Mais l'écrivain lui répond, d'une façon douce, attendrie, fraternelle. Car il l'a devinée. Et pendant longtemps ils s'écriront ainsi, deviendront chers l'un à l'autre sans s'être vus, s'aimeront de loin jusqu'au jour où il cessera de recevoir les lettres de sa vieille amie. Alors il comprendra qu'elle est morte et il pensera longtemps à elle, tendrement et douloureusement, car il n'a même pas connu son nom.
Quant aux inconnues de Paris, elles sont de nature plus simple. Jeunes ou vieilles, elles cherchent des aventures.
EXEMPLE
« Monsieur, aimez-vous les femmes qui ne sont pas les premières venues ? Ne croyez pas que je vous propose une bonne fortune. Nullement. Je suis curieuse, voilà tout. Est-ce entendu ? Pas d'amour, de l'amitié si vous voulez et je vous assure que je suis une bonne amie discrète et fidèle. Je suis libre mardi soir. Venez au Français, telle loge. Je vous tendrai la main comme à un vieil ami, car nous aurons des témoins. Si je ne vous plais point vous ne reviendrez plus. Si je vous plais, tant mieux. Mais n'oubliez pas ceci. Point d'amour. Je ne serai jamais à vous.
K. R., n° 8, poste restante
Place de la Madeleine. »
Celle-là ne se donne pas le premier soir, à cause des témoins... mais le second ?...
AUTRE EXEMPLE
« Monsieur, il n'est rien de plus effronté qu'une femme du monde quand elle s'y met. Il me semble d'ailleurs en écrivant ainsi que je suis masquée, au bal de l'Opéra. Et vous savez qu'à l'Opéra on ose tout. Donc j'ose, sans aller par quatre chemins. Je ne suis pas vieille, je ne suis pas laide ; on peut m'aimer. Je m'ennuie. Les hommes qui m'entourent m'assomment. Voulez-vous que je vous enlève vendredi prochain ? Nous dînerons au cabaret, et je vous laisserai me baiser les mains. »
L'écrivain se frise les moustaches. C'est crâne, cela. Donc à vendredi.
Il arrive le premier, commande le dîner, et attend. Soudain la porte s'ouvre, une femme entre, voilée. La taille est un peu épaisse, mais la main blanche et fine ; car elle se dégante aussitôt. Puis elle pose ses deux bras sur les épaules de l'élu, le regarde au fond des yeux, et dit, d'une voix caressante, un peu voilée, comme timide : « Bonjour, mon ami. »
Il n'a plus qu'une chose à faire. Il prend dans ses bras sa conquête, et ému déjà, vibrant d'ardeur, il baise les voiles avec passion. Elle les relève un peu, jusqu'à la bouche, pas plus haut et rend franchement les baisers. Peu à peu l'étreinte se serre, elle défaille, trébuche, tombe et s'abandonne.
Puis, le tenant encore en ses bras, elle murmure : « Comme c'est gentil, dis, sans m'avoir vue, avec tout le mystère de l'inconnu. » Alors elle arrache sa dentelle.
Horreur ! Elle a cinquante-cinq ans !
Et il dîne en face d'elle comme en face d'un remords, avec la crainte grandissante du dessert. Elle lui prend et lui meurtrit le genou, lui écrase le pied.
Et elle lui conte les histoires de tous les hommes qu'elle rend fous d'amour.
Car elle se croit belle, et désirable !
Il n'ose plus parler, ni manger, ni rester, ni fuir. Une migraine affreuse, dit-il, le saisit, et il finit par échapper en jurant... mais un peu tard.
Et on l'y reprend toujours.
Car les écrivains sont fats et faibles comme d'autres. Ils donnent tête baissée, toutes les fois, dans les panneaux des inconnues.
Une vieille femme charmante m'a conté un soir l'aventure que voici :
« J'habitais une ville du centre de la France quand un livre de lui (je ne le nommerai pas), me tomba dans les mains. Ce fut comme une réponse à mes pensées intimes, et je lui adressai une longue lettre pleine d'admiration et d'entraînement.
« Il me répondit. J'écrivis de nouveau. Et cette correspondance ne lui déplut point sans doute, car il la continua avec une exactitude scrupuleuse.
« Nous devînmes amis, amis intimes. Je lui faisais toutes mes confidences. Il me racontait les dessous ignorés de sa vie, ses ennuis. Il s'épanchait enfin, se confiait tout entier à cette inconnue lointaine qui avait conquis son estime et son affection.
« Un jour je partis pour Paris, radieuse. J'allais le voir, lui serrer les mains, entendre sa voix, connaître son visage.
« Je lui écrivis de venir me trouver.
« Il refusa.
« Je fus atterrée. J'écrivis de nouveau. Il refusa encore. Il fallait, disait-il, garder toutes nos illusions que la réalité détruit toujours. La connaissance de nos êtres diminuerait l'intimité de nos cœurs. Nous nous aimions si bien que nous ne pouvions que troubler ces délicates et tendres relations.
« Enfin, il ne vint pas.
« Je retournai dans ma province, un peu attristée, et je continuai à lui envoyer toutes mes pensées. Quant à lui, il semblait même devenu plus affectueux, plus expansif.
« Je retournai à Paris pour m'y fixer, et, un jour, je reçois une lettre où il me demandait d'une façon détournée quelques détails sur ma personne. Il avait peur que je ne fusse laide.
« J'étais jolie, monsieur. Je puis bien le dire maintenant, très jolie même ; et je lui envoyai une description détaillée de moi, jusqu'à la taille... en partant de la tête. C'était déjà beaucoup.
« Le lendemain mon domestique jetait son nom dans mon salon plein de monde.
« Je tressaillis, près de perdre connaissance !
« Dieu, qu'il était laid !
« Tout petit, noir, l'air vieux, la figure grimaçante, il s'avançait intimidé au milieu du cercle d'hommes qui m'entourait.
« J'eus envie de me sauver. Non, ce n'était pas lui, ce singe, lui mon ami, mon cher confident, mon intime, lui ! Il me sembla tout à coup que je ne le connaissais plus. Que notre bonne affection était brisée, finie. Que j'avais perdu le doux secret, la consolation mystérieuse de ma vie. Je ne pourrais jamais écrire à ce magot ce que j'écrivais à l'autre. Et quelle tristesse, le soir ! J'en pleurai.
« Il n'avait guère parlé. Il n'avait fait que me regarder. Il revint le lendemain. Je n'étais pas seule. Il partit presque aussitôt, et il m'écrivit qu'il désirait me voir seule, longtemps.
« Oh ! Mais non... Pour rien au monde je n'aurais voulu maintenant me trouver seule avec lui ! Il était trop laid, vraiment trop laid ! Il y a des limites à tout.
« Lui, sans doute, ne me trouvait point si mal qu'il avait craint, car chaque jour il sonnait à ma porte. Je ne le recevais jamais, à moins que je ne fusse entourée d'amis. E je le voyais s'exaspérer et m'aimer chaque jour davantage, car il m'aimait éperdument.
« J'essayai par mes lettres d'apaiser cette passion inutile. Non je ne pouvais pas y répondre. C'était impossible, impossible.
« Lui, me suppliait de lui accorder un rendez-vous. Enfin je cédai et je lui fixai une heure où nous pourrions... nous expliquer.
« Il entra, nerveux, irrité : « Madame, dit-il, il faut choisir. Vous vous jouez de moi, vous me martyrisez, vous me désespérez. Il faut choisir entre le monde et moi. »
« Je le regardai longuement. – Non, je ne pouvais pas. – Alors, lui prenant la main : « Mon pauvre ami, lui dis-je, eh bien... je choisis le monde. »
« Il demeura d'abord debout, immobile, atterré. Puis il s'enfuit comme un fou.
« Il avait raison d'abord, monsieur, il ne fallait pas nous voir et troubler ainsi notre charmante intimité. »
Bataille de livres
(Le Gaulois, 28 octobre 1883)
On a fait grand bruit, au printemps, d'un livre de Mme Juliette Lamber, Païenne. On vient de faire encore du bruit autour du livre d'un jeune homme, M. Francis Poictevin ; et Mme Juliette Lamber se trouve, comme directrice de la Nouvelle Revue, un peu compromise littérairement en cette entreprise.
Bien que les querelles entre écoles soient choses inutiles en général, il est peut-être bon, de temps en temps, d'en parler, non pour convaincre les partis, mais pour tâcher simplement d'éclairer la question.
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