Il marcha vers la place et s'écroula de fatigue près de la fontaine gelée. Un vieux paysan s'empressa de lui offrir un verre de saké.
Le jeune homme se tourna vers lui, but une gorgée blanche, reprit son souffle et demanda:
– Qui est-elle?
Et il s'écroula dans les bras du vieillard.
Il lui fallut sept jours de repos pour recouvrer ses forces et reprendre son voyage.
Pendant ces sept jours, Yuko dormit et rêva de la femme de la neige. Puis un matin, il se leva, remercia le paysan et continua son chemin. De la jeune femme aperçue sous la glace il ne dit plus un mot.
Il traversa le Japon tout entier et parvint un matin devant la porte de Soseki. Il y trouva un serviteur du nom de Horoshi. Le serviteur était un homme déjà âgé, au sourire affable, aux joues creuses et aux cheveux grisonnants. Yuko lui dit:
– Je viens de la part du poète de la cour Meiji pour apprendre l'art des couleurs auprès de maître Soseki. Puis-je entrer?
Le serviteur s'effaça et Yuko pénétra dans un intérieur très confortable. Il s'assit en tailleur sur une natte, face à un jardin empli d'une multitude de plantes. On lui servit un bol de thé fumant. Au-dehors un oiseau chantait une mélodie entêtante près d'une rivière argentée:
– Je viens de très loin, continua Yuko. Je suis poète. Plus exactement je suis le poète de la neige. Je viens suivre l'enseignement de maître Soseki.
Horoshi inclina la tête en signe d'assentiment.
– Combien de temps resterez-vous auprès du maître?
Autant de temps qu'il le faudra. Je veux devenir un poète accompli.
– Je comprends. Mais mon maître est très âgé et très fatigué. Il ne lui reste que peu de temps à vivre. C'est pourquoi il ne dispense ses cours qu'à une assemblée restreinte d'élèves de qualité. Deux fois par jour. Le matin à l'aube et le soir au crépuscule. A cause de la lumière, bien entendu.
– Je le ménagerai. Et de plus, si je ne suis pas digne de son enseignement, je repartirai sur-le-champ.
– Maître Soseki jugera de votre aptitude. D'ailleurs, le voici. C'est l'heure de sa promenade parmi les fleurs. C'est là qu'il puise l'intensité de ses couleurs.
Horoshi indiquait une silhouette avançant lentement dans le jardin. Yuko se tourna vers le maître et découvrit un vieillard à longue barbe blanche qui marchait lentement, comme perché sur un fil, en souriant de bonheur. Il avait les yeux fermés.
– Est-ce là le maître de la couleur? demanda Yuko.
– Oui, Soseki, le grand peintre Soseki.
– Mais il est… Ses yeux…
– Oui, dit Horoshi. Mon maître est aveugle.
Comment un peintre devenu aveugle pouvait-il lui enseigner l'art de la couleur? Le poète de la cour Meiji s'était-il moqué de lui en lui donnant comme professeur un homme qui ne pouvait même pas juger de la qualité de son propre travail? Un instant, Yuko voulut tout abandonner, repartir aussitôt, retrouver son village et ses chères montagnes. Mais le bras de Horoshi le retint.
– Ne pars pas avant de savoir. Soseki ne voit peut-être plus les nuances, mais son esprit sait ce que tes yeux ne^peuvent voir. Viens, je vais te présenter.
– Que peut m'apprendre un aveugle sur l'étendue des couleurs?
– Autant qu'il peut t'apprendre sur les femmes. Et pourtant cela fait longtemps qu'il ne partage plus sa couche avec aucune d'entre elles. Ne te fie pas aux apparences. Cela ne sert à rien qu'à se perdre.
Horoshi poussa plus qu'il ne conduisit Yuko à saluer le maître.
– Qui es-tu? Et que veux-tu de moi? demanda Soseki, une fois les présentations faites.
– Je suis Yuko, le poète de la neige. Mes poèmes sont beaux, mais d'une blancheur désespérante. Maître, apprenez-moi à peindre. Apprenez-moi la couleur.
Soseki sourit et répondit:
– Apprends-moi d'abord la neige.
L'enseignement du maître ne ressemblait à nul autre.
Le premier matin de cours, près de la rivière encore baignée de l'aube, il demanda à Yuko de fermer les yeux et d'imaginer la couleur.
– La couleur n'est pas au-dehors. Elle est en soi. SeuleJa-Iumière est dehors, dit-il. Que vois-tu?
– Rien. Les yeux fermés, je ne vois que du noir. Pas vous?
– Non, répondit Soseki. Je vois encore le bleu des grenouilles et le jaune du ciel. Alors, qui de nous deux est le plus aveugle?
Yuko aurait voulu lui dire que le ciel n'était pas jaune, ni les grenouilles bleues, mais il s'abstint de tout commentaire. Le vieil homme était peut-être devenu fou. Ou tout simplement sénile. Il ne voulut pas le décevoir.
– Maître, dit-il, je commence à voir.
– Que vois-tu?
– Je vois le rouge des arbres.
– Idiot, dit Soseki. Cela ne se peut pas. Il n'y a pas d'arbres ici.
Le deuxième matin, le maître demanda à Yuko de fermer les yeux et il dit:
– La lumière est intérieure, elle est en soi. Seule la couleur est au-dehors. Ferme les yeux et dis-moi ce que tu vois.
– Maître, dit Yuko, je vois la lumière blanche de la neige.
En disant cela, Yuko eut envie de rire. C'était une belle matinée de printemps. Le soleil chauffait comme une enclume.
– C'est vrai, dit Soseki, cet hiver, il y a eu de la neige à cet endroit. Tu commences à devenir voyant.
Ainsi Yuko fut accepté au cours du maître pour l'année entière.
Horoshi, le serviteur, devint son ami. Ils dormaient ensemble dans la même pièce.
Un soir, Yuko lui demanda:
– Qui est vraiment le maître? Et connaît-il réellement toute l'étendue de l'art?
– Soseki est le plus grand artiste du Japon. Il connaît la peinture, la musique, la poésie, la calligraphie et la danse. Mais son art n'aurait jamais vu le jour sans l'amour d'une femme.
– Une femme? interrogea Yuko.
– Oui, une femme. Car l'amour est bien le plus difficile des arts. Et écrire, danser, composer, peindre, c'est la même chose qu'aimer. C'est du funambulisme. Le plus difficile, c'est d'avancer sans tomber. Soseki, lui, a fini par tomber pour l'amour d'une femme. Seul l'art l'a sauvé du désespoir et de la mort. Mais c'est une longue histoire, et elle va t'ennuyer, je crois.
– Oh, supplia Yuko, je t'en prie, raconte-moi!
– Cette histoire remonte au temps où le maître était samouraï.
– Soseki? Samouraï? Raconte, raconte, par pitié!
Horoshi but un verre de saké et, devant l'insistance du jeune homme, plongea dans ses souvenirs.
– Tout commença par magie…
Tout commença par magie. Un jour de l'hiver 18…, alors qu'il rentrait de la guerre, Soseki tomba amoureux d'une femme comme jamais il n'en avait rencontrée.
En ce temps-là, mon maître était samouraï de l'empereur.
Soseki avait participé à une cruelle bataille où son armée venait de remporter une éclatante, belle et imprévisible victoire. Il s'en revenait donc en vainqueur. Triomphant mais blessé. Un guerrier mort lui avait traversé l'épaule d'un coup de sabre après avoir eu la tête emportée par un boulet de canon. Il avait encore cette image devant les yeux: le goût de la boue et du sang plein la bouche, les guerriers de l'armée adverse se ruant sur lui, ce visage d'un ennemi traversé par le rictus de la haine. L'homme s'était jeté sur lui, prêt à l'embrocher. Puis il y avait eu la lame froide d'un sabre au-dessus de son front, une explosion, un fracas du tonnerre, et plus rien qu'un corps sans tête, un corps qui bougeait et marchait encore avant de s'effondrer sur lui et de lui planter le fil de sa lame dans l'épaule, de tout son poids de mort, comme pour mieux lui faire comprendre l'horreur d'un champ de bataille que ni l'un ni l'autre n'auraient dû connaître. Mais voilà. C'était le temps de l'honneur. C'étaient les joies de la guerre. Il fallait mourir ou revenir meurtri.
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