De cet échange de mépris, aussi peu justifié d’un côté que de l’autre, il résultera sans doute avant peu un échange de bons procédés qui auront pour code le livre précieux de notre ami A. Tavernier, L’Art du duel. L’auteur a dû être déjà sollicité pour faire de ce traité, aussi amusant qu’utile en ce moment d’ailleurs, une édition de poche pour chemins de fer, une édition populaire et une édition de prix pour collèges. N’entendrons-nous pas bientôt des professeurs en chaire prononcer : « Monsieur Lacroix, veuillez me réciter le chapitre IV du Duel de Tavernier : violation des règles », comme on entendait jadis : « Récitez-moi le début du onzième chant de l’Énéide. »
Les élèves, assurément, ne s’en plaindraient point, et je n’oserais pas affirmer que le premier de ces ouvrages ne leur fût, dans la vie, infiniment plus utile que le second.
Ce n’est pas seulement du reste entre militaires et civils que le mépris est la seule mesure de l’opinion. Nous avons cette bonne habitude en France de procéder vis-à-vis de nos voisins par mépris et par respect, et jamais par jugement raisonné.
Passons donc une petite revue des hommes et des choses qu’il est de bon goût, de bon ton, ou seulement d’usage de mépriser ou de respecter.
– On méprise les épiciers. – Pourquoi sont-ils inférieurs aux boulangers ? Vous ne le savez point, et moi non plus. Mais il est admis qu’il est plus noble de faire du pain que de vendre du sucre. – Passons.
Dans le commerce, d’ailleurs, nous constatons mille nuances de mépris. Et tout le monde vous dira que les maîtres de forges ou les verriers sont l’aristocratie de la fabrication. La fille d’un verrier n’épouserait pas sans déchoir un peu le fils d’un fabricant de drap ou de toile. Passons encore. Qui pourra convaincre un noble portant titre, un noble ruiné, ignorant comme un moine, incapable de tout travail, inutile à tout le monde, qu’il n’est pas d’une autre race que le reste des hommes ?
Combien en connaissons-nous de ces hommes du monde à couronnes qui confondent dans le même mépris M. Renan, M. Pasteur, M. Berthelot, et tous les grands ouvriers scientifiques de notre époque, et qui tomberaient à la renverse si on leur disait sous le nez que l’inventeur du tire-bouchon à levier est infiniment plus respectable qu’eux, qu’il a droit à une considération plus grande, à un coup de chapeau plus bas, parce qu’il a fait œuvre utile de son esprit ?
Y a-t-il quelque chose de plus drôle que le mépris furieux d’un dévot pour un athée – sinon le mépris frénétique d’un athée pour un dévot ?
Pourtant il est possible que l’athée et le dévot s’unissent pour mépriser de toute la puissance de leurs convictions indémontrables, l’humble indifférent qui regarde les étoiles en murmurant. « Je ne sais pas – on ne saura jamais. – Entre la conception d’un Dieu médiocre qui répugne à ma raison et une négation absolue qui répugne à ma pensée, je m’abstiens. »
Le légitimiste d’hier méprisait l’orléaniste, qui méprisait le bonapartiste, qui méprisait le républicain. Tandis que le bon républicain méprise indifféremment, d’un esprit haineux, le royaliste et l’impérialiste. Mais tous les hommes à convictions politiques se réuniront encore pour mépriser celui qui ne vote pas et qui déclare : « – Le gouvernement d’un seul est une monstruosité. Le suffrage restreint est une injustice. – Le suffrage universel est une stupidité. »
Si nous passons au chapitre des respects, nous y découvrons une logique toute pareille.
On respecte l’Académie – n’en parlons plus.
On respecte l’autorité – mais l’autorité n’est instituée que pour imposer la loi. Or, je refuse de respecter le bâillon qu’on me met sur la bouche. Je crains la loi qui frappe les écrivains ; je lui obéis, mais je ne la respecte pas. Si j’avais le malheur d’ouvrir une fois, rien qu’une fois, mais entièrement le robinet de mes pensées, de dire mon sentiment sur tout, mon opinion sur toutes les hypocrisies vénérées, sur toutes les bassesses et les infamies acceptées, glorifiées, saluées, je serais certain d’aller dormir sur la paille humide des cachots. – Non, l’autorité n’est pas respectable.
On respecte les cheveux blancs. – Pourquoi ? Parce qu’ils sont blancs ? En quoi la couleur d’une tête peut-elle modifier l’honorabilité de celui qui la porte ? Qu’on respecte un vieillard respectable, rien de mieux, mais il me semble qu’un fripon ne s’innocente pas en vieillissant et que quatre-vingts ans de canaillerie ne méritent pas un salut plus profond que quarante ans seulement de gredinerie.
Que doit-on aux chauves ?
On respecte la force armée. – Les conquérants. – Les grands généraux. – La puissance exterminatrice ? Autant respecter la petite vérole et le choléra.
On respecte les souverains. – Pourquoi ? Est-ce parce qu’ils commettent impunément tous les crimes interdits au reste des hommes. – Ils font tuer, pour leur plaisir, dans des guerres stupides, des armées entières. – Ils ont des maîtresses à la face de leur nation. – Quelquefois même ils ont mieux. – Ils sont bigames ou trigames avec bénédiction du pape et approbation de notre sainte mère l’Église. Quand ils se grisent, ils sont bons vivants. Quand ils envoient crever en prison les suspects, ils sont fermes. Quand ils sont lâches, on les dit prudents. Quand ils sont stupides, on les suppose réfléchis ! Et on les respecte toujours.
On respecte le peuple. – Pourquoi ? Parce qu’il est ignorant, brutal, sauvage, grossier, féroce ?
On respecte les morts. La religion des morts est même, dit-on, une des délicatesses de Paris. En d’autres pays plus logiques on les traite, au contraire, avec un extrême sans-gêne. Je comprends qu’une infâme crapule mérite un peu de considération à partir de l’instant où son âme de gueux s’évapore. Mais le contraire me paraît juste pour un brave homme. Du moment qu’il n’est plus qu’une charogne en putréfaction, on lui doit juste le même respect qu’aux fumiers.
Que ne respectons-nous pas encore ?
– Le succès ? Quels que soient les moyens, tandis qu’on devrait au contraire respecter les moyens quel que fût le succès.
Les traditions ? C’est-à-dire la bêtise antique. L’ignorance séculaire de nos pères !
Et pour conclure : en France, entre le mépris irraisonné des uns et le respect religieux des autres, il n’y a jamais place pour le bon sens.
Fin de saison
(Gil Blas, 17 mars 1885)
Donc, on rentre à Paris.
— Qui ça ?
— Les Parisiens, parbleu.
— Ah ! Vraiment ! Les Parisiens étaient sortis de Paris ?
— D’où sortez-vous, vous-même, Monsieur, qui ignorez que les vrais Parisiens ne sont jamais à Paris. Ou plutôt ils y passent trois mois par an, avril, mai et juin. En juillet et en août, ils vont aux eaux des Pyrénées, de l’Auvergne ou de l’Allemagne. En septembre, octobre et novembre, ils chassent dans leurs terres. En décembre, ils traversent Paris pour acheter des costumes d’hiver, puis ils repartent bien vite pour la Méditerranée.
La Méditerranée, cela veut dire ce jardin incomparable qui commence à Hyères et qui finit à Menton, pour les Français. On y passe janvier, février et mars, et on part juste au moment où cette terre merveilleuse se met à fleurir. Les champs, oui les champs, les humbles champs sont pleins de fleurs sauvages plus belles que celles des serres. Des armées d’enfants les cueillent pour les vendre.
Les roses grimpent au sommet des arbres, et bientôt les citronniers et les orangers, ouvrant leurs grappes blanches, exhaleront un parfum si fort qu’il grise comme le vin. Leur odeur puissante et délicieuse emplira ce pays, le couvrira, l’endormira, le bercera ; et chaque nuit les lucioles, ces mouches de feu, danseront sous les feuillages, dans l’air embaumé, mêlant, par milliers, leurs vols lumineux. On croirait assister à l’éclosion miraculeuse de larves d’étoiles qui s’exercent à voltiger pour monter dans le firmament.
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