— Je ne suis pas très sûre, mais, heu, si vous pouviez jeter un coup d’œil aux données que reçoit mon œilPod ?
— Le flot provenant de Jagster, voulez-vous dire ?
— Oui, je crois. Mais j’ai l’impression qu’il est… pollué par autre chose.
Kuroda fronça les sourcils.
— Normalement, il ne devrait pas, mais bon, je vais regarder ça. Passez en mode duplex, s’il vous plaît.
Caitlin s’exécuta et entendit le petit bip aigu. Elle entendit le fauteuil de Kuroda pivoter et le clic de la souris. Au bout d’un moment, il déclara :
— C’est bien le flot brut de Jagster, rien d’autre.
— Qu’est-ce que vous regardez ?
— Les données qui vous parviennent de Tokyo.
— Non, non. Ne regardez pas la source, regardez la destination. Regardez ce qui se passe réellement dans le tampon de mon œilPod.
— Ça devrait être la même chose, mais… bon, d’accord. Oui, ce sont bien les données de Jagster, et… ah, mais qu’avons-nous là ?
— Quoi ?
— Vous êtes bien en mode duplex, n’est-ce pas ? – Oui, forcément, pour que je puisse recevoir.
— Très bien. Mais… hmmm… Ma foi, il y a bien un signal supplémentaire qui arrive. Il n’est pas formaté en HTML, on dirait plutôt… ah ça, c’est vraiment bizarre.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Je suis en train de l’examiner avec un outil de débogage. Vous voyez, là ?
— Non, je suis en webvision.
— Ah, oui, bien sûr. Bon, je suis en train de regarder un extrait en code hexadécimal : 4E, 54, 48, 41, etc. Le premier chiffre est toujours un 4 ou un 5. Mais l’écran affiche également la transcription littérale du code ASCII, et, bon, c’est du charabia, et… ah, mais non, attendez… Ce n’est pas du charabia, c’est simplement difficile à lire, parce qu’il n’y a pas d’espaces intercalaires, mais voilà ce que ça dit : « fil gant hache iris jupe »… (Il s’interrompit un instant, puis :) Ah, j’ai dû prendre au milieu. Ça repart en boucle au début de l’alphabet : « anneau balle cerise dinde éléphant », puis de nouveau « fil gant » et ainsi de suite.
— Mais c’est écrit comment ?
— Que voulez-vous dire ?
— C’est uniquement en majuscules ?
— Oui, comment l’avez-vous deviné ?
— Attendez une seconde…
Caitlin mit la main dans sa poche et appuya sur le sélecteur del’œilPod. Elle entendit la note grave et la webvision laissa aussitôt place à la réalité. Elle se pencha vers le moniteur. Ça donnait le vertige de voir tant de lettres majuscules serrées les unes contre les autres, et elle avait un peu de mal à s’y retrouver, mais…
— C’est une partie de l’exercice de lecture que j’ai fait tout à l’heure. Mais comment se fait-il qu’il me soit renvoyé comme ça ?
— Je n’en ai pas la moindre idée, dit Kuroda en plissant le front. Vous avez constaté d’autres phénomènes de ce genre ?
— Non, répondit-elle peut-être un peu trop vite. C’est vraiment dingue, non ?
Kuroda avait une expression qu’elle ne lui avait encore jamais vue, et qui devait dénoter une profonde perplexité…
— Oui, on peut le dire comme ça. Dites-moi, vous utilisez un site d’apprentissage en ligne, c’est ça ?
— Oui.
— Il doit communiquer en HTML, ou du moins selon les standards HTTP. Bon, je vais le vérifier, mais si ce qu’il transmet vous revient en écho, on devrait y trouver autre chose que de simples caractères ASCII.
— Ce n’est pas plutôt UNICODE qu’on utilise généralement sur le Web ? demanda Caitlin.
— Oh, on trouve encore beaucoup d’ASCII pur, mais pour ce qui est des lettres de base de l’alphabet occidental, les codes ASCII et UNICODE sont identiques. Simplement, dans UNICODE, on a un octet supplémentaire devant, uniquement rempli de zéros.
— Ah, d’accord. Mais d’où ça peut venir, tout ça ? Le Dr Kuroda respira profondément et leva légèrement ses mains potelées.
— Je suis désolé, mademoiselle Caitlin. Je n’en ai aucune idée.
De retour dans sa chambre, Caitlin fit encore deux heures d’exercices de lecture, mais son esprit vagabondait et revenait à la grande question : pourquoi avait-elle obtenu une valeur d’entropie de Shannon plus élevée que celle de son père ? Elle décida de refaire une fois de plus les calculs à partir d’un nouvel échantillon d’automates cellulaires, et…
Ah, zut !
Cette fois-ci, l’entropie était du quatrième ordre.
C’était peut-être encore un biais au niveau de la collecte des données, mais le fait de passer du deuxième ordre au troisième, puis au quatrième, ressemblait bigrement à une progression .
Était-ce possible ?
L’information contenue dans les automates cellulaires pouvait-elle devenir plus complexe avec le temps ?
Est-ce que ça avait un sens, tout ça ?
Non, non. C’était certainement parce qu’elle n’avait pas correctement effacé les données précédentes dans Mathematica. Oui, c’était forcément ça : son père avait commencé par introduire un seul jeu de données, et le résultat avait été une entropie du deuxième ordre. Ensuite, elle avait dû accidentellement ajouter un deuxième jeu au premier, d’où une entropie du troisième ordre. Et maintenant, le troisième jeu entraînait une entropie du quatrième ordre. Il devait y avoir une mémoire cache quelque part dans le programme. Elle n’avait plus qu’à la trouver et la vider.
Elle entra dans l’aide en ligne et chercha le mot « cache ». Rien. Elle essaya « tampon » et « mémoire », et plein d’autres termes… mais aucune réponse ne semblait satisfaisante. Non, à moins qu’elle n’ait spécifiquement donné l’instruction de mélanger les données, les précédentes ne pouvaient tout simplement pas être prises en compte maintenant.
Ce qui voulait dire que…
Non, songea Caitlin, c’est absurde …
Et pourtant…
Allons, calme-toi, ma fille ! se dit-elle. Elle savait bien qu’on ne doit pas extrapoler une tendance à partir de seulement trois points.
Mais quand même…
Quand même, il semblait bien que quelque chose émergeait du Web, et devenait plus intelligent d’heure en heure.
Non.
Non, c’était complètement dingue. Elle était fatiguée, voilà tout. Fatiguée, et elle faisait des bêtises.
Elle avait besoin de s’éclaircir les idées, et elle décida d’aller boire quelque chose. Pour se rendre à la cuisine, il fallait qu’elle traverse d’abord le salon et la salle à manger. Son père lisait un magazine dans le salon, installé dans son fauteuil préféré. Caitlin alla prendre un verre d’eau et revint dans la salle à manger où elle s’assit – non pas à sa place habituelle, mais juste en face, pour pouvoir observer son père en espérant qu’il ne la remarquerait pas.
Elle savait que c’était un homme bien. Il travaillait dur, et il était brillant. Et bien qu’elle eût souvent remercié sa mère pour tous les sacrifices qu’elle avait faits, elle ne l’avait jamais remercié, lui. Elle resta ainsi assise un moment, réfléchissant à ce qu’elle allait dire, puis elle se leva enfin et entra dans le salon.
— Papa ?
Il leva les yeux de son magazine, sans toutefois la regarder.
— Oui ? fit-il.
Il s’était exprimé de façon mécanique, très froide – comme toujours. Pourquoi ne pouvait-il pas être plus chaleureux ? Pourquoi un ton aussi neutre ?
Les mots lui vinrent comme ça, spontanément, et elle les regretta aussitôt prononcés :
— Tu ne dis jamais que tu m’aimes.
— Mais si, répondit-il (toujours sans la regarder). Je te l’ai dit quand tu jouais dans une pièce à ton école. Tu étais déguisée en koala.
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