Elle est alors cuite définitivement dans la partie basse du four, à une température de dix-huit cents degrés environ. Le four met huit jours à refroidir.
Pendant cette grande affaire de la cuisson, tout le monde est sur pied, anxieux. Le FEU est le maître, le puissant maître dont on ne parle qu'avec terreur et respect. Il fait ce qu'il veut, détruit en une minute un travail de deux ans, fond les couleurs à sa guise, déjoue les combinaisons des artistes et des chimistes, dégrade les tons, retravaille l'œuvre des hommes comme un Esprit malin et malfaisant.
On le craint ; on dit : « Voilà une pièce qui sera réussie, si le feu le permet », comme on disait aux temps pieux : « Si Dieu le veut ».
Devant le four qui rougit, le ventre plein de sa nourriture délicate empaquetée en des récipients de terre qui garantissent les objets, tout le monde attend avec inquiétude. L'administrateur passe la nuit, l'ingénieur, le directeur des travaux, le chimiste, les peintres tremblants pour leur œuvre, tous sont là qui regardent le monstre de briques cerclé de fer devenir ardent.
Une troisième cuisson a lieu, pour les ors et certaines ornementations réappliquées.
Ce qui distingue la nouvelle fabrication de M. Lauth, c'est la grande variété des modèles et des décorations. Sèvres renaît. Quelques vases encore se ressentent de la pauvreté de style des époques précédentes ; mais d'autres, les plus nombreux, révèlent une matière nouvelle, une originalité rare, des efforts constants.
Loin de chercher à reproduire sur la porcelaine des sujets et des tableaux comme les peintres en font sur les toiles, le nouvel administrateur s'attache surtout à l'effet décoratif. Et c'est là, en effet, ce qu'on doit uniquement rechercher dans la fabrication des porcelaines ou des faïences artistiques.
Une des plus grosses difficultés est d'obtenir un grand nombre de nuances qui résistent à la haute température où l'on cuit les porcelaines dures. Sèvres, sur ce point, est plus riche actuellement que n'importe quelle fabrique du monde. Et cependant, les produits de cette manufacture sont relativement méprisés. D'où vient cela ? De l'abus des cadeaux faits par l'État.
Chaque jour, le président de la République et les ministres réclament des pièces de Sèvres pour les offrir à des particuliers, à des sociétés de science ou de gymnastique, à des ambassadeurs, à des préfets, à des organisateurs d'œuvres de bienfaisance, à des chefs de bureau, à des attachés de cabinet, à des maires, à des comités quelconques.
Il faut donc produire une quantité inconcevable de morceaux à bon marché, d'une valeur insignifiante, coûtant de vingt à trente francs l'un dans l'autre. Et cette production d'horribles vases gros bleu doit absorber encore plus d'un tiers du budget de la manufacture.
Ces produits communs sont répandus à travers l'Europe et à travers la France, et causent à notre porcelainerie nationale un tort inappréciable.
Ne vaudrait-il pas mieux offrir aux sociétés, aux maires et aux ambassadeurs, de simples boîtes de cigares, et ne produire à Sèvres que des pièces exceptionnelles, dignes de soutenir la vieille réputation de grâce qu'acquit jadis l'élégante fabrique française, fille de la marquise de Pompadour ?
L'amour des poètes
(Gil Blas, 22 mai 1883)
La ville de Rouen, après de longues résistances, a inauguré l'été dernier le petit monument élevé au poète Louis Bouilhet par les amis fidèles du mort.
La cérémonie, mal préparée, mal organisée, fut piteuse. Les gens de lettres parisiens, invités la veille, ou non prévenus, n'y purent venir. Le commerce local figurait seul à cette solennité.
Aujourd'hui, la ville de Cany élève à son tour un monument au poète né dans ses murs, à son poète. Le maire, les adjoints, tout le conseil municipal ont voulu donner l'exemple. Ils ont donné, également, et sans compter, leur temps et leurs écus.
Donc dimanche prochain, 27 mai, un nouveau buste de Louis Bouilhet s'élèvera sur la place de sa ville natale. Et la charmante petite cité normande illuminera, chantera, banquettera et dansera en l'honneur de son fils disparu, mais immortel.
C'est un petit journal de Rouen, le Rabelais, qui a pris l'initiative de cette fête. En province, c'est souvent dans les petits journaux qu'on trouve ainsi l'amour désintéressé des arts et l'audace qu'il faut pour entreprendre des œuvres pieuses de cette nature, qui ne rapporteront point d'argent.
Comme beaucoup de poètes, Louis Bouilhet fut malheureux. Sa vie ne fut guère qu'une suite d'espoirs irréalisés.
Il demeura pauvre, comme l'étaient presque tous les hommes de lettres de sa génération. Il souffrit de la misère, il souffrit de l'indifférence du public pour ses œuvres qu'il sentait supérieures ; et il mourut brusquement alors qu'il semblait plein de force et de vie, miné par les attentes sans fin, les chagrins secrets et le manque d'argent. Car il faut de l'argent à un artiste comme il faut de la liberté à l'oiseau. On ne connut pourtant jamais les tortures de son âme, car il était de cette race forte de souriants chez qui tout semble gai, même la douleur. Son esprit mordant savait rire de tout, de ses misères aussi. Il en riait amèrement, douloureusement, mais il en riait. Les larmoyants l'irritaient, l'exaspéraient. Il avait, au fond de l'esprit, une philosophie paisible, découragée, ironique et plaisante qui s'accommodait de tout, résignée d'avance à tout, et se vengeait des événements par un mépris railleur. Son âme avait deux faces, ou, peut-être, portait deux masques. Et tous deux, parfois, se montraient en même temps, l'un était jovial, l'autre majestueux. Son talent fut familier, gai, héroïque et pompeux.
Il adorait les farces, les bonnes farces gauloises. Un jour, dans une diligence pleine de bourgeois du pays, il dit gravement à un de ses amis fort connu, décore', homme politique influent, après une causerie grave d'une heure que tout le monde écoutait : « C'était à l'époque de ta sortie de la maison centrale de Poissy, après ton affaire de Bruxelles ». Dans ses œuvres, le fond désespéré de sa nature se montre quelquefois. Il jette tout à coup un cri de désespoir affreux qu'on sent venu des entrailles. Il lève la robe dont il se pare et montre la plaie saignante.
« Toute ma lampe a brûlé goutte à goutte,
Mon feu s'éteint avec un dernier bruit,
Sans un ami, sans un chien qui m'écoute,
Je pleure seul dans la profonde nuit. […]
[…] Oh ! la nuit froide ! Oh ! la nuit douloureuse,
Ma main bondit sur mon sein palpitant.
Qui frappe ainsi dans ma poitrine creuse,
Quels sont ces coups sinistres qu'on entend ?
Qu'es-tu ? Qu'es-tu ? parle, ô monstre indomptable
Qui te débats en mes flancs enfermé.
Une voix dit, une voix lamentable :
Je suis ton cœur et je n'ai pas aimé ! »
La soif de l'amour semble avoir toujours été la maladie incurable des poètes, ces grands enfants, impuissants décrocheurs d'étoiles. L'exaltation naturelle d'une âme poétique, exaspérée par l'excitation artistique qu'il faut pour produire, pousse ces êtres d'élite, mais sans équilibre, à concevoir une sorte d'amour idéal, ennuagé, éperdument tendre, extatique, jamais rassasié, sensuel sans être charnel, tellement délicat qu'un rien le fait s'évanouir, irréalisable et surhumain. Et les poètes sont peut-être les seuls hommes qui n'aient jamais aimé une femme, une vraie femme, en chair et en os, avec ses qualités de femme, ses défauts de femme, son esprit de femme, restreint et charmant, ses nerfs de femme et sa troublante femellerie.
Toute femme devant qui s'exalte leur rêve est le symbole d'un être mystérieux, mais féerique : l'être qu'ils chantent, ces chanteurs d'illusions. Elle est, cette vivante adorée par eux, quelque chose comme la statue peinte, image d'un Dieu devant qui s'agenouille le peuple. Où est ce Dieu ? Quel est ce Dieu ? Dans quelle partie du Ciel habite l'inconnue qu'ils ont tous idolâtrée, ces fous, depuis le premier rêveur jusqu'au dernier. Sitôt qu'ils touchent une main qui répond à leur pression, leur âme s'envole dans l'invisible songe loin de la charnelle réalité. Et la femme, éperdue, frémit jusqu'au cœur, d'être aimée ainsi par un poète ! Elle, simple, l'aime comme elles aiment toutes, humainement, avec sa poésie un peu niaise, son exaltation bourgeoise, avec un mélange confus d'idéal et de sensuel, de câlinerie et d'imagination, de baisers et de mots sonores. Mais c'est lui qu'elle aime, lui seul, rien que lui, tel qu'il est en chair et en âme.
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