M. Mallet, maintenant, répète de moment en moment : « Du lest, jetez du lest. »
Le ballon, dégonflé par la dilatation du gaz et refroidi tout à coup par l'approche du soir, tombe comme une pierre. Autour de nous les feuilles de papier à cigarette, jetées sans cesse pour apprécier les montées et les descentes, voltigent comme des papillons blancs. C'est là le meilleur moyen de savoir ce que fait un aérostat. Quand il monte, le papier à cigarette semble tomber vers la terre ; quand il descend, la petite feuille a l'air de s'envoler au ciel.
— Du lest. Jetez du lest.
Nous vidons, poignée par poignée, les sacs de sable, qui se répand au-dessous de nous en pluie blonde que dore le soleil. Le Horla s'abat toujours, et nous voyons réapparaître tout près de nous, comme s'il venait à notre rencontre, n'ayant pu nous suivre, le ballon-fantôme dans son auréole.
Maintenant, nous frôlons la mer des nuages, et notre nacelle, parfois, a l'air de tremper dans l'écume des vagues qui se vaporise autour d'elle.
Voici de nouveau des trous par où nous apercevons la terre, un château, une vieille église, toujours des routes et des champs verts.
A force de jeter du lest, nous avons fini par arrêter la chute ; mais le ballon, flasque et mou, a l'air d'une loque de toile jaune, et il maigrit à vue d'œil, saisi par le froid des brouillards, qui condense le gaz rapidement. De nouveau nous entrons dans les nuages, nous nous noyons dans ces flots de brume.
Les bruits du monde nous arrivent plus distincts, aboiements de chiens, cris d'enfants, roulement des voitures, claquements des fouets. Voici la terre, l'immense carte de géographie que nous avons pu voir une demi-minute en partant. Nous sommes à peine à six cents mètres au-dessus d'elle, nous distinguons les moindres détails.
Des poules, dans une grande cour, s'envolent effarées, nous prenant sans doute pour un épervier monstrueux qui plane.
Quel est donc l'animal bizarre qui court dans ce champ ? Est-ce un dindon blanc, ou un mouton, ou une oie ? Non. C'est un petit garçon, vêtu d'une culotte et d'une chemise, qui nous a vus et qui, le nez en l'air, s'est abattu, ce qui m'a permis de reconnaître un corps humain.
Nous jetons à la terre des appels fréquents avec notre corne. Les hommes répondent par des cris et nous accompagnent en courant à travers champs, quittant leurs maisons et leur travail. Les charretiers abandonnent les voitures sur les routes, et nous voyons au milieu des récoltes vertes une foule éperdue qui trotte.
L'aérostat s'abat toujours. Le premier guide-rope traîne sur les arbres, le second va toucher terre, quand nous atteignons une ligne de chemin de fer dont les fils télégraphiques vont arrêter notre passage.
— Il faut sauter sur la ligne, crie Jovis, car le télégraphe est la guillotine des aéronautes.
Il jette le dernier sac de lest, presque d'un seul coup, et le ballon agonisant fait un dernier effort, semble donner un dernier coup d'aile, franchit le remblai juste au moment où arrive un train, dont le mécanicien nous salue en sifflant.
Nous voici de nouveau à trente mètres du sol. D'un coup de couteau, Jovis coupe l'attache de l'ancre, qui tombe dans un champ de blé. Délesté de ce poids, le Horla se relève un peu ; mais nous tirons de toute notre force sur la corde de la soupape, et la nacelle vient se poser à terre, sans une secousse, au milieu d'un peuple de paysans qui la saisissent et la maintiennent.
Et nous sautons en dehors, désolés de voir finir ce court et superbe voyage, cette inimaginable envolée à travers l'espace, dans une féerie de nuées blanches qu'aucun poète ne peut rêver.
Un très gracieux propriétaire de Thieux, où nous étions tombés, M. Gilles, qui a fait aussi plusieurs ascensions, vint nous recevoir à notre descente pour nous offrir l'hospitalité dans sa maison et un excellent dîner.
Afrique
(Le Gaulois, 3 décembre 1888)
Alger, le 25 novembre 1888
Nous approchons. Alger semble une tache blanche aperçue à l'horizon. On dirait un gros tas de linge étendu qui sèche là-bas sur la côte. Puis il grandit, ce tas, et devient peu à peu, sous le regard, un amas, une colline de maisons grimpant les unes sur les autres. On distingue d'abord la ville française avec ses arcades, ses hautes constructions percées de grandes fenêtres ; puis, au-dessus, s'étage la ville arabe, une agglomération de murs, d'un blanc de lait, luisant ou bleuâtre, invraisemblablement clair sous la lumière aveuglante du jour. Dans ce monceau de petites demeures, carrées, emmêlées, empilées, comme une pyramide de gros dés à jouer, on ne voit pas d'ouvertures, pas de fenêtres, rien que d'imperceptibles trous par où les anciens corsaires guettaient la mer. Sur le quai où l'on débarque, une fourmilière d'hommes, de toutes les races, remue, charge, décharge, entasse sur des voitures, sur des bateaux, roule, empile, traîne, porte dans tous les sens toutes les marchandises imaginables, en caisses, en barriques, en sacs, en ballots, en bourriches, en paquets, avec des cris dans toutes les langues, des disputes, des explications, des gestes frénétiques.
Tous ces hommes, vêtus de toile grise ou blanche, nu-jambes, nu-pieds, nu-bras, maigres, souples et braillards, présentent aux regards toutes les teintes que peut prendre la chair humaine depuis le noir du cirage jusqu'au café au lait jaunâtre.
Ils ont dans les veines un mélange de tous les sangs connus ; métis de nègres, d'Arabes, de Turcs, de Maltais, d'Italiens, de Français, d'Espagnols, ils représentent, dès les premiers pas sur cette terre, la population mêlée, remuante, agitée et travailleuse, de cette belle et curieuse côte qui ne ressemble et ne peut ressembler à rien autre chose au monde.
Bien des gens croient qu'Alger, Oran ou Constantine sont des villes d'Orient ; que le rivage algérien est un rivage oriental. Ils se trompent. L'Orient commence à Tunis, la première ville africaine qui ait le caractère si particulier des cités orientales. Ici nous sommes en Afrique, dans l'ancienne Afrique romaine, où se rencontrent, se frôlent et se mêlent les espèces d'hommes les plus différentes.
A côté des anciens Berbères, de l'Arabe nomade des tribus, de l'Arabe travailleur des oasis, des portefaix de Biskra (Biskris), des marchands de toute sorte du Mzab (Mozabites), du Kabyle agriculteur, vêtus de flanelle de laine ou de soie blanche et coiffés du turban, on rencontre le Maure (Arabe des villes) promenant à petits pas son gros ventre et ses gros mollets dans la veste de drap, le gilet de couleur et le large pantalon de toile qui tombe en poche, par-derrière, l'Espagnol noir, poilu, actif et malpropre, le Maltais lourd et querelleur, le juif à la barbe frisée, et le colon français qui garde l'allure, la démarche et le vêtement de la patrie.
Ce qui frappe le plus en entrant dans Alger, c'est le bruit et le mouvement des rues. On ne parle pas, on crie ; on ne circule pas, on se heurte ; les chevaux ne trottent pas, ils s'emportent, sans aller plus vite que s'ils trottaient. Cela est gai, remuant, amusant, distrayant, étourdissant. La ville est vivante au possible, colorée et charmante. Elle serait délicieuse si elle était propre. Mais je ne sais pas s'il en est beaucoup de par le monde où traînent autant de saletés. On ne sait où mettre le pied sur le trottoir ou sur la chaussée. Le ruisseau peut-être semble préférable, attendu qu'on n'y jette jamais rien ; toutes les odeurs possibles vous suivent et vous asphyxient. N'importe, on est content tout de même, tant les rues sont jolies à voir. S'il pleut, par exemple, ne sortez pas, car elles deviennent des cloaques absolument infranchissables.
Que de fois n'a-t-on point décrit la ville arabe, ce labyrinthe de ruelles, d'escaliers, d'impasses, de couloirs tortueux au milieu de ces petites maisons impénétrables, serrées les unes contre les autres, se touchant presque à leur sommet, bizarres, irrégulières, dont le premier étage, un peu saillant, est soutenu par une multitude de bâtons peints à la chaux et scellés dans le mur inférieur, et dont les terrasses, comme les marches isolées d'un escalier disloqué par un tremblement de terre, s'étagent les unes sur les autres, en regardant au loin la grande baie et le cap Matifou.
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