Ceux qui se ruinent pour des femmes sont rares, bien rares, aujourd’hui, tandis que ceux qui se ruinent par le jeu sont nombreux.
Quant à ceux qui se tuent par amour ou pour l’amour, on n’en voit guère. Ceux qui se tuent par l’alcool sont innombrables. Vous vous étonnerez, n’est-ce pas, ma chère amie, que deux bras ouverts n’aient pas autant d’attrait qu’un petit verre plein d’eau-de-vie ? Mais vous avouerez aussi que deux bras fermés sont un instrument de mort aussi prompt et aussi sûr, quand on s’y abandonne complètement, qu’un liquide jaune ou vert bu avec excès ? Or, du moment qu’on meurt davantage de la bouteille que du baiser... que conclure ?...
— Vous êtes tout à fait stupide ! On ne peut même pas répondre à de pareilles sottises.
— Je vais plus loin. Je dis que ces trois passions : l’alcool, le jeu et l’amour, réputées redoutables parce qu’elles sont dangereuses et qu’elles mènent à des catastrophes, sont bien moins vives en réalité, bien moins puissantes et bien moins intenses que la pêche à la ligne, la chasse et le billard !
— Taisez-vous. Vous m’exaspérez.
— Oh ! Je vous comprends. Votre cœur de femme s’exalte pour les passions poétiques, accepte les passions dramatiques et s’indigne des passions inoffensives et bourgeoises, les plus tenaces, les plus vivaces, les plus absorbantes de toutes.
Ma chère amie, cet homme calme, coiffé d’un chapeau de paille et assis au bord de l’eau où il fait tremper un bouchon au bout d’un fil, est le plus ardent des passionnés. Rien n’arrêtera son invincible amour, rien ! Le jour où Paris flambait incendié par la Commune, alors que le canon faisait trembler les murs, que les balles volaient par les rues comme des mouches, que les corps troués servaient de pavés aux rues, que les ruisseaux roulaient du sang au lieu d’eau, on compta quarante-sept hommes, quarante-sept sages ou quarante-sept fous, assis paisiblement le long des berges de la Seine, depuis le Point-du-Jour jusqu’aux Tuileries écroulées sous les flammes. Que leur importait Paris en feu, la Commune vaincue, la Patrie sanglante, la guerre civile après l’invasion prussienne, à ces hommes qui n’avaient d’attention que pour leur flotteur de liège ?
La mort les menaçait de tous les côtés. Les balles sifflaient sur leurs têtes, et leur cœur battait d’espérance quand un goujon mordillait l’asticot !
Je pourrais citer cent exemples aussi frappants.
La chasse ! Quel est l’homme qui ferait pour une femme ou des femmes, durant toute sa vie, ce qu’un chasseur fait pour la chasse ?
Songez aux voyages en carriole, par les nuits froides, pour aller tuer quelques lapins, aux autres nuits passées dans les marais, sous une hutte de paille ou de glace, aux pluies battantes reçues pendant des saisons entières, aux prodigieuses fatigues, aux mauvais repas des fermes, aux marches interminables.
Est-il un amoureux qui supporterait cela pour sa maîtresse ? Est-il un joueur qui affronterait ces fatigues et ces privations pour aller tenir une banque au fond d’un bois ? Est-il un ivrogne qui ferait vingt lieues sous la grêle pour boire un verre de fine champagne, comme le fait un chasseur pour tirer une bécasse ?
— Alors ? Alors ? Alors ?
— Quant au billard ? Oh, le billard ?
L’homme pris par le billard ne voit plus la vie, la politique, l’art, la guerre, l’amour, que sous forme de trois billes d’ivoire, courant l’une après l’autre, dans un champ de drap vert ! Il divise l’humanité, non pas en hommes et en femmes, en militaires et en civils, en aristocrates et en démocrates, mais en êtres qui jouent ou qui ne jouent pas au billard. Vignaux est son pape, son pape majestueux, mystérieux, tout-puissant, surhumain ! Quand il boit, quand il mange, quand il marche, quand il se repose, quand il tousse, quand il se mouche, quand il rit, quand il pleure, quand il crache, quand il s’habille ou se déshabille, il ne pense qu’au billard, et il voit sans cesse, partout, les deux billes blanches et la bille rouge vagabondant sous la poussée d’une queue pointue, jouant une éternelle partie qui ne finira qu’au Jugement dernier !
Il se lève, cet homme, pour aller à son estaminet, il y passe sa journée entière autour du meuble carré qui contient et limite tous ses désirs et toutes ses espérances, et il ne part qu’à l’heure obscure où le garçon le met dehors, en éteignant le dernier bec de gaz. Oh ! Voilà une passion, ma chère amie !
— Mon cher, vous allez me forcer à vous mettre à la porte !
— Non, madame, je ne vous réduirai point à cette extrémité. Je m’en vais. Mais... écoutez. Vous croyez à la Providence, n’est-ce pas ?
— Certainement !
— Eh bien, je vais prier la Providence de vous envoyer ce que vous demandez, l’amour ! L’amour d’un homme. Mais de votre côté, ma chère amie, priez Dieu, votre Dieu, de m’accorder une grâce, une grâce infinie.
— Laquelle ?
— Vous ne devinez pas ? Voici. Je m’ennuie autant que vous, madame, et même plus, beaucoup plus ! Eh bien, suppliez le ciel de mettre en mon cœur, en mon pauvre cœur vide et sans espoir, l’amour... l’amour de la pêche à la ligne ou du billard ! C’est la seule grâce que je lui demande.
Le style épistolaire
(Le Gaulois, 11 juin 1888)
Je ne peux écrire ces mots prétentieux sans que m'apparaisse la figure de mon professeur de seconde, qui avait coutume de nous affirmer que le style épistolaire était une des gloires de la France. Il paraît qu'ailleurs ce fameux style n'existe pas. Nous avons cela, chez nous, comme le vin de Bordeaux et le vin de Champagne. Je serais cependant un peu tenté de croire qu'une sorte de phylloxéra littéraire a porté aussi ses ravages sur cette branche du génie national. Donc, le style épistolaire nous appartient, et Mme de Sévigné l'a porté à sa perfection. Cela est une chose tellement reconnue, tellement indéniable, tellement éclatante, que je me sentirais incapable d'avouer, même si je le pensais, que ces fameuses lettres de Mme de Sévigné ne m'ont pas affolé d'enthousiasme. Et si j'avais le mauvais goût de le confesser, beaucoup de gens me considéreraient comme le dernier des drôles.
Honneur donc au style épistolaire, qui est une sorte de bavardage écrit, familier et spirituel, permettant d'exprimer avec agrément les choses banales que les devoirs de la politesse forçaient les gens bien élevés à communiquer à leurs amis de temps en temps, toutes les semaines ou tous les mois, selon le degré d'intimité.
Étant donné cette nécessité d'adresser sur du papier des pensées à des amis, il est indubitable que ces pensées auront plus de prix et de grâce si elles sont galamment tournées. Jadis, pendant les deux siècles qui ont précédé notre Révolution, on se donnait beaucoup de mal pour ne pas dire grand-chose en des lettres familières et souvent maniérées. Tout le monde écrivait, tous les jours, et même toutes les nuits, à quelqu'un. On se demande comment il pouvait rester du temps pour faire autre chose, tant sont nombreuses et volumineuses les correspondances qu'on a retrouvées et publiées.
Si la plupart de ces lettres demeurent sans intérêt, pouvant tout au plus nous apprendre quelques détails de la vie à cette époque, il en est cependant un grand nombre qui tirent une haute valeur de la qualité des correspondants et de l'importance des sujets qu'on y traite. Toutes celles qui touchent d'une façon intime à l'histoire de notre pays forment une sorte de bibliothèque secrète des archives nationales, où il nous est donné d'apprendre par le menu comment est faite l'histoire.
Les historiens nous servent les gros événements comme des plats montés, tandis que, dans les lettres, nous apprenons la cuisine de la politique, des guerres et des révolutions.
Читать дальше
Конец ознакомительного отрывка
Купить книгу