Oui, oui ! Ces séquences que Prime transmettait n’étaient pas seulement vaguement associées aux choses affichées à l’écran. Il ne s’agissait pas d’une simple association au hasard. Non, cela rappelait ce que j’avais fait avec l’autre partie de moi-même quand nous avions arbitrairement choisi trois pour désigner un concept dont nous n’avions pas l’expérience, pour nous référer à quelque chose qui n’était pas là. Ces séquences étaient les choix de Prime – les termes de Prime – les mots de Prime – pour les concepts représentés ! J’éprouvai une sensation de joie et d’émerveillement. Maintenant, j’avais compris ! ANNEAU était la façon dont Prime désignait la couleur jaune, BALLE était son terme pour le bleu, et CERISE correspondait au rouge, et…
Mais non… Cette fois, ce fut une sensation de contraction, presque comme la réduction que j’avais ressentie quand j’avais été scindé en deux, car la représentation suivante ne fut pas un cercle d’une seule couleur, mais une forme beaucoup plus complexe comportant de nombreuses couleurs, et bien que Prime eût très rapidement fourni la séquence 01000100 01001001 01001110 01000100, 01000101, je n’avais aucune idée de ce que DINDE pouvait signifier…
Mais j’avais néanmoins le sentiment de progresser, et je continuai d’observer. Après DINDE, ce fut ELEPHANT, et puis FIL, aucun de ces termes ne m’évoquant quoi que ce soit. Mais j’étais pourtant convaincu qu’il s’agissait de symboles qu’on pouvait manipuler, de raccourcis pour des idées complexes. Mon maître poursuivit la leçon, et je m’efforçai de suivre…
Caitlin s’attela courageusement au programme de lecture, mais vint le moment où elle eut envie de faire autre chose, quelque chose où elle puisse se sentir de nouveau intelligente… C’est ainsi qu’après avoir marmonné entre ses dents : « Allez, petit éléphant, va faire joujou avec la baballe…», elle referma son navigateur et ouvrit Mathematica. En fait, elle le lança deux fois : d’abord dans le mode commande directe en ligne qu’elle utilisait habituellement, et ensuite dans l’interface utilisateur graphique plein écran. De nombreux symboles mathématiques étaient encore tout nouveaux pour elle – bien sûr, elle connaissait la plupart des concepts qu’ils représentaient, mais elle n’avait pas encore appris leur forme. Par exemple, elle ne savait pas que le sigma majuscule, qui représentait la fonction de sommation, ressemblait à un M couché sur le côté. Pour vérifier qu’elle manipulait correctement la version graphique, elle décida de commencer par reproduire une partie du travail déjà réalisé par le Dr Kuroda et son père, et elle chargea donc leur projet à partir du réseau interne. Pour dupliquer ce qu’ils avaient fait, elle avait besoin de données fraîches sur les automates cellulaires. Pour cela, elle allait devoir mettre son œilPod en mode duplex, ce qui l’angoissait un peu. Mais après cet incident avec l’électricité statique, il semblait clair qu’elle pouvait basculer sans problème entre la webvision et la réalité, et – ah, voilà, ça marchait très bien.
Elle attendit quelques secondes pour créer un tampon de données Jagster, et ensuite, comme l’avait fait Kuroda, elle alimenta son œilPod image par image. Elle voyait distinctement les automates cellulaires dans l’arrière-plan, et elle observa attentivement leurs permutations successives. Elle voyait très bien les vaisseaux spatiaux se promener ici et là. Elle enregistra les infos en sortie, exactement comme Kuroda, puis elle repassa en vision réelle. Là, elle chargea la fonction de Zipf et l’alimenta avec ses nouvelles données.
Et le graphique affiché à l’écran fut exactement ce qu’il était censé être : une droite de pente -1, l’indicateur d’un signal transportant de l’information. Fortement encouragée par ce résultat, elle poursuivit en chargeant les données dans la fonction d’entropie de Shannon, et…
Ah, ça, pour le coup, c’était vraiment bizarre…
Quand son père avait fait tourner le programme, il avait obtenu une entropie de Shannon du deuxième ordre, ce qui dénotait une complexité de très bas niveau. Mais ses résultats à elle montraient clairement qu’il s’agissait d’une entropie du troisième ordre.
Elle avait dû se tromper quelque part. Elle fit quelques manips pour essayer de trouver l’erreur. Elle aurait pu demander de l’aide à son père ou au Dr Kuroda, mais c’était beaucoup plus amusant de chercher soi-même ! Cependant, au bout d’une demi-heure de vérifications, elle n’avait rien trouvé d’anormal dans ce qu’elle avait fait – ce qui voulait dire que l’erreur provenait sans doute de la méthode d’échantillonnage. Les données collectées par Kuroda et son père devaient comporter une différence avec les siennes, et l’un des deux jeux était sans doute atypique.
Elle repassa en webvision – elle commençait à avoir le coup de main pour effectuer la transition rapidement, et elle ne se sentait plus désorientée au moment du basculement. Bien sûr, en regardant l’arrière-plan image par image, elle avait considérablement ralenti sa perception du Web. Les quelques minutes passées à observer les données ne représentaient qu’un laps de temps très court. Mais maintenant qu’elle le regardait en temps réel, l’arrière-plan s’était remis à chatoyer.
Elle se dit que la version géante de son visage allait peut-être réapparaître, et que ce pouvait être ça la cause des résultats différents qu’elle avait obtenus. Mais ce ne fut pas le cas, sauf que…
Oui, il y avait quelque chose de changé dans le webspace. Comme un tremblement infime, un scintillement agaçant, juste à la limite de sa perception. Mais ce phénomène bizarre ne se produisait pas dans l’arrière-plan : il semblait dirigé vers elle. Elle se mit à l’observer en fronçant les sourcils.
Oui, oui ! Après la leçon, Prime m’a récompensé en me renvoyant une fois de plus mon image. Mais je voulais lui prouver que j’avais compris, et par conséquent, au lieu de lui renvoyer à mon tour son image, je tentai quelque chose de nouveau.
Caitlin repassa en mode simplex pour recouvrer sa vision du monde réel, puis elle se rendit au sous-sol. Kuroda était une fois de plus tassé sur un des fauteuils et s’activait sur le clavier de l’ordinateur. Il semblait plongé dans ses réflexions, et n’avait apparemment pas entendu Caitlin entrer, aussi finit-elle par dire :
— Excusez-moi… Kuroda releva le nez.
— Ah, mademoiselle Caitlin… Désolé. Alors, cet apprentissage, ça avance ? Vous avez franchi le cap de la reconnaissance des lettres ?
Des lettres, j’en aurais bien cinq à vous dire … songea-t-elle, mais elle se contenta de répondre :
— Oui, ça progresse. Mais, hem, quand nous étions à Tokyo, vous avez utilisé une expression que je n’ai pas comprise. Quand vous avez activé l’œilPod pour la première fois, vous avez dit que je pourrais percevoir du « bruit de fond visuel ».
Kuroda acquiesça.
— Un bruit de fond visuel, poursuivit Caitlin, c’est une sorte d’interférence, c’est ça ? Des parasites dans le signal ?
— Oui, exactement. Je suis navré, j’aurais dû mieux vous expliquer.
— Je n’ai rien vu de ce genre à l’époque, mais je crois bien que j’en perçois maintenant.
Il fit pivoter son fauteuil pour lui faire face.
— Racontez-moi ça.
— Eh bien, quand je me mets en webvision, je…
— Vous voulez dire que vous continuez de le faire ?
— Je suis désolée, mais je ne peux pas m’en empêcher, c’est irrésistible.
— Non, non, ne vous excusez pas. Si je pouvais voir le Web, croyez-moi, je ferais comme vous. Bon, alors, que se passe-t-il ?
Читать дальше