Jakob et Wilhelm Grimm - Contes Merveilleux Tome I

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– Ah! dit le père, je ne puis plus rien te donner et, par ce temps de vie chère, je n’arrive pas à gagner un denier de plus qu’il n’en faut pour le pain quotidien.

– Cher père, répondit le fils, ne vous en faites pas! Si telle est la volonté de Dieu, ce sera pour mon bien. Je m’en tirerai.

Quand le père partit pour la forêt avec l’intention d’y abattre du bois, pour en tirer un peu d’argent, le jeune homme lui dit:

– J’y vais avec vous. Je vous aiderai.

– Ce sera bien trop dur pour toi, répondit le père. Tu n’es pas habitué à ce genre de travail. Tu ne le supporterais pas. D’ailleurs, je n’ai qu’une seule hache et pas d’argent pour en acheter une seconde.

– Vous n’avez qu’à aller chez le voisin, rétorqua le garçon. Il vous en prêtera une jusqu’à ce que j’ai gagné assez d’argent moi-même pour en acheter une neuve.

Le père emprunta une hache au voisin et, le lendemain matin, au lever du jour, ils s’en furent ensemble dans la forêt. Le jeune homme aida son père. Il se sentait frais et dispos. Quand le soleil fut au zénith, le vieux dit:

– Nous allons nous reposer et manger un morceau. Ça ira encore mieux après.

Le fils prit son pain et répondit:

– Reposez-vous, père. Moi, je ne suis pas fatigué; je vais aller me promener dans la forêt pour y chercher des nids.

– Petit vaniteux! rétorqua le père; pourquoi veux-tu te promener? Tu vas te fatiguer et, après, tu ne pourras plus remuer les bras. Reste ici et assieds-toi près de moi.

Le fils, cependant, partit par la forêt, mangea son pain et, tout joyeux, il regardait à travers les branches pour voir s’il ne découvrirait pas un nid. Il alla ainsi, de-ci, de-là, jusqu’à ce qu’il arrivât à un grand chêne, vieux de plusieurs centaines d’années, et que cinq hommes se tenant par les bras n’auraient certainement pas pu enlacer. Il s’arrêta, regarda le géant et songea: «Il y a certainement plus d’un oiseau qui y a fait son nid.» Tout à coup, il lui sembla entendre une voix. Il écouta et comprit: «Fais-moi sortir de là! Fais-moi sortir de là!» Il regarda autour de lui, mais ne vit rien. Il lui parut que la voix sortait de terre. Il s’écria:

– Où es-tu?

La voix répondit:

– Je suis là, en bas, près des racines du chêne. Fais-moi sortir! Fais-moi sortir!

L’écolier commença par nettoyer le sol, au pied du chêne, et à chercher du côté des racines. Brusquement, il aperçut une bouteille de verre enfoncée dans une petite excavation. Il la saisit et la tint à la lumière. Il y vit alors une chose qui ressemblait à une grenouille; elle sautait dans la bouteille.

– Fais-moi sortir! Fais-moi sortir! ne cessait-elle de crier.

Sans songer à mal, l’écolier enleva le bouchon. Aussitôt, un esprit sortit de la bouteille, et commença à grandir, à grandir tant et si vite qu’en un instant un personnage horrible, grand comme la moitié de l’arbre se dressa devant le garçon.

– Sais-tu quel sera ton salaire pour m’avoir libéré? lui demanda-t-il d’une épouvantable voix.

– Non, répondit l’écolier qui ne ressentait aucune crainte. Comment le saurais-je?

– Je vais te tuer! hurla l’esprit. Je vais te casser la tête!

– Tu aurais dû me le dire plus tôt, dit le garçon. Je t’aurais laissé où tu étais. Mais tu ne me casseras pas la tête. Tu n’es pas seul à décider!

– Pas seul à décider! Pas seul à décider! cria l’esprit. Tu crois ça! T’imaginerais-tu que c’est pour ma bonté qu’on m’a tenu enfermé si longtemps? Non! c’est pour me punir! je suis le puissant Mercure. Je dois rompre le col à qui me laisse échapper.

– Parbleu! répondit l’écolier. Pas si vite! Il faudrait d’abord que je sache si c’était bien toi qui étais dans la petite bouteille et si tu es le véritable esprit. Si tu peux y entrer à nouveau, je te croirai. Après, tu feras ce que tu veux.

Plein de vanité, l’esprit déclara:

– C’est la moindre des chose.

Il se retira en lui-même et se fit aussi mince et petit qu’il l’était au début. De sorte qu’il put passer par l’étroit orifice de la bouteille et s’y faufiler à nouveau.

À peine y fut-il entré que l’écolier remettait le bouchon et lançait la bouteille sous les racines du chêne, là où il l’avait trouvée. L’esprit avait été pris.

Le garçon s’apprêta à rejoindre son père. Mais l’esprit lui cria d’une voix plaintive:

– Fais-moi sortir! Fais-moi sortir!

– Non! répondit l’écolier. Pas une deuxième fois! Quand on a menacé ma vie une fois, je ne libère pas mon ennemi après avoir réussi à le mettre hors d’état de nuire.

– Si tu me rends la liberté, dit l’esprit, je te donnerai tant de richesses que tu en auras assez pour toute ta vie.

– Non! reprit le garçon. Tu me tromperais comme la première fois.

– Par légèreté, tu vas manquer ta chance, dit l’esprit. Je ne te ferai aucun mal et je te récompenserai richement.

L’écolier pensa: «Je vais essayer. Peut-être tiendra-t-il parole.» Il enleva le bouchon et, comme la fois précédente, l’esprit sortit de la bouteille, grandit et devint gigantesque.

– Je vais te donner ton salaire, dit-il. Il tendit au jeune homme un petit chiffon qui ressemblait à un pansement et dit:

– Si tu en frottes une blessure par un bout, elle guérira. Si, par l’autre bout, tu en frottes de l’acier ou du fer, ils se transformeront en argent.

– Il faut d’abord que j’essaie, dit l’écolier.

Il s’approcha d’un arbre, en fendit l’écorce avec sa hache et toucha la blessure avec un bout du chiffon. Elle se referma aussitôt.

– C’était donc bien vrai, dit-il à l’esprit. Nous pouvons nous séparer.

L’esprit le remercia de l’avoir libéré; l’écolier le remercia pour son cadeau et partit rejoindre son père.

– Où étais-tu donc? lui demanda celui-ci. Pourquoi as-tu oublié ton travail? Je te l’avais bien dit que tu ne t’y ferais pas!

– Soyez tranquille, père, je vais me rattraper.

– Oui, te rattraper! dit le père avec colère. Ce n’est pas une méthode!

– Regardez, père, je vais frapper cet arbre si fort qu’il en tombera.

Il prit son chiffon, en frotta sa hache et assena un coup formidable. Mais, comme le fer était devenu de l’argent, le fil de la hache s’écrasa.

– Eh! père, regardez la mauvaise hache que vous m’avez donnée! La voilà toute tordue.

Le père en fut bouleversé et dit:

– Qu’as-tu fait! Il va me falloir payer cette hache. Et avec quoi? Voilà ce que me rapporte ton travail!

– Ne vous fâchez pas, dit le fils; je paierai la hache moi-même.

– Imbécile, cria le vieux, avec quoi la paieras-tu? Tu ne possèdes rien d’autre que ce que je t’ai donné. Tu n’as en tête que des bêtises d’étudiant et tu ne comprends rien au travail du bois.

Un moment après, l’écolier dit:

– Père, puisque je ne puis plus travailler, arrêtons-nous.

– Quoi! dit le vieux. T’imagines-tu que je vais me croiser les bras comme toi? Il faut que je travaille. Toi, tu peux rentrer.

– Père, je suis ici pour la première fois. Je ne retrouverai jamais le chemin tout seul. Venez avec moi.

Le père, dont la colère s’était calmée, se laissa convaincre et partit avec son fils. il lui dit:

– Va et vends la hache endommagée. On verra bien ce que tu en tireras. Il faudra que je gagne la différence pour payer le voisin.

Le fils prit la hache et la porta à un bijoutier de la ville. Celui-ci la mit sur la balance et dit.

– Elle vaut quatre cents deniers. Mais je n’ai pas autant d’argent liquide ici.

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