En sortant de cette usine sombre, on aperçoit une mine à ciel ouvert. La veine de houille à fleur de terre descend peu à peu, s'enfonce obliquement. Pour la rejoindre, bientôt il faudra creuser à quatre cents mètres.
Puis on traverse la plaine pour joindre une de ces constructions à haute cheminée qui indiquent l'ouverture des puits. A tout instant il faut enjamber les lignes de fer ; à tout instant, un train de houille arrive allant des mines aux usines, des usines aux mines. Toute la campagne est sillonnée de locomotives qui fument, de wagons descendant seuls les pentes. C'est un incroyable emmêlement de rails déroulés comme des fils noirs sur le sol gris où pousse une herbe malade.
Nous atteignons le puits Sainte-Marie.
A fleur de terre sous une couche de sable, on aperçoit un grand carré de petits chapeaux de fonte que surmontent des soupapes. Et de toutes ces cloches sortent de minces jets de vapeur. Une chaleur terrible s'en dégage. C'est là le dessus des chaudières.
La machine, à côté, installée dans une belle bâtisse, marche lentement, faisant tourner un lourd volant d'une façon calme et régulière.
Deux roues colossales déroulent le câble en fils d'aloès qui tient, descend et remonte la boîte de fer qui sert à descendre aux entrailles de la terre.
On nous prête des caoutchoucs ; on nous donne à chacun une petite lampe entourée d'une toile métallique. Nous nous serrons dans la grande chambre mobile qui va s'enfoncer dans le puits noir. L'ingénieur crie : « En route ! » Une sonnerie indique que nous allons à quatre cents mètres. La machine remue. Nous descendons.
C'est la nuit, la nuit froide, humide. Une pluie abondante tombe des parois du puits sur notre étrange véhicule, tombe sur nos têtes, coule sur nos épaules. Parfois, un courant d'air nous fouette le visage quand nous passons devant une galerie On a peine à se tenir debout, tant on est secoué dans cette machine.
Mais des voix, lointaines comme dans un rêve, sortent du fond de la terre. On parle, en bas, là-bas, sous nous. Nous arrivons. La descente a duré cinq minutes.
Les galeries n'ont que peu d'hommes. Les ouvriers vont au travail à quatre heures du matin et remontent au jour à une heure après midi. J'aimerais mieux cela que les fournaises du Creusot.
On ne voit rien, que des mares d'eau, dans un étroit souterrain. L'eau ruisselle des murs, coule en des ruisseaux rapides, jaillit entre les pierres.
Un autre bruit nous étonne : ce bruit continu et sourd des machines à vapeur. C'est une machine, en effet, qui boit cette eau et la jette au-dehors, à quatre cents mètres au-dessus de nous. Et voici, toujours dans l'ombre, un vaste bassin où puise cette pompe, où s'amassent tous les écoulements de la mine.
Les yeux enfin s'accoutument à l'ombre. Nous marchons, serrés derrière l'ingénieur ; car, si on se perdait dans les galeries, comment et quand en pourrait-on sortir ?
Nous marchons longtemps. Des moustiques nous bourdonnent aux oreilles, vivant on ne sait comment en ces profondeurs.
Aplatissons-nous contre la muraille. Voici un wagonnet de houille. Il est traîné par un cheval blanc qui va, d'un pas lent et résigné. Il passe. Une chaleur de vie, une odeur de fumier nous frappent : c'est l'écurie. Quinze bêtes sont là, condamnées à ces ténèbres depuis des années, et qui ne reverront plus le jour. Elles vivent dans ce trou, jusqu'à leur mort. Ont-elles, ces bêtes, le souvenir des plaines, du soleil et des brises ? Une image lointaine hante-t-elle leurs obscures intelligences ? Souffrent-elles du vague et constant regret du ciel clair ?
Parfois, quand l'une d'elles tombe malade, on la remonte une nuit, car la lumière du jour la rendrait aveugle. On la remonte et on la laisse libre, sur la terre.
Étonnée, elle lève la tête, aspire l'air frais, frissonne, remue le cou comme pour s'assurer que rien ne la tient plus ; puis elle s'élance éperdue. Elle s'élance, mais une force étrange la retient, car elle se met à tourner ainsi que dans un cirque, à tourner dans un cercle étroit, au grand galop, comme une folle. Il est inutile de l'attacher : elle ne sortira pas de cette piste, jusqu'au moment où elle tombera épuisée, ivre d'air.
Voici enfin les chantiers. Deux murailles noires et luisantes, à droite, à gauche, des trous s'enfoncent dedans. De fortes perches retiennent le charbon sur nos têtes, tout un échafaudage compliqué qu'il faut changer chaque fois qu'on attaque une couche nouvelle.
Le voilà donc ce ténébreux domaine des mineurs. Ténébreux, il est vrai ; mais les hommes, chaque jour, le quittent à une heure. Sont-ils plus à plaindre que les misérables employés qui gagnent quinze cents francs par an et qui sont enfermés du matin au soir en des bureaux si sombres que le gaz reste allumé tout le jour ?
Je n'en crois rien, et, s'il fallait choisir, j'aimerais peut-être encore mieux être mineur.
Les audacieux
(Gil Blas, 27 novembre 1883)
Toute une armée de critiques bardés de morale pousse des cris d'oies chaque fois qu'apparaît un livre audacieux. L'arsenal de leurs arguments n'est pas varié, d'ailleurs. – « Pourquoi nous dire ces choses ? – A quoi bon nous montrer ce qui est laid ? – Montrez-nous ce qui est bon, réconfortant, honnête. »
Ils parlent aussi de l'art moralisateur ; et chaque fois que l'écrivain s'enhardit jusqu'à décrire l'amour producteur (le seul utile à l'humanité), ils le soufflettent avec la litanie des adjectifs insultants.
Or, depuis qu'existe l'humanité, tous les grands écrivains ont protesté, par leurs œuvres, contre ces conseils d'impuissants.
La morale, l'honnêteté, les principes, sont des choses indispensables au maintien de l'ordre social établi. Il n'y a rien de commun entre l'ordre social et les lettres. Les écrivains (en exceptant les poètes) ont pour principal motif d'observation et de description les passions humaines, bonnes ou mauvaises. Ils n'ont pas mission de moraliser ni de flageller, ni d'enseigner. Tout livre à tendances cesse d'être un livre d'artiste.
L'écrivain regarde, tâche de pénétrer les âmes et les cœurs, de comprendre leurs dessous, leurs penchants honteux ou magnanimes, toute la mécanique compliquée des mobiles humains. Il observe ainsi, suivant son tempérament d'homme et sa conscience d'artiste. Il cesse d'être consciencieux et artiste, s'il s'efforce systématiquement de glorifier l'humanité, de la farder, d'atténuer les passions qu'il juge déshonnêtes au profit des passions qu'il juge honnêtes.
En dehors de la vérité observée avec bonne foi et exprimée avec talent, il n'y a rien qu'efforts impuissants de pions. Aristophane n'est pas chaste, Lucrèce non plus, Ovide non plus, Virgile non plus, non plus Rabelais, Shakespeare, etc. Chacun doit écrire suivant les tendances naturelles de son esprit, sans parti pris d'aucune sorte pour ou contre la morale établie.
Si un livre porte un enseignement, ce doit être malgré son auteur, par la force même des faits qu'il raconte.
Il est indiscutable que les rapports sexuels entre hommes et femmes tiennent dans notre vie la plus grande place, qu'ils sont le motif déterminant de la plupart de nos actions.
La société moderne attache une idée de honte au fait brutal de l'accouplement (les anciens l'avaient divinisé de mille façons). La manière de voir a changé. Le fait est resté le même ; il a conservé la même importance dans les rapports sociaux. Et voilà que l'hypocrisie mondaine nous veut forcer à l'enguirlander de sentiment pour en parler dans un livre.
La société, qui défend la morale qu'elle s'est mise au dos, sent où le bât la blesse. Voilà tout.
Je tenais à proclamer le principe de la liberté de l'art avant de parler de deux livres nouveaux qui ont effarouché bien des lecteurs pudibonds.
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