Marcus — Sur mon bureau, il y a un pot en porcelaine. Tout au fond, vous trouverez une clé. C’est la clé de mon vestiaire au fitness de Montburry. Casier 201. Tout est là. Brûlez tout. Je suis en danger.
Montburry était une ville voisine d’Aurora, située à une dizaine de miles plus à l’intérieur des terres. Je m’y rendis l’après-midi même, après être passé par Goose Cove et avoir trouvé la clé dans le pot, dissimulée parmi des trombones. Il n’y avait qu’un seul fitness à Montburry, installé dans un bâtiment moderne tout en vitres sur l’artère principale de la ville. Dans le vestiaire désert, je trouvai le casier 201, que la clé ouvrit. À l’intérieur, il y avait un survêtement, des sucres de raisin, des gants pour les haltères et la fameuse boîte en bois découverte quelques mois auparavant dans le bureau de Harry. Tout y était : les photos, les articles, le mot écrit de la main de Nola. J’y trouvai également un paquet de feuilles jaunies et reliées ensemble. La page de couverture était blanche, sans titre. Je parcourus les suivantes : c’était un texte écrit à la main, dont il me suffit de lire les premières lignes pour comprendre qu’il s’agissait du manuscrit des Origines du mal. Ce manuscrit que j’avais tant cherché quelques mois plus tôt, dormait dans le vestiaire d’un fitness. Je m’assis sur un banc et je pris un moment pour en parcourir chaque page, émerveillé, fébrile : l’écriture était parfaite, sans ratures. Des hommes entrèrent pour se changer, je n’y pris même pas garde : je ne pouvais pas détacher mes yeux du texte. Le chef-d’œuvre que j’aurais tant voulu pouvoir écrire, Harry l’avait fait. Il s’était assis à la table d’un café et il avait écrit ces mots absolument géniaux, ces phrases sublimes, qui avaient touché l’Amérique entière, prenant le soin de cacher à l’intérieur son histoire d’amour avec Nola Kellergan.
De retour à Goose Cove, j’obéis scrupuleusement à Harry. J’allumai un feu dans l’âtre du salon et j’y jetai le contenu de la boîte : la lettre, les photos, les coupures de presse et enfin le manuscrit. Je suis en danger, m’avait-il écrit. Mais de quel danger parlait-il ? Les flammes redoublèrent : la lettre de Nola ne devint plus que poussière, les photos se trouèrent en leur centre jusqu’à disparaître complètement sous l’effet de la chaleur. Le manuscrit s’embrasa en une immense flamme orange et les pages se décomposèrent en d’immenses scories. Assis devant la cheminée, je regardais disparaître l’histoire de Harry et Nola.
*
Mardi 3 juin 1975
C’était un jour de mauvais temps. L’après-midi touchait à sa fin et la plage était déserte. Jamais depuis son arrivée à Aurora, le ciel n’avait été aussi noir et menaçant. La tourmente déchaînait l’océan, gonflé d’écume et de colère : il n’allait pas tarder à pleuvoir. C’était le mauvais temps qui l’avait encouragé à sortir : il avait descendu l’escalier en bois qui menait de la terrasse de la maison à la plage et il s’était assis sur le sable. Son carnet sur les genoux, il laissait son stylo glisser sur le papier : la tempête imminente l’inspirait, il avait des idées de grand roman. Ces dernières semaines, il avait déjà eu plusieurs bonnes idées pour son nouveau livre, mais aucune n’avait abouti ; il les avait mal commencées ou mal terminées.
Les premières gouttes tombèrent du ciel. Sporadiquement d’abord, puis soudain ce fut une averse. Il voulut s’enfuir pour aller se mettre à l’abri mais c’est alors qu’il la vit : elle marchait pieds nus, ses sandales à la main, au bord de l’océan, dansant sous la pluie et jouant avec les vagues. Il resta stupéfait et la contempla, émerveillé : elle suivait le dessin des remous, veillant à ne pas mouiller les pans de sa robe. Inattentive un bref instant, elle laissa l’eau lui monter jusqu’aux chevilles ; surprise, elle éclata de rire. Elle s’enfonça encore un peu plus dans l’océan gris, tournoyant sur elle-même et s’offrant à l’immensité. C’était comme si le monde lui appartenait. Dans ses cheveux blonds emportés par le vent, une barrette jaune en forme de fleurs empêchait les mèches de lui battre le visage. Le ciel déversait des torrents d’eau à présent.
Lorsqu’elle se rendit compte de sa présence à une dizaine de mètres d’elle, elle s’arrêta net. Gênée qu’on l’ait vue, elle s’écria :
— Désolée… Je ne vous avais pas remarqué.
Il sentit son cœur battre.
— Surtout, ne vous excusez pas, répondit-il. Continuez. Je vous en prie, continuez ! C’est la première fois que je vois quelqu’un apprécier à ce point la pluie.
Elle rayonnait.
— Vous l’aimez aussi ? demanda-t-elle, enthousiaste.
— Quoi donc ?
— La pluie.
— Non… Je… Je la déteste, en fait.
Elle eut un sourire merveilleux.
— Comment peut-on détester la pluie ? Je n’ai jamais rien vu d’aussi beau. Regardez ! Regardez !
Il leva la tête : l’eau lui perla sur le visage. Il regarda ces millions de traits qui striaient le paysage et il tourna sur lui-même. Elle fit de même. Ils rirent, ils étaient trempés. Ils finirent par aller s’abriter sous les piliers de la terrasse. Il sortit de sa poche un paquet de cigarettes en partie épargné par le déluge et en alluma une.
— Je peux en avoir une ? demanda-t-elle.
Il lui tendit son paquet et elle se servit. Il était subjugué.
— Vous êtes l’écrivain, c’est ça ? demanda-t-elle.
— Oui.
— Vous venez de New York…
— Oui.
— J’ai une question pour vous : pourquoi avoir quitté New York pour venir dans ce trou perdu ?
Il sourit :
— J’avais envie de changer d’air.
— J’aimerais tellement visiter New York ! dit-elle. J’y marcherais pendant des heures, et je verrais tous les spectacles de Broadway. Je me verrais bien vedette. Vedette à New York…
— Pardonnez-moi, l’interrompit Harry, mais est-ce qu’on se connaît ?
Elle rit encore, de ce rire délicieux.
— Non. Mais tout le monde sait qui vous êtes. Vous êtes l’écrivain. Bienvenue à Aurora, Monsieur. Je m’appelle Nola. Nola Kellergan.
— Harry Quebert.
— Je sais. Tout le monde le sait, je vous l’ai dit.
Il lui tendit la main pour la saluer, mais elle prit appui sur son bras et, se dressant sur la pointe des pieds, elle l’embrassa sur la joue.
— Il faut que j’y aille. Vous ne direz pas que je fume, hein ?
— Non, c’est promis.
— Au revoir, Monsieur l’Écrivain. J’espère que nous nous reverrons.
Et elle disparut à travers la pluie battante.
Il était complètement remué. Qui était cette fille ? Son cœur battait fort. Il resta longtemps, immobile, sous sa terrasse ; jusqu’à ce que tombe l’obscurité du soir. Il ne sentait plus ni la pluie, ni la nuit. Il se demandait quel âge elle pouvait avoir. Elle était trop jeune, il le savait. Mais il était conquis. Elle avait mis le feu à son âme.
*
C’est un appel de Douglas qui me ramena à la réalité. Deux heures s’étaient écoulées, le soir tombait. Dans la cheminée, il ne restait plus que des braises.
— Tout le monde parle de toi, me dit Douglas. Personne ne comprend ce que tu viens faire dans le New Hampshire… Tout le monde dit que t’es en train de faire la plus grosse connerie de ta vie.
— Tout le monde sait que Harry et moi, nous sommes amis. Je ne peux pas ne rien faire.
— Mais là c’est différent, Marc. Il y a ces histoires de meurtres, ce bouquin. Je crois que tu ne réalises pas l’ampleur du scandale. Barnaski est furieux, il se doute que tu n’as pas de nouveau roman à lui présenter. Il dit que t’es allé te planquer dans le New Hamsphire. Et il n’a pas tort… on est le 17 juin, Marc. Dans treize jours, le délai arrive à échéance. Dans treize jours, tu es fini.
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