Vive le fils d'Arlette
Normands
Vive le fils d'Arlette.
Au sortir des Andelys, nous nous engageons avec imprudence dans un petit bras du fleuve si séduisant qu'il nous attire follement. Les arbres penchés forment voûte au-dessus mettant l'eau dans une ombre froide et délicieuse.
Pendant une heure, nous allons ainsi. Hélas, un bruit singulier nous fait dresser l'oreille, et bientôt, un moulin nous arrête, un bon vieux moulin tranquille, dont la roue tourne doucement, sous l'arcade de pierres enjambant la rivière.
Il faut porter la yole à travers l'île, jusqu'à l'autre bras du fleuve.
Si les géographes ignorent où sont situés les villages de Portejoie, de Port-Pinche, de Pampou, de Tournedos, nous pouvons le leur apprendre.
Nous couchons à Pont-de-l'Arche. La seule observation que nous ayons faite sur cette ville, c'est qu'elle aurait été plus logiquement baptisée : Arche-du-Pont. On ne dit pas : la voiture de la roue, mais bien la roue de la voiture.
Nous déjeunons à Elbeuf, patrie du drap. Partout des cheminées qui fument dans le ciel, des égouts qui crachent au fleuve des eaux vertes, rouges, jaunes ou bleues. Les vastes bâtiments tremblent, secoués par des roues qui tournent ; la terre frémit, agitée par la fièvre des chaudières, par les hoquets de la vapeur, par le battement des machines. Tout ronfle, palpite, sue et halète.
L'industrie règne ici.
Nous sommes reçus par le président du cercle des Commerçants, un ami charmant et spirituel, et un des plus raffinés amateurs et connaisseurs de vins qui soient sur terre.
Jacques Dérive déclare en le quittant : si on ne l'aimait pas pour lui, on l'aimerait pour sa cave.
Et voici Rouen, Rouen l'opulente, la ville aux clochers, aux merveilleux monuments, aux vieilles rues tortueuses.
On ne la peut décrire. Il la faut connaître.
Rouen, patrie de Corneille, de Géricault, de Boieldieu, de Louis Bouilhet et de Gustave Flaubert, est aujourd'hui administrée par un maire retardataire contre lequel nous croyons de notre devoir de protester, persuadés d'ailleurs que notre journal de voyage n'arrivera jamais à la postérité. Cet homme élevé, paraît-il, dans des principes inflexibles, vient de fermer le seul, oui le seul restaurant de nuit de la ville. De sorte qu'à Rouen on ne peut pas souper. Ne l'oubliez pas, messieurs les voyageurs.
Ce maire, d'une excessive moralité, affirme même qu'on ne saurait trouver à Paris un seul restaurant ouvert après une heure du matin ! Ô sainte ignorance !
Nous nous sommes couchés le ventre vide.
Or, nous étant informés, nous avons appris bien d'autres choses. Ainsi, les coulisses du théâtre des Arts sont interdites aux journalistes, sous peine de procès-verbal ! ! !
Le maire seul et les adjoints peuvent pénétrer dans ce lieu, sans danger pour eux... et même pour ces dames.
Quiconque franchit le seuil de ce pouvoir municipal est traîné devant le juge de paix, qui condamne d'un air sévère. Ne se croirait-on pas vraiment au grand-duché de Gérolstein ? Or, il ne suffisait pas à M. le maire de fermer les portes de cet endroit dangereux, sale et charmant qu'on nomme les coulisses pour sauvegarder les mœurs de ses actrices, il s'est dit que les mauvais sujets pourraient, la représentation finie, emmener souper les chastes pensionnaires de la ville et il a fermé aussi le restaurant de nuit. V'lan !
En voilà un pasteur de vestales !
Elles ne sont pas contentes, les actrices. Ni celles du grand théâtre, ni celles du gentil Théâtre-Français, ni celles des Folies-Bergère ; M. le maire reste inflexible.
Mais on dit tout bas, tout bas, que cela profite beaucoup, beaucoup, à d'autres établissements qui ne ferment pas la nuit, ceux-là, et que la police municipale tolère, bien que la morale les repousse.
C'est là qu'on va boire, passé minuit.
Fermez donc ça, monsieur le maire !...
* * *
Sur le point de repartir pour Paris par l'odieux chemin de fer, nous jetons à l'eau ce journal, pour que le courant l'emporte à la mer.
Qui le trouvera ? Un Chinois peut-être ? Qui sait ?
Et nous signons
PIERRE-SIMON REMOU
JACQUES DÉRIVE
Trouvé par Maufrigneuse.
L'égalité
(Le Gaulois, 25 juin 1883)
De toutes les sottises avec lesquelles on gouverne les peuples, l'égalité est peut-être la plus grande, parce qu'elle est la plus chimérique des utopies.
Quand on aura établi l'égalité des tailles et l'égalité des nez, je croirai à l'égalité des êtres.
On me répondra : « Nous ne voulons parler ni d'égalité sociale, – un ministre est plus qu'un charbonnier, – ni d'égalité intellectuelle, – un artiste est plus qu'un ministre, – ni d'égalité de fortune, – M. de Rothschild possède plus qu'un simple électeur, son égal par le vote, – ni d'aucune sorte d'égalité effective ; nous voulons dire seulement que tous les Français sont égaux devant la loi. » (Ce principe, bien entendu, n'est ni appliqué ni applicable rigoureusement.)
Cependant cette idée de l'égalité des êtres a déjà fait faire, en politique, une série de folies que va bientôt terminer la plus pommée de toutes. Je veux parler du service militaire de trois ans obligatoire pour tout le monde.
Donc, on va prendre tous les Français quels qu'ils soient, de vingt à vingt-trois ans, et on va les enfermer dans une caserne où des sergents instructeurs leur apprendront à distinguer leur pied droit de leur pied gauche et à tourner au commandement.
Au bout de ces trois ans d'instruction militaire, ces hommes, redevenus citoyens, ne seront plus bons à grand-chose. Ils auront, dans tous les cas, perdu absolument l'habitude du travail intellectuel spécial de leur profession.
On n'y gagnera même pas un bon officier, car les bons officiers sont ceux qui, se sentant la vocation militaire, ont choisi spontanément la carrière des armes.
C'est ce qu'on appelle du patriotisme bien compris et de l'égalité bien entendue.
Des princes qu'on nommait les Médicis, et dont le nom est encore entouré d'une certaine gloire, ont eu jadis une manière de voir et de gouverner toute différente de celle que nous appliquent nos députés.
Ils ont pensé, ces naïfs, qu'un peuple était surtout grand par les arts, grand par ses grands hommes, grand par toutes les manifestations du talent et du génie. L'égalité ne les inquiétait guère ! Ils n'auraient point confondu Michel-Ange avec le fusilier Pitou. Ils n'auraient pas invité le sieur Raphaël, exerçant la profession de peintre, à perdre trois ans de ses travaux, afin d'apprendre à marcher en ligne et à astiquer des boutons de cuivre pour la plus grande gloire et le plus grand bien de sa patrie.
Ils s'étaient dit qu'un gouvernement artiste est le plus immortel de tous, et ils ont protégé les artistes, ils les ont aimés, soutenus, payés, attirés de tous les coins du monde ; si bien que le monde entier, encore aujourd'hui, a les yeux sur l'Italie. De tous les bouts de la terre, on vient voir cette terre peuplée de chefs-d'œuvre, mère des arts, mère des peintres, des poètes, des sculpteurs, des ciseleurs et des architectes ; non pas l'Italie du roi Humbert, ni (Italie de Garibaldi, – on va voir (Italie des Médicis, celle qu'ils ont faite et laissée immortelle, celle qu'ils ont meublée de merveilles pour jusqu'à la fin des siècles, celle où ils ont su faire éclore tous les génies en même temps.
On ne dit pas : le siècle de Charlemagne, ni le siècle d’Henri IV, ni le siècle de Napoléon. On ne dira point, plus tard, le siècle de Bismarck, malgré les victoires de ce ravageur stérile. On ne dira pas non plus : le siècle de la République, soyons-en bien persuadés.
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