissant un tesson de bouteille. La bête avait des omoplates saillantes et puissantes, des pattes antérieures épaisses comme le corps d’un homme, terminées par des doigts courts ornés d’énormes griffes, et elle dégageait une épouvantable odeur de pourriture.
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