Tous les spectateurs jetèrent un cri terrible: le cheval était tombé, et le roi avait la cuisse engagée sous lui.
– La main, Sire, rendez la main, dit Henri. Le roi lâcha la bride de son cheval, saisit la selle de la main gauche, essayant de tirer de la droite son couteau de chasse; mais le couteau, pressé par le poids de son corps, ne voulut pas sortir de sa gaine.
– Le sanglier! le sanglier! cria Charles. À moi, d’Alençon! à moi!
Cependant le cheval, rendu à lui-même, comme s’il eût compris le danger que courait son maître, tendit ses muscles et était parvenu déjà à se relever sur trois jambes, lorsqu’à l’appel de son frère, Henri vit le duc François pâlir affreusement et approcher l’arquebuse de son épaule; mais la balle, au lieu d’aller frapper le sanglier, qui n’était plus qu’à deux pas du roi, brisa le genou du cheval, qui retomba le nez contre terre. Au même instant le sanglier déchira de son boutoir la botte de Charles.
– Oh! murmura d’Alençon de ses lèvres blêmissantes, je crois que le duc d’Anjou est roi de France, et que moi je suis roi de Pologne.
En effet le sanglier labourait la cuisse de Charles, lorsque celui-ci sentit quelqu’un qui lui levait le bras; puis il vit briller une lame aiguë et tranchante qui s’enfonçait et disparaissait jusqu’à la garde au défaut de l’épaule de l’animal, tandis qu’une main gantée de fer écartait la hure déjà fumante sous ses habits.
Charles, qui dans le mouvement qu’avait fait le cheval était parvenu à dégager sa jambe, se releva lourdement, et, se voyant tout ruisselant de sang, devint pâle comme un cadavre.
– Sire, dit Henri, qui toujours à genoux maintenait le sanglier atteint au cœur, Sire, ce n’est rien, j’ai écarté la dent, et Votre Majesté n’est pas blessée.
Puis il se releva, lâchant le couteau, et le sanglier tomba, rendant plus de sang encore par sa gueule que par sa plaie.
Charles, entouré de tout un monde haletant, assailli par des cris de terreur qui eussent étourdi le plus calme courage, fut un moment sur le point de tomber près de l’animal agonisant. Mais il se remit; et se retournant vers le roi de Navarre, il lui serra la main avec un regard où brillait le premier élan de sensibilité qui eût fait battre son cœur depuis vingt-quatre ans.
– Merci, Henriot! lui dit-il.
– Mon pauvre frère! s’écria d’Alençon en s’approchant de Charles.
– Ah! c’est toi, d’Alençon! dit le roi. Eh bien, fameux tireur, qu’est donc devenue ta balle?
– Elle se sera aplatie sur le sanglier, dit le duc.
– Eh! mon Dieu! s’écria Henri avec une surprise admirablement jouée, voyez donc, François, votre balle a cassé la jambe du cheval de Sa Majesté. C’est étrange!
– Hein! dit le roi. Est-ce vrai, cela?
– C’est possible, dit le duc consterné; la main me tremblait si fort!
– Le fait est que, pour un tireur habile, vous avez fait là un singulier coup, François! dit Charles en fronçant le sourcil. Une seconde fois, merci, Henriot! Messieurs, continua le roi, retournons à Paris, j’en ai assez comme cela.
Marguerite s’approcha pour féliciter Henri.
– Ah! ma foi, oui, Margot, dit Charles, fais-lui ton compliment, et bien sincère même, car sans lui le roi de France s’appelait Henri III.
– Hélas! madame, dit le Béarnais, M. le duc d’Anjou, qui est déjà mon ennemi, va m’en vouloir bien davantage. Mais que voulez-vous! on fait ce qu’on peut; demandez à M. d’Alençon.
Et, se baissant, il retira du corps du sanglier son couteau de chasse, qu’il plongea deux ou trois fois dans la terre, afin d’en essuyer le sang.
(1845)
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
[1]– Qui est à ma portière? – Deux pages et un écuyer. – Bon! ce sont des barbares! Dites-moi, La Mole, qui avez-vous trouvé dans votre chambre? – Le duc François. – Faisant? – Je ne sais quoi. – Avec? – Avec un inconnu.
[2]Je suis seule; entrez, mon cher.