« Celle que j’aime à présent est en Chine.
Elle demeure, avec ses vieux parents,
Dans une tour de porcelaine fine,
Au fleuve Jaune, où sont les cormorans.
Elle a les yeux retroussés vers les tempes,
Le pied petit à prendre dans la main,
Le teint plus clair que le cuivre des lampes,
Les ongles longs et rougis de carmin.
Par son treillis elle passe la tête
Que l’hirondelle, en volant vient toucher ;
Et chaque soir, aussi bien qu’un poète,
Chante le saule et la fleur du pêcher. »
A quoi rêve-t-elle, la petite Chinoise qui regarde au loin dans la campagne ? Louis Bouilhet va nous le dire :
« La fleur Ing-Wha, petite et pourtant des plus belles,
N’ouvre qu’à Ching-tu-fu son calice odorant ;
Et l’oiseau Tung-whang-fung est tout juste assez grand
Pour couvrir cette fleur en tendant ses deux ailes.
Et l’oiseau dit sa peine à la fleur qui sourit ;
Et la fleur est de pourpre et l’oiseau lui ressemble ;
Et l’on ne sait pas trop, quand on les voit ensemble,
Si c’est la fleur qui chante ou l’oiseau qui fleurit.
Et la fleur et l’oiseau sont nés à la même heure ;
Et la même rosée avive chaque jour
Les deux époux vermeils gonflés du même amour.
Mais, quand la f leur est morte, il faut que l’oiseau meure !
Alors, sur ce rameau d’où son bonheur a fui,
On voit pencher sa tête et se faner sa plume.
Et plus d’un jeune cœur dont le désir s’allume
Voudrait, aimé comme elle, expirer comme lui ! »
Dans la chambre de la tour, derrière le paravent de soie, on voit sur la table de laque une petite lune grosse comme une monnaie ronde qui jette ses reflets de nacre dans l’eau d’une rivière pleine de joncs.
Et voici les grandes potiches reluisantes qui montrent sur leurs flancs
« La glu d’émail où le soleil s’est pris. »
Un dieu pareil aux menus dieux familiers des anciens veille sur la foule fragile des vases précieux.
« Il est en Chine un petit dieu bizarre,
Dieu sans pagode et qu’on appelle Pu.
J’ai pris son nom dans un livre assez rare,
Qui le dit frais, souriant et trapu.
Il a son peuple au long des poteries,
Et règne en paix sur ces magots poupins
Qui vont cueillant des pivoines fleuries
Aux buissons bleus des paysages peints.
Il vient à l’heure où commencent les sommes,
Quand sous leurs toits les vivants sont couchés
Pour réjouir tous les petits bonshommes
Que le vernis tient au vase attachés. »
Mais quittons la campagne et entrons dans Pékin. Un bruit léger, argentin, passe dans l’air ; un cri régulier l’accompagne :
« Hao ! Hao ! c’est le barbier
Qui secoue au vent sa sonnette ;
Il porte au dos dans un panier
Ses rasoirs et sa savonnette.
Le nez camard, les yeux troussés,
Un sarrau bleu, des souliers jaunes,
Il trotte et fend les flots pressés
Des vieux bonzes quêteurs d aumônes.
Au bruit de son bassin de fer,
Le barbier qui vient sur sa porte
Sent courir, le long de sa chair,
Une démangeaison plus forte.
Toute la rue est en suspens,
Et les mèches patriarcales
Se dressent comme des serpents
Qu’on agace avec des cymbales.
C’est en plein air, sous le ciel pur,
Que le barbier met sa boutique ;
Les bons clients, au pied du mur,
Prennent une pose extatique.
Tous, d’un mouvement régulier,
Vont clignant leurs petits yeux louches.
Ils sont là comme un espalier
Sous le soleil et sous les mouches. […]
[…] Cependant, glissant sur la peau,
La lame où le jour étincelle Court,
plus rapide qu’un oiseau
Qui frôle l’onde avec son aile.
Et quand le crâne sans cheveux
Luit comme une boule d’ivoire,
Le maître, sur son doigt nerveux,
Tourne, au sommet, la houppe noire.
Chacun s’arrête. Le barbier
Sait mainte histoire inattendue.
Ni mandarin, ni bachelier,
N’a la langue aussi bien pendue. […]
[…] La foule trépigne à l’entour
Et, par instants, se pâmant d’aise,
Chaque auditeur, comme un tambour,
Frappe, à deux mains, son ventre obèse. »
Voici plus loin un grand édifice mobile qu’on vient de monter et qu’on démontera dans quelques heures. C’est un théâtre.
La pièce qu’on y va jouer est simple. Depuis des siècles elle ne varie guère. Les mandarins lettrés ne connaissent pas les querelles des nouvelles écoles. Ils prennent toujours plaisir à ce qui amusait leurs pères. Et le public ne demande point le luxe d’ornementation, la richesse de mise en scène, la variété de décors que recherche avec tant de soin M. Sardou, non sans raison.
Le centre de la salle qui correspond à notre parterre est gratuit. Y vient qui veut.
La police de la porte est faite par des officiers de police armés de fouets ; et quand la foule houleuse et compacte empêche d’approcher les litières des belles Chinoises de qualité, il suffit à l’homme de faire siffler sa souple lanière pour qu’un passage s’ouvre aussitôt.
Les pièces représentées ressemblent beaucoup à nos romans du Moyen Age. Des dames enfermées en des tours de porcelaine sont délivrées par des chevaliers qui se livrent d’effrayants combats ; et le mariage a lieu au milieu des tournois, des divertissements et des fêtes.
Le Chinois, en outre, adore la pantomime, ce genre charmant trop délaissé chez nous, et qui prend chez eux une importance considérable.
Les pantomimes chinoises sont remplies d’allégories philosophiques. En voici une.
– L’Océan, à force de rouler ses flots sur le rivage, devint amoureux de la Terre et, pour obtenir ses faveurs, lui offrit en don les richesses de son royaume.
Alors les spectateurs ravis voient sortir du fond des mers des dauphins, des phoques, des crabes monstrueux, des huîtres, des perles, du corail qui marche, des éponges, cent autres bêtes et cent autres choses qui suivent, en dansant un pas bien réglé, une immense et superbe baleine.
La Terre, de son côté, pour répondre à cette galanterie, offre ce qu’elle produit : des lions, des tigres, des éléphants, des aigles, des chèvres, des poules, des arbres de toute espèce ; et un ballet formidable commence, d’une gaieté folle et d’une fantaisie extravagante.
La baleine enfin s’avance vers le public en roulant des yeux, elle semble malade, bâille, ouvre la bouche... et lance sur le parterre un jet d’eau gros comme la source d’un fleuve, une trombe, une inondation.
Et le public trépigne, applaudit, crie : « Charmant, délicieux ! », ce qui, en chinois, s’exprime par « Hao ! Koung-Hao ! », paraît-il.
Les pièces historiques sont aussi très suivies.
Les trois unités que prescrivit Boileau n’y sont pas souvent respectées, car l’action parfois embrasse un siècle entier, ou même toute la durée d’une dynastie. L’auteur n’est point embarrassé pour conduire ses personnages d’un lieu dans un autre.
En voici, par exemple, qui doit entreprendre un long voyage. Comme on ne changera pas le décor, il faut user d’un autre procédé. L’acteur alors monte à cheval sur un bâton, prend un petit fouet, l’agite, fait deux ou trois fois le tour de la scène et chante un couplet pour indiquer quelle route il a parcourue. Puis il s’arrête, remet son bâton dans un coin, son fouet dans un autre, et reprend son rôle.
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