Ann Radcliffe - L’Italien

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Pour Elena, que le spectacle des beautés de la nature trouvait toujours si sensible, la découverte de cette petite tourelle était un bonheur inappréciable. Elle pourrait venir là, puiser dans cette vue magnifique la force d’âme nécessaire pour endurer ses chagrins. Bientôt son attention fut distraite par un bruit de pas dans le corridor. Elle se hâta de redescendre, pensant que c’était sœur Marguerite qui lui apportait son déjeuner. Elle ne se trompait pas. La sœur, étonnée, lui demanda comment elle avait ouvert la porte de sa chambre et où elle était allée. Elena lui répondit avec franchise qu’elle avait trouvé cette porte ouverte et qu’elle était montée jusqu’à une petite tour. Sœur Marguerite la réprimanda durement et quitta la chambre, après avoir eu soin de la refermer à clef. Elena fut ainsi privée de la consolation qu’elle avait goûtée un moment dans la tourelle. Pendant plusieurs jours, elle ne vit absolument que sa sévère geôlière, si ce n’est à l’heure des vêpres où elle était observée avec tant de vigilance qu’elle n’osa dire un seul mot à sœur Olivia, ni même lui parler des yeux. Ceux de sœur Olivia étaient souvent fixés sur elle avec une expression que l’orpheline ne sut pas bien définir; elle crut y voir plus que de la compassion: c’était comme une sorte d’angoisse. Après être sortie de l’église, elle resta encore seule toute la soirée. Mais, le lendemain matin, elle vit sœur Olivia entrer dans sa cellule; elle lui apportait à déjeuner. Une profonde tristesse était empreinte sur ses traits.

– Ah! que je suis heureuse de vous voir, s’écria Elena, et combien j’ai souffert d’une si longue séparation!

– Je viens sur l’ordre de notre abbesse, dit sœur Olivia avec un sourire mélancolique, en s’asseyant sur la couchette de la jeune fille.

– Est-ce donc contre votre gré que vous venez me visiter? demanda tristement Elena.

– Non sans doute, mais…, et elle hésita.

– Ah! je le vois, reprit Elena, vous m’apportez de mauvaises nouvelles?

– Eh bien oui, ma chère enfant, il n’est que trop vrai. Armez-vous de courage. On veut, il faut bien que vous le sachiez, on veut que je vous prépare à prendre le voile. On veut que je vous déclare qu’il n’y a plus pour vous d’autre parti à prendre, puisque vous rejetez le mari qu’on vous propose. Les délais accoutumés ne seraient point observés pour vous et bientôt, après avoir pris le voile blanc, vous seriez obligée de prendre le voile noir.

Après s’être recueillie un instant, Elena dit d’un ton ferme:

– Ce n’est pas à vous que je répondrai, sœur Olivia, puisque c’est contre votre gré que vous vous êtes chargée de ce cruel message, mais seulement à madame l’abbesse. Je déclare, à mon tour, que je ne veux prendre ni voile blanc ni voile noir, que l’on peut bien me traîner de force à l’autel, mais que jamais ma bouche ne prononcera des vœux que mon cœur déteste et que, si ma voix s’élève, ce ne sera que pour protester contre une indigne violence.

Sœur Olivia parut écouter avec une certaine satisfaction cette noble réponse de l’orpheline.

– Je n’ose applaudir à votre résolution, répliqua-t-elle, mais je ne la condamne point. Sans doute avez-vous laissé dans le monde quelque attachement qui rendrait trop déchirante une séparation éternelle. Des parents, des amis peut-être…

– Je n’en ai point, interrompit Elena avec un soupir, hors un seul ami. Et c’est de celui-là qu’ils veulent me séparer.

– Pauvre enfant! dit sœur Olivia. Pardonnez-moi une question peut-être indiscrète: quel est votre nom?

– Elena Rosalba.

– Quoi? Comment? dit sœur Olivia en l’examinant avec attention.

– Elena Rosalba, répéta l’orpheline, et permettez-moi de vous demander la cause de votre étonnement. Connaissez-vous quelqu’un de ce nom?

– Non, répondit tristement la religieuse, mais vos traits ont quelque ressemblance avec ceux d’une amie que j’ai perdue.

En prononçant ces mots, son émotion était visible. Elle se leva pour se retirer.

– Je crains de prolonger ma visite, dit-elle, de peur qu’on ne m’empêche de la renouveler. Quelle réponse vais-je porter à l’abbesse? Si vous êtes déterminée au refus que vous venez de me signifier, je vous conseille, mon enfant, d’en adoucir l’expression; car je connais le caractère de cette femme mieux que vous.

– Vous à qui je dois tant de reconnaissance pour la bienveillance que vous me témoignez, dit Elena, jugez vous-même de ce qu’il convient de dire. Mais, en adoucissant les termes de mon refus, n’oubliez pas, de grâce, qu’il est absolu et prenez garde que l’abbesse ne puisse mettre mes ménagements sur le compte de l’irrésolution.

– Comptez sur moi, répondit sœur Olivia. Adieu. Je reviendrai vous voir ce soir, si je le puis. La porte restera ouverte, afin de vous procurer un peu plus d’air et de vue; car le petit escalier, au bout du corridor, conduit à une chambre fort agréable.

– J’y suis déjà montée, et je vous remercie de cette distraction qui a soulagé mes peines. Je les oublierais presque si j’avais quelques livres et quelques crayons.

– Je suis bien aise de savoir cela, dit la religieuse avec un sourire affectueux. Adieu. Surtout, ne posez à sœur Marguerite aucune question à mon sujet, et ne lui parlez pas des petites attentions que j’ai pour vous.

Après le départ de sœur Olivia, Elena demeura quelque temps plongée dans ses réflexions d’où elle fut tirée par sœur Marguerite qui venait pour la conduire au réfectoire, l’abbesse ayant eu la bonté de permettre qu’elle dînât avec les novices. Cette permission ne fit aucun plaisir à Elena; elle aurait mieux aimé se réfugier dans sa petite tour que de s’exposer aux regards curieux de ses nouvelles compagnes. Elle suivit tristement sœur Marguerite le long des corridors silencieux, jusqu’à la salle où l’on était déjà réuni. Elle n’éprouva pas moins d’embarras que de surprise en voyant tous les yeux fixés sur elle. Les novices se mirent à chuchoter et à sourire; pas une ne s’approcha d’elle pour l’encourager; pas une ne l’invita à s’asseoir près d’elle; enfin, elle ne fut l’objet d’aucune de ces attentions délicates par lesquelles une âme généreuse se plaît à relever les faibles et les malheureux.

Elena prit un siège, et peu à peu la dignité de ses manières changea les dispositions malveillantes dont elle avait d’abord été l’objet. Après le repas, elle eut hâte, pour la première fois, de regagner sa cellule. Sœur Marguerite ne l’y enferma pas; acte de condescendance qui semblait lui coûter, mais qui venait sans doute d’un ordre supérieur. Dès qu’Elena fut seule, elle monta à la tourelle. Sœur Olivia y avait fait porter une chaise, une table sur laquelle étaient posés quelques livres et un vase de fleurs. La captive ne put retenir son attendrissement à cette preuve des soins généreux de la bonne religieuse; et, regardant les livres, elle y trouva, parmi quelques ouvrages mystérieux, plusieurs des meilleurs poètes italiens. Elle s’assit près de sa fenêtre et, un volume du Tasse à la main, elle laissa errer son imagination sur les scènes créées par ce brillant génie, jusqu’à ce que le déclin du jour la rappelât à des événements plus réels. Elle pensa alors à Vivaldi; elle pleura en songeant que peut-être elle ne le reverrait jamais, quoique sans doute il fût déjà à sa recherche. Tous les détails de leur dernière entrevue lui revinrent en mémoire et, quand elle se figura le désespoir du jeune homme venant à la villa Altieri sans l’y trouver, tout le courage dont elle faisait montre pour lutter contre ses propres maux faiblit à l’idée de ceux que son amant avait dû endurer. La cloche du soir l’ayant avertie, elle se rendit à l’office avec sœur Marguerite; et, de là, elle revint dans sa chambre où sœur Olivia ne tarda pas à la rejoindre. Celle-ci lui rapporta, avec un mélange de franchise et de discrétion, ce qui s’était passé entre elle et l’abbesse. Le résultat de cet entretien fut que la supérieure avait autant d’obstination que sa prisonnière montrait de fermeté.

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