Jane Austen - Catherine Morland

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Écrit en 1803, Catherine Morland (Northanger Abbey) est le premier roman de Jane Austen, même s'il n'a été publié qu'en 1818, un an après sa mort.
La jeune et naïve Catherine Morland est invitée par des voisins de ses parents à passer quelques semaines à Bath. Là, elle se lie d'amitié avec la jeune et inconstante Isabelle Thorpe et son frère, le présomptuteux John qui se pose rapidement en prétendant de Catherine. Elle y rencontre également Henry Tilney et sa charmante soeur Eléonore. Catherine n'est pas insensible au charme de Henry. Aussi, quand le père d'Henry invite Catherine à passer quelques jours dans sa maison, elle est au comble du bonheur. D'autant plus que Catherine, très imprégnée par ses lectures de romans gothiques alors très à la mode, apprend que la demeure de M. Tilney est une ancienne abbaye: Northanger Abbey…

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Tantôt ses courtines mêmes semblaient s’agiter; tantôt la serrure de la porte était secouée comme pour une irruption. Des murmures sourds rampaient par la galerie, et plus d’une fois son sang se glaça à des lamentations lointaines. Les heures et les heures passaient. Catherine avait entendu clamer trois heures par toutes les horloges de la maison… Puis, un grand calme. La tempête s’était-elle calmée? Catherine s’était-elle endormie?…

XXII

Au bruit que fit la servante en repliant les volets, Catherine ouvrit les yeux. Il était huit heures; le feu brûlait déjà dans la cheminée; un allègre matin avait succédé à la nuit furieuse. Renaquirent simultanément en elle le sentiment de son existence et le souvenir du manuscrit. Elle sauta du lit dès que disparut la domestique, réunit les feuillets épars, revint en grande hâte à son oreiller, toute prête à la volupté d’une lecture de découverte. Ce n’était pas un manuscrit aussi copieux que ceux que les romans reproduisaient pour son effroi de lectrice: le rouleau, qui paraissait tout de feuilles volantes, était de dimensions minimes, beaucoup plus petit qu’elle n’avait cru la veille.

Son œil avide parcourut rapidement une page. Était-ce possible? ou bien ses sens la trompaient-ils? Un inventaire de linge en vulgaires caractères modernes! Si elle n’était pas le jouet d’une hallucination, oui, c’était bien une note de blanchissage. Elle prit un autre feuillet: mêmes articles, avec quelques variantes; un troisième, un quatrième, un cinquième, et le sujet persistait: chemises, bas, gilets, cravates. Deux autres feuillets étaient à peine plus impressionnants: ils notaient des dépenses: lettres, poudre à poudrer, cordons de souliers, etc. Le plus grand feuillet, celui qui enveloppait les autres, était une ordonnance de maréchal-vétérinaire, comme l’indiquait sa première ligne: «Appliquer un cataplasme à la jument alezane.» Telle était cette collection (laissée là, sans doute, par une fille de service négligente) qui lui avait valu une nuit blanche. Catherine se sentit humble comme la poussière. L’aventure antérieure n’avait-elle donc pu lui enseigner la sagesse? De son lit elle apercevait un coin comme ironique du coffre. Supposer qu’un manuscrit centenaire ait pu rester ignoré dans cette chambre, ou qu’elle eût seule le talent d’ouvrir un cabinet dont la clef était à la portée de tous! Comment avait-elle pu se leurrer à ce point? Plût au ciel que Henry ignorât toujours sa sottise! Du reste, il en était complice: si l’aspect du cabinet n’avait pas paru concorder si exactement avec la description qu’il avait faite, sa curiosité se fût-elle donné carrière? C’était là sa seule consolation. Impatiente de se débarrasser de ces témoignages de sa folie, les feuillets épars sur les couvertures, elle se leva, les remit autant que possible dans leur ordre primitif, et les replaça dans leur cachette, en formant des vœux pour qu’aucun nouvel incident ne les en fît sortir à sa confusion.

Que les serrures eussent été si rétives restait cependant un fait anormal, car maintenant elle les gouvernait avec une aisance parfaite. Là il y avait certainement quelque chose de mystérieux, et elle s’abandonnait à cette flatteuse supposition, quand la possibilité de portes non closes qu’elle aurait elle-même fermées lui apparut et la fit rougir encore.

Elle sortit au plus vite d’une chambre où les choses mêmes lui reprochaient sa conduite et se rendit, en toute hâte, à la salle du déjeuner, que M lleTilney lui avait désignée la veille. Henry y était seul. L’espoir qu’il formula aussitôt qu’elle n’eût point été incommodée par l’orage et l’allusion qu’il fit au caractère abbatial du logis étaient un peu troublants. Pour rien au monde elle n’eût voulu qu’il soupçonnât sa faiblesse. Cependant, incapable d’un franc mensonge, elle avoua que le vent l’avait un peu empêchée de dormir.

– Mais cette journée est charmante, ajouta-t-elle pour fuir ce dangereux sujet de conversation. Tempêtes et insomnies ne sont rien, une fois passées. Quelles belles jacinthes! J’ai justement appris à aimer les jacinthes.

– Et comment l’avez-vous appris? Empiriquement ou théoriquement?

– C’est votre sœur qui me l’a appris. Je ne saurais dire comment. M meAllen s’efforçait tous les ans de me les faire aimer. Je ne parvenais pas à les aimer, quand enfin, l’autre jour, j’en vis à Milsom Street. Moi qui suis, par nature, indifférente aux fleurs!

– Mais maintenant vous aimez les jacinthes. Tant mieux. Ce vous est une nouvelle source de jouissances, et il est bon d’avoir sur le bonheur le plus de prise possible. D’ailleurs, le goût des fleurs est précieux aux femmes: cela les incite à sortir et à prendre de l’exercice. Quoique l’amour des jacinthes soit un amour casanier, qui peut dire, ce sentiment éveillé, si un jour vous n’en arriverez pas à aimer une rose?

– Je n’ai pas besoin de prétextes pour sortir. Le plaisir de marcher et de respirer l’air frais m’est un appât suffisant. Quand il fait beau, je suis dehors la moitié du temps. Maman dit que je ne suis jamais à la maison.

– Quoi qu’il en soit, je suis content que vous sachiez maintenant aimer les jacinthes. Ce qui importe, en effet, c’est de savoir aimer. Et ma sœur a-t-elle une agréable méthode d’enseignement?

Catherine fut sauve de l’embarras d’une réponse: le général entrait. Les compliments qu’il lui fit indiquaient qu’il était dans une bonne disposition d’esprit.

À table, l’élégance du service s’imposa à l’attention de Catherine. Par fortune, il était du choix du général, qui fut enchanté de l’approbation et qui déclara que ce service était tout ensemble simple et d’un goût habile. Il lui paraissait juste d’encourager l’industrie de son pays. Pour son palais peu exigeant, le thé avait un arôme égal dans du Stafford et dans du Saxe ou du Sèvres. Mais c’était déjà un vieux service, un service qui datait de deux ans; depuis lors la fabrication s’était bien perfectionnée; il avait vu de très beaux spécimens de cette fabrication nouvelle la dernière fois qu’il était allé à Londres, et, s’il n’avait été complètement insoucieux de ces futilités, il aurait pu céder à la tentation. Il croyait cependant qu’avant longtemps il aurait l’occasion d’en choisir un, encore que ce ne dût pas être pour lui. Catherine fut seule à ne pas comprendre l’allusion.

Après le déjeuner, Henry partait pour Woodston, où ses occupations le retiendraient deux ou trois jours. Tous se rendirent dans le vestibule pour le voir monter à cheval. De retour dans la salle du déjeuner, Catherine se mit à la fenêtre, avec l’espoir de l’apercevoir encore.

– Voilà une dure épreuve pour votre frère, Éléonore, dit le général. Woodston paraîtra triste aujourd’hui.

– Est-ce beau, Woodston? demanda Catherine?

– Qu’en dites-vous, Éléonore? Formulez votre opinion. Car, sur ces questions, les femmes sont aussi compétentes que les hommes. Je crois que l’œil le moins prévenu apprécierait comme il convient Woodston. La maison s’élève parmi de belles prairies exposées au sud-est; un beau jardin potager y attient; le mur qui enclôt le jardin, moi-même l’ai fait construire, il y a quelque dix ans, dans l’intérêt de mon fils. Woodston est un bénéfice ecclésiastique qui appartient à la famille. Je suis propriétaire des biens environnants, miss Morland, et, vous pouvez m’en croire, je ne les laisse pas tomber en friche. Ce ne sera pas une propriété d’un mauvais rapport. Henry n’eût-il d’autre revenu que celui de ce bénéfice, il ne serait pas mal loti. Peut-être semblera-t-il bizarre que, moi qui n’ai que trois enfants, je juge qu’une position lui soit nécessaire, et j’avoue qu’il est des moments où tous nous souhaiterions le voir dégagé de toute besogne: mais votre père, miss Morland, serait d’accord avec moi pour penser qu’il est utile que les jeunes gens soient occupés, quel que puisse être à ce sujet l’avis des jeunes filles. Le but n’est pas de gagner de l’argent, mais d’occuper son activité. Mon fils aîné, Frédéric, qui héritera d’une des propriétés territoriales les plus vastes du comté, Frédéric lui-même a une profession.

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