Jonathan Littell - Les Bienveillantes

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"En fait, j'aurais tout aussi bien pu ne pas écrire. Après tout, ce n'est pas une obligation. Depuis la guerre, je suis resté un homme discret; grâce à Dieu, je n'ai jamais eu besoin, comme certains de mes anciens collègues, d'écrire mes Mémoires à fin de justification, car je n'ai rien à justifier, ni dans un but lucratif, car je gagne assez bien ma vie comme ça. Je ne regrette rien: j'ai fait mon travail, voilà tout; quant à mes histoires de famille, que je raconterai peut-être aussi, elles ne concernent que moi; et pour le reste, vers la fin, j'ai sans doute forcé la limite, mais là je n'étais plus tout à fait moi-même, je vacillais, le monde entier basculait, je ne fus pas le seul à perdre la tête, reconnaissez-le. Malgré mes travers, et ils ont été nombreux, je suis resté de ceux qui pensent que les seules choses indispensables à la vie humaine sont l'air, le manger, le boire et l'excrétion, et la recherche de la vérité. Le reste est facultatif."Avec cette somme qui s'inscrit aussi bien sous l'égide d'Eschyle que dans la lignée de Vie et destin de Vassili Grossman ou des Damnés de Visconti, Jonathan Littell nous fait revivre les horreurs de la Seconde Guerre mondiale du côté des bourreaux, tout en nous montrant un homme comme rarement on l'avait fait: l'épopée d'un être emporté dans la traversée de lui-même et de l'Histoire.

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«Oui», dis-je. Je jetai un regard de côté: le fusil de Hanning gisait sur l'herbe près de son casque, comme abandonné. Lorsque la tête de Hanning dépassa juste du sol, le vieux se déclara satisfait. J'aidai Hanning à ressortir. «Et maintenant?» demandai-je. – «Maintenant, tu dois me mettre dedans. Eh, quoi? Tu ne crois pas que Dieu va m'envoyer la foudre?» Je me tournai vers Hanning: «Rottwachtmeister. Remettez votre uniforme et fusillez cet homme». Hanning rougit, cracha au sol et jura. «Qu'y a-t-il?» – «Sauf votre respect, Herr Hauptsturmführer, pour les tâches spéciales, je dois avoir un ordre de mon supérieur». – «Le Leutnant Reuter vous a mis à ma disposition». Il hésita: «Bon, d'accord», dit-il enfin. Il remit sa veste, sa grande plaque et son casque après s'être brossé le pantalon, et empoigna son fusil. Le vieux s'était placé au bout de la tombe, face aux montagnes, et souriait toujours. Hanning épaula son fusil et le dirigea vers la nuque du vieux. Je me sentis soudain pris d'angoisse, «Attendez!» Hanning baissa son fusil et le vieux tourna la tête vers moi. «Et ma tombe à moi, lui demandai-je, tu l'as vue aussi?» Il sourit: «Oui» Ma respiration sifflait, je devais être blême, une vaine angoisse m'envahissait: «Elle se trouve où?» Il continuait à sourire: «Ça, je ne te le dirai pas». – «Tirez!» criai-je à Hanning. Hanning leva le fusil et tira. Le vieux tomba comme une poupée dont on a sectionné les fils, d'un coup. Je m'approchai de la fosse et me penchai: il gisait au fond comme un sac, la tête tournée de côté, souriant toujours un peu dans sa barbe éclaboussée de sang; ses yeux ouverts, dirigés vers la paroi de terre, riaient aussi. Je tremblais. «Refermez ça», ordonnai-je sèchement à Hanning. Au pied du Matchouk, je renvoyai Hanning à l'A OK et me rendis par la galerie Académique aux bains Pouchkine, que la Wehrmacht avait partiellement réouverts pour ses convalescents. Là, je me mis nu et plongeai mon corps dans l'eau brûlante, brunâtre et sulfureuse. Je restai un long moment puis me rinçai sous une douche froide. Ce traitement me revigora le corps et l'âme: ma peau était marbrée de rouge et de blanc, je me sentais éveillé, presque léger. Je retournai à mes quartiers et m'allongeai une heure, les pieds croisés sur le divan, face à la porte-fenêtre ouverte. Puis je me changeai et descendis à l'A OK chercher la voiture que j'avais demandée le matin. En route, je fumai et contemplai les volcans, les montagnes douces et bleues du Caucase, Le soir tombait déjà, c'était l'automne. À l'entrée de Kislovodsk la route passait le Podkoumok; en bas, des charrettes de paysans traversaient la rivière à gué; la dernière, une planche posée sur roues, était tirée par un chameau aux longs poils et au cou épais. Hohenegg m'attendait au casino. «Vous avez l'air en pleine forme», me lança-t-il en me voyant – «Je renais. Mais j'ai eu une journée curieuse,» – «Vous me raconterez ça». Deux bouteilles de vin blanc du Palatinat attendaient à côté de la table dans des seaux à glace: «Je me suis fait envoyer ça par ma femme». – «Docteur, vous êtes un diable d'homme.» Il déboucha la première: le vin était frais et mordait la langue, laissant derrière lui la caresse du fruit. «Comment va votre conférence?» lui demandai-je, – «Très bien. Nous avons passé en revue le choléra, le typhus et la dysenterie, et en venons maintenant au douloureux sujet des engelures».

«Ce n'est pas encore la saison». – «Ça va bientôt l'être. Et vous?» Je lui narrai l'histoire du vieux Bergjude. «Un sage, ce Nahum ben Ibrahim, commenta-t-il lorsque j'eus fini. Nous pouvons l'envier». – «Vous avez sans doute raison». Notre table était placée tout contre une cloison; derrière se trouvait une cabine privée, d'où émanaient des rires et des éclats de voix indistincts. Je bus encore un peu de vin. «Néanmoins, ajoutai-je, je vous avoue que j'ai du mal à le comprendre». – «Moi, pas du tout, affirma Hohenegg. Voyez-vous, il y a à mon sens trois attitudes possibles devant cette vie absurde. D'abord l'attitude de la masse, hoïpolloï, qui refuse simplement de voir que la vie est une blague. Ceux-là n'en rient pas, mais travaillent, accumulent, mastiquent, défèquent, forniquent, se reproduisent, vieillissent et meurent comme des bœufs attelés à la charrue, idiots comme ils ont vécu. C'est la grande majorité. Ensuite, il y a ceux, comme moi, qui savent que la vie est une blague et qui ont le courage d'en rire, à la manière des taoïstes ou de votre Juif. Enfin, il y a ceux, et c'est si mon diagnostic est exact votre cas, qui savent que la vie est une blague, mais qui en souffrent. C'est comme votre Lermontov, que j'ai enfin lu: Jizn takaïa poustaïa i gloupaïa choutka, écrit-il». Je connaissais maintenant assez de russe pour comprendre et compléter: «Il aurait dû ajouter: i groubaïa, "une blague vide, idiote et sale"«. – «Il l'a certainement pensé. Mais c'aurait ruiné la scansion». – «Ceux qui ont cette attitude savent pourtant que la précédente existe», dis-je. – «Oui, mais ils ne parviennent pas à l'assumer». Les voix de l'autre côté de la cloison étaient devenues plus nettes: une serveuse avait laissé ouvert le rideau de la cabine en ressortant. Je reconnus les intonations grossières de Turek et de son comparse Pfeiffer. «Des femmes comme ça, ça devrait être interdit à la S S!» criaillait Turek. – «Ça l'est. Il devrait être dans un camp de concentration, pas dans un uniforme», répondit Pfeiffer. «Oui, fit une autre voix, mais il faut des preuves». – «On les a vus, dit Turek. L'autre jour, derrière le Matchouk. Ils ont quitté la route pour aller faire leurs choses dans les bois». – «Vous en êtes sûr?» -»Je vous en donne ma parole d'officier». – «Et vous l'avez bien reconnu?» – «Aue? Il était aussi près de moi que vous l'êtes maintenant». Les hommes se turent subitement. Turek se retourna lentement et me vit debout dans l'entrée de la cabine. Son visage cramoisi se vida de son sang. Pfeiffer, au bout de la table, jaunissait. «Il est bien regrettable que vous usiez aussi légèrement de votre parole d'officier, Hauptsturmführer, dis-je distinctement, d'une voix égale et neutre. Cela la dévalue. Toutefois, il est encore temps de retirer vos paroles infâmes. Je vous préviens: si vous ne le faites pas, nous nous battrons». Turek s'était levé en repoussant brutalement sa chaise. Un tic absurde lui déformait les lèvres, lui donnant un air encore plus veule et désemparé que d'habitude. Il cherchait les yeux de Pfeiffer: celui-ci l'encouragea d'un signe de tête. «Je n'ai rien à retirer», grinça-t-il d'une voix blanche. Il hésitait encore à aller jusqu'au bout. J'étais empli d'une forte exaltation; mais ma voix restait calme, précise. «En êtes-vous bien sûr?» Je voulais le pousser, l'enflammer et refermer toutes les portes derrière lui. «Je ne serai pas aussi facile à tuer qu'un Juif désarmé, soyez-en certain». Ces paroles provoquèrent un tumulte. «On insulte la S S!» braillait Pfeiffer. Turek était blême, il me regardait comme un taureau enragé, sans rien dire. «Très bien, alors, dis-je. Je vous enverrai quelqu'un tout à l'heure aux bureaux du Teilkommando». Je tournai les talons et sortis du restaurant. Hohenegg me rattrapa sur les marches:

«Ce n'est pas bien malin, ce que vous avez fait là. Lermontov vous est décidément monté à la tête». Je haussai les épaules. «Docteur, je vous crois un homme d'honneur. Serez-vous mon second?» Ce fut son tour de hausser les épaules. «Si vous le souhaitez. Mais c'est idiot» Je lui tapai amicalement sur l'épaule. «Ne vous en faites pas! Tout se passera bien. Mais n'oubliez pas votre vin, nous en aurons besoin». Il me mena à sa chambre et nous achevâmes la première bouteille. Je lui parlai un peu de ma vie et de mon amitié pour Voss: «Je l'apprécie beaucoup. C'est un type étonnant. Mais cela n'a rien à voir avec ce que s'imaginent ces porcs». Puis je l'envoyai aux bureaux du Teilkommando et entamai la seconde bouteille en l'attendant, fumant et regardant le soleil d'automne jouer sur le grand parc et les flancs du Maloe Sedlo. Il revint de sa course au bout d'une heure. «Je vous préviens, dit-il de but en blanc, ils trament un sale coup». – «Comment cela?» – «Je suis entré au Kommando et je les ai entendus beugler. J'ai raté le début de la conversation, mais j'ai entendu le gros dire: "Comme ça nous ne prendrons pas de risques. De toute façon il ne mérite rien d'autre." Puis votre adversaire, celui qui a une tête de Juif, c'est ça?, a répondu. "Et son témoin?" L'autre criait: "Tant pis pour lui aussi." Après ça je suis entré et ils se sont tus. À mon avis ils s'apprêtent tout bonnement à nous massacrer. Vous parlez d'un honneur SS». – «Ne vous inquiétez pas, docteur. Je prendrai mes précautions. Vous vous êtes mis d'accord pour les arrangements?» – «Oui. Nous les rejoindrons demain soir à six heures à la sortie de Jeleznovodsk et nous irons trouver une balka isolée. Le mort, on le mettra sur le compte des partisans qui rôdent par là-bas». -»Oui, la bande à Poustov. C'est une bonne idée. Si nous allions manger?»

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