Le silence des jeunes filles prouva que cet imposant argument était, comme s’y attendait le général, sans réplique.
Il avait été question, la veille, d’une visite de l’abbaye. Le général s’offrit pour cicerone, et, quoique Catherine eût préféré la conduite de la seule Éléonore, elle fut encore heureuse d’accepter sa proposition. Depuis dix-huit heures, elle était dans l’abbaye sans en avoir rien vu qu’un petit nombre de chambres. La boîte à ouvrage, qu’on venait d’ouvrir, fut refermée précipitamment: Catherine était prête.
«Quand ils auraient parcouru lu maison, le général se promettait le plaisir de l’accompagner dans les pépinières et le jardin.» Elle acquiesça d’une révérence.
«Mais peut-être lui serait-il plus agréable de voir d’abord le jardin et les pépinières. Le temps était beau, mais, à cette époque de l’année, pouvait se gâter d’un moment à l’autre. Que préférait-elle? Il se mettait entièrement à sa disposition. Quel était l’avis de sa fille? Qu’est-ce qui flatterait le plus les désirs de la jolie invitée? Il croyait pouvoir le deviner. Oui, certainement, il lisait dans les yeux de miss Morland un judicieux désir de voir, avant tout, les pépinières et le jardin. Du reste, l’avis de miss Morland n’était-il pas toujours judicieux? Elle savait bien que les corridors de l’abbaye, par n’importe quel temps, seraient toujours assez secs. Il se ralliait aveuglément à son avis. Il allait prendre son chapeau et les rejoindrait.» Et sortit.
Catherine, et son visage exprimait du désappointement et de l’inquiétude, se mit à dire qu’elle serait désolée que le général, avec la pensée, erronée, de lui plaire à elle, s’astreignît à parcourir le jardin et les pépinières, contre son gré à lui…
Elle fut interrompue par M lleTilney qui, un peu confuse:
– Je crois que le plus expédient serait de sortir pendant qu’il fait si beau. En ce qui concerne mon père, ne soyez pas inquiète: il sort toujours à cette heure-ci.
Catherine ne savait au juste à quoi s’en tenir. Pourquoi M lleTilney était-elle embarrassée? Y avait-il donc chez le général quelque répugnance à montrer l’abbaye? La proposition pourtant venait de lui. Et n’était-il pas étrange que toujours il se promenât si matin. Ni son père ni M. Allen ne faisaient ainsi. Tout cela était bien contrariant. Elle était impatiente de voir la maison, point curieuse de visiter les pépinières et le jardin. Si, du moins, Henry avait été là… De ce qu’elle verrait, elle ne saurait même pas ce qui était pittoresque. Telles étaient ses pensées, mais elle les garda pour elle et mit son chapeau avec un mécontentement patient.
Quand, de la pelouse, elle vit pour la première fois l’abbaye d’ensemble, elle fut surprise de sa grandeur. Les bâtiments déterminaient une vaste cour rectangulaire. Deux des faces offraient à l’admiration la richesse d’un décor gothique. Le reste était caché par des bouquets d’arbres et un rideau de lierre. Les collines qui s’élevaient derrière la maison comme pour l’abriter étaient belles, même dans ce mois sans feuilles, mars. Catherine n’avait jamais rien vu de comparable, et son impression fut si vive qu’elle la formula, sans se référer à meilleure autorité, hardiment. Le militaire écoutait avec une gratitude extasiée, comme si son propre jugement sur Northanger fût resté en suspens jusqu’à cette minute.
Par le parc, on arriva au jardin potager. Lui aussi, le jardin potager, sollicita des éloges. Le nombre d’acres en était tel que Catherine ne put l’entendre sans effroi. Il était plus de deux fois plus grand, ce jardin potager, que les propriétés de M. Allen et de M. Morland réunies, y ajoutât-on encore le cimetière et le verger. Le nombre des murs à espaliers et des murs d’abri était incalculable et leur longueur infinie. Une cité de serres était installée là. Des populations travaillaient dans l’enceinte. Le général fut satisfait des regards de surprise qui lui disaient, presque aussi clairement que les paroles dont il avait forcé l’émission, que jamais la visiteuse n’avait vu tel jardin. Modestement alors, il avoua que «sans en tirer aucune vanité, il le croyait sans second dans le royaume. S’il avait une marotte, c’était celle-ci. Il aimait un jardin. Quoique assez indifférent à la table, il aimait les bons fruits, et, si non lui, ses enfants. C’était pourtant une servitude que la possession d’un pareil jardin. Les soins les plus attentifs ne préservaient pas toujours les fruits les plus précieux. La serre à ananas n’avait produit que cent fruits l’année dernière. M. Allen, supposait-il, avait ces mêmes déboires.»
– Mais non. M. Allen ne s’occupe pas du jardin. Il n’y entre jamais.
Avec un sourire glorieux, le général souhaita pouvoir imiter M. Allen. Car jamais il n’entrait dans son jardin sans être contrarié de voir que, sur un point ou sur un autre, son plan n’était pas réalisé.
– Les serres à températures différentes, comment sont-elles organisées chez M. Allen? demanda-t-il en expliquant le fonctionnement des siennes.
– M. Allen n’a qu’une petite serre, où M meAllen relègue ses plantes l’hiver, et où on fait du feu de temps en temps.
– Quel homme enviable! dit le général, et tout son être trahissait un joyeux dédain.
Promenée de serre en serre et jusque sous les réservoirs, Catherine, maintenant lasse de regarder et de s’étonner, n’avait plus qu’un désir: sortir des serres. Le général, désireux de constater l’effet de quelques changements récents à ses installations, convia les jeunes filles à le suivre encore: ce ne serait pas une corvée, si toutefois miss Morland n’était pas fatiguée.
– Mais où allez-vous donc, Éléonore? Pourquoi choisir cet humide et obscur sentier? M lleMorland s’y enrhumera. Mieux vaut passer par les pelouses.
– C’est une de mes promenades favorites, ce sentier. Je suis donc tentée de le considérer comme le chemin le plus agréable et le plus court. Mais peut-être, en effet, y fait-il trop frais.
Le sentier sinuait à travers un petit bois touffu de vieux sapins d’Écosse. Séduite à son aspect ombreux, Catherine ne put se tenir d’y faire quelques pas. Une seconde fois, et sans succès, le général la menaça d’un rhume. Mais trop poli pour insister davantage, il s’excusa de ne pouvoir les accompagner. «Il les rejoindrait par une autre route: il ne dédaignait pas la joie du soleil, lui.» Il s’éloigna, et Catherine eut une commotion à constater de quel allégement lui était ce départ. Mais, plus allégée encore que surprise, elle se mit à parler avec une gaieté tranquille de la mélancolie délicieuse qui émanait des choses.
– J’aime tout particulièrement ce coin du parc, dit sa compagne avec un soupir. C’était la retraite favorite de ma mère.
Jusque-là, Catherine n’avait jamais entendu ses nouveaux amis parler de M meTilney. À cette évocation de la morte, elle eut une attitude de silence attentif qui était pour M lleTilney une invitation à parler encore.
– Je me suis promenée si souvent ici avec elle, ajouta Éléonore. Alors je n’aimais pas ce chemin comme je l’ai aimé depuis. Le souvenir me l’a rendu cher.
«Et ce souvenir ne devrait-il pas le rendre cher à son mari? songea Catherine. Cependant il ne voulait pas pénétrer dans le sentier.» M lleTilney continuant à marcher silencieuse, Catherine hasarda:
– Sa mort a dû vous causer un grand chagrin…
– Un grand chagrin et qui s’accroît toujours, répondit Éléonore d’une voix sans timbre. J’avais alors treize ans. Je souffris autant qu’on peut souffrir à cet âge. Pourtant, je ne sus pas, je ne pouvais savoir quelle perte je faisais… (Après un silence:) Je n’ai pas de sœur, vous le savez, et, quoique Henry, quoique mes frères soient très affectueux, et que Henry soit fréquemment ici, il m’est souvent impossible de n’être pas triste.
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