Jonathan Littell - Les Bienveillantes
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Je vins à sa rescousse: «Elle sera transférée ailleurs». – «Je vois», dit Voss. Il réfléchit un moment puis dit à Kern: «À ma connaissance, les Tats ont leur propre langue qui est un dialecte iranien et n'a rien à voir avec les langues caucasiques ou le turc. Il existerait des Tats musulmans; à Derbent, je ne sais pas, mais je me renseignerai». – «Merci, dit Kern. Vous croyez que j'aurais dû la garder?» – «Mais non. Je suis sûr que vous avez eu raison». Kern eut l'air rassuré; il n'avait visiblement pas saisi l'ironie des dernières paroles de Voss. Nous bavardâmes encore un moment et il prit congé. Voss le regarda partir avec un air interloqué. «Ils sont un peu curieux, vos collègues», dit-il enfin. – «Comment cela?» – «Ils posent parfois des questions déconcertantes». Je haussai les épaules: «Ils font leur travail». Voss secoua la tête: «Vos méthodes me paraissent un peu arbitraires. Enfin, ce n'est pas mes affaires». Il semblait mécontent. «Quand est-ce que nous irons au musée Lermontov?» demandai-je pour changer le sujet. – «Quand vous voudrez. Dimanche?» – «S'il fait beau, vous m'emmènerez voir le lieu du duel».
Les informations les plus diverses, et parfois les plus contradictoires, affluaient au sujet de la nouvelle administration militaire. Le General Köstring installait ses bureaux à Vorochilovsk. C'était un officier déjà âgé, rappelé de la retraite, mais mes interlocuteurs à l'Abwehr affirmaient qu'il restait vigoureux, et l'appelaient le Sage Marabout. Il était né à Moscou, avait mené la mission militaire allemande à Kiev, auprès du Hetman Skoropadsky en 1918, et avait servi deux fois comme attaché militaire à notre ambassade à Moscou: il passait donc pour un des meilleurs experts allemands sur la Russie. L'Oberst von Gilsa m'arrangea un entretien avec le nouveau représentant de l'Ostministerium auprès de Köstring, un ancien consul à Tiflis, le Dr. Otto Bräutigam. Avec ses lunettes rondes cerclées, son col amidonné, et son uniforme marron arborant le Badge d'or du Parti, je le trouvais un peu raide; il restait distant, presque froid, mais me fit une meilleure impression que la plupart des Goldfasanen. Von Gilsa m'avait expliqué qu'il détenait un poste important au département politique du ministère. «Je suis heureux de vous rencontrer, lui dis-je en lui serrant la main. Peut-être pourrez-vous enfin nous apporter quelques éclaircissements». – «J'ai rencontré le Brigadeführer Korsemann à Vorochilovsk et j'ai eu une longue conversation avec lui. L'Einsatzgruppe a bien été informé?» – «Oh, certainement! Mais si vous avez quelques minutes, je serai ravi de vous parler, car ces questions m'intéressent beaucoup». Je menai Bräutigam à mon bureau et lui offris à boire; il refusa poliment. «L'Ost-ministerium a dû être déçu par la décision de suspendre l'établissement du Reichskommissariat, j'imagine?» commençai-je. – «Pas du tout. Au contraire, nous estimons que la décision du Führer est une occasion unique de corriger la politique désastreuse que nous menons dans ce pays». – «Comment cela?» – «Vous devez voir que les deux Reichskommissare actuellement en place ont été nommés sans que le ministre Rosenberg soit consulté, et que l'Ostministerium n'exerce sur eux pour ainsi dire aucun contrôle. Ce n'est donc pas notre faute si les Gauleiter Koch et Lohse n'en font qu'à leur tête; la responsabilité en incombe à ceux qui les soutiennent. C'est leur politique inconsidérée et aberrante qui vaut au ministère sa réputation de Chaostministerium». Je souris; mais lui restait sérieux. «En effet, dis-je, j'ai passé un an en Ukraine, et la politique du Reichskommissar Koch nous a posé pas mal de problèmes. On peut dire qu'il a été un très bon recruteur pour le compte des partisans». – «Tout comme le Gauleiter Sauckel et ses chasseurs d'esclaves. C'est ce que nous voulons éviter ici. Voyez-vous, si l'on traite les tribus caucasiennes comme on a traité les Ukrainiens, elle se soulèveront et rejoindront les montagnes. Alors, nous n'en finirons jamais. Les Russes, au siècle dernier, ont mis trente ans à soumettre l'imam Chamil. Pourtant les rebelles n'étaient que quelques milliers; pour les mater, les Russes ont dû déployer jusqu'à trois cent cinquante mille soldats!» Il marqua une pause et poursuivit: «Le ministre Rosenberg, ainsi que le département politique du ministère, prêche depuis le début de la campagne une ligne politique claire: seule une alliance avec les peuples de l'Est opprimés par les bolcheviques permettra à l'Allemagne d'écraser définitivement le système Staline. Jusqu'ici, cette stratégie, cette Ostpolitik si vous voulez, n'a pas reçu d'échos; le Führer a toujours soutenu ceux qui pensent que l'Allemagne peut accomplir cette tâche seule, en réprimant les peuples qu'elle devait libérer. Le Reichskommissar désigné Schickedanz, malgré sa vieille amitié avec le ministre, semble aussi abonder dans ce sens. Mais des têtes froides au sein de la Wehrmacht, notamment le Generalquartiermeister Wagner, ont voulu éviter au Caucase une répétition du désastre ukrainien. Leur solution, garder la région sous contrôle militaire, nous semble bonne, d'autant plus que le général Wagner a expressément tenu à impliquer les éléments les plus clairvoyants du ministère, comme le prouve ma présence ici. Pour nous comme pour la Wehrmacht, c'est une chance unique de démontrer que l'Ostpolitik est la seule valable; si nous réussissons ici, nous aurons peut-être la possibilité de réparer les dégâts accomplis en Ukraine et dans l'Ostland». – «Les enjeux sont donc considérables», commentai-je. – «Oui» – «Et le Reichskommissar désigné Schickedanz n'a pas été trop vexé de se retrouver ainsi à l'écart? Lui aussi bénéficie d'appuis». Bräutigam eut un geste méprisant de la main; ses yeux luisaient derrière les verres de ses lunettes: «Personne ne lui a demandé son avis. De toute façon, le Reichskommissar désigné Schickedanz est bien trop occupé à étudier les esquisses de son futur palais de Tiflis, et à discuter avec ses adjoints du nombre de portails nécessaires, pour se pencher comme nous autres sur des détails de gestion». – «Je vois». Je réfléchis un instant: «Encore une question. Comment dans cet arrangement voyez-vous le rôle de la S S et de la SP?» – «La Sicherheitspolizei a bien entendu des tâches importantes à mener. Mais elles devront être coordonnées avec le groupe d'armées et l'administration militaire afin de ne pas interférer avec les initiatives positives. En clair, comme je l'ai suggéré au Brigadeführer Korsemann, il faudra montrer une certaine délicatesse dans les relations avec les minorités montagnardes et cosaques. Il y a parmi eux, en effet, des éléments qui ont collaboré avec les communistes, mais par nationalisme plutôt que par conviction bolchevique, pour défendre les intérêts de leur peuple. Il ne s'agit pas de les traiter d'office comme des commissaires ou des fonctionnaires staliniens». – «Et que pensez-vous du problème juif?» Il leva la main: «Ça, c'est autre chose. Il est clair que la population juive reste l'un des soutiens principaux du système bolchevique». Il se leva pour prendre congé. «Je vous remercie d'avoir pris le temps de discuter avec moi», dis-je en lui serrant la main sur le perron. – «Je vous en prie. Je crois qu'il est très important que nous gardions de bonnes relations avec la S S autant qu'avec la Wehrmacht. Mieux vous comprendrez ce que nous voulons faire ic i, mieux les choses se passeront». – «Vous pouvez être certain que je ferai un rapport dans ce sens à mes supérieurs». – «Très bien! Voici ma carte. Heil Hitler!»
Voss jugea cette conversation fort comique lorsque je la lui rapportai. «Il était temps! Rien de tel que l'insuccès pour aiguiser les esprits». Nous nous étions retrouvés comme convenu, le dimanche, en fin de matinée, devant la Feldkommandantur. Une troupe de gamins s'agglutinaient aux barricades, fascinés par les motocyclettes et un Schwimmwagen amphibie garé là. «Partisans!» beuglait un territorial qui essayait en vain de les disperser à coups de badine; à peine chassés d'un côté, ils affluaient de l'autre, et le réserviste s'essoufflait déjà. Nous gravissions la côte raide de la rue Karl-Marx, vers le musée, et je finissais-de résumer les propos de Bräutigam. «Mieux vaut tard que jamais, commenta Voss, mais à mon avis ça ne marchera pas. Nous avons pris trop de mauvaises habitudes. Cette histoire d'administration militaire n'est qu'un délai de grâce. Dans six ou dix mois ils seront bien obligés de passer la main, et alors tous les chacals qu'on tient encore en laisse vont affluer, les Schickedanz, les Körner, la Sauckel-Einsatz, et ça va de nouveau être le bordel. Le problème, voyez-vous, c'est que nous n'avons aucune tradition coloniale. Déjà, avant la Grande Guerre, nous gérions très mal nos possessions africaines. Et puis après, nous n'avions plus de possessions du tout, et le peu d'expérience accumulé au sein des administrations coloniales a été perdu. Vous n'avez qu'à comparer avec les Anglais: regardez la finesse, le doigté avec lesquels ils gouvernent et exploitent leur Empire. Ils savent très bien manier le bâton, quand il le faut, mais ils proposent toujours d'abord des carottes, et reviennent tout de suite aux carottes après le coup de bâton. Même les Soviétiques, au fond, ont fait mieux que nous: malgré leur brutalité, ils ont su créer un sentiment d'identité commune, et leur Empire tient. Les troupes qui nous ont mis en échec sur le Terek étaient surtout composées de Géorgiens et d'Arméniens. J'ai parlé avec des prisonniers arméniens: ils se sentent soviétiques et se battent pour l'URSS, sans complexes. Nous n'avons rien su leur proposer de mieux». Nous étions arrivés devant la porte verte du musée et je frappai. Après quelques minutes le portail à véhicules, un peu plus haut, s'entrouvrit, laissant apercevoir un vieux paysan ridé à casquette, la barbe et les doigts calleux jaunis par la makhorka. Il échangea quelques paroles avec Voss, puis tira un peu plus le portail. «Il dit que le musée est fermé, mais que si on veut, on peut regarder. Quelques officiers allemands vivent ici, dans la bibliothèque». Le portail s'ouvrait sur une petite cour pavée, entourée de coquettes bâtisses passées à la chaux; à droite, il y avait un second étage érigé sur une remise, avec un escalier extérieur, la bibliothèque se trouvait là. Derrière se dressait le Matchouk, omniprésent, massif, des lambeaux de nuages accrochés au flanc est. Sur la gauche, plus bas, on apercevait un petit jardin, avec des vignes sur une treille, puis d'autres bâtisses aux toits couverts de chaume. Voss montait les marches de la bibliothèque. Dedans, les rayons en bois verni prenaient tellement de place que l'on pouvait à peine se faufiler. Le vieux nous avait suivis; je lui tendis trois cigarettes; son visage s'éclaira, mais il resta près de la porte à nous surveiller. Voss examinait les livres à travers les vitrines mais ne touchait à rien. Mon regard se fixa sur un petit portrait à l'huile de Lermontov, d'une facture assez fine: il était représenté en dolman rouge chamarré d'épaulettes et de passements dorés, les lèvres humides, les yeux étonnamment inquiets, hésitant tout juste entre la rage, la peur, ou une moquerie sauvage. Dans un autre angle pendait un portrait gravé, sous lequel je déchiffrai péniblement une inscription en cyrillique: c'était Martynov, le meurtrier de Lermontov. Voss tentait d'ouvrir une des étagères, mais elle était fermée. Le vieux lui dit quelque chose et ils discutèrent un peu. «Le conservateur s'est enfui, traduisit Voss à mon intention. Une des employées a les clefs, mais elle n'est pas là aujourd'hui. Dommage, ils ont de belles choses». – «Vous reviendrez». – «Certainement. Venez, il va nous ouvrir la maison de Lermontov». Nous traversâmes la cour et le petit jardin pour gagner une des maisons basses. Le vieux repoussa la porte; dedans, il faisait sombre, mais la lumière versée par l'ouverture permettait d'y voir. Les murs avaient été blanchis à la chaux, le mobilier était simple; il y avait de beaux tapis orientaux et des sabres caucasiens accrochés à des clous. Un divan étroit paraissait très inconfortable. Voss s'était arrêté devant un bureau qu'il caressait des doigts. Le vieux lui expliqua encore quelque chose. «Il a écrit Un héros de notre temps à cette table», traduisit pensivement Voss. – «Ici même?» – «Non, à Saint-Pétersbourg. Quand le musée a été créé, le gouvernement a fait envoyer la table ici». Il n'y avait rien d'autre à voir. À l'extérieur, des nuages voilaient le soleil. Voss remercia le vieux à qui je donnai encore quelques cigarettes. «Il faudra revenir quand il y aura quelqu'un qui puisse tout expliquer, dit Voss. Au fait, ajouta-t-il au portail, j'ai oublié de vous dire: le professeur Oberländer est ic i». – «Oberländer? Mais je le connais. Je l'ai rencontré à Lemberg, au début de la campagne». – «Tant mieux. J'allais vous proposer de dîner avec lui». Dans la rue, Voss prit à gauche, vers la grande allée dallée qui partait de la statue de Lénine. Le chemin montait toujours, j'avais déjà le souffle court. Au lieu de quitter l'allée vers la Harpe éolienne et la galerie Académique, Voss continua tout droit, le long du Matchouk, sur une route pavée que je n'avais jamais encore empruntée. Le ciel s'assombrissait rapidement et je craignais qu'il ne pleuve. Nous dépassâmes quelques sanatoriums, puis ce fut la fin du bitume et nous continuâmes sur un large chemin de terre battue. Cet endroit était peu fréquenté: un paysan assis sur un chariot nous croisa dans un tintement de harnais, entrecoupé des meuglements de son bœuf et du grincement des roues mal ajustées; après, la route restait déserte. Un peu plus loin, sur la gauche, une arche en briques s'ouvrait dans le flanc de la montagne. Nous nous approchâmes en plissant des yeux pour percer l'obscurité; une grille en fer forgé, cadenassée, barrait l'accès au boyau. «C'est le Proval, indiqua Voss. Au fond, il y a une grotte à ciel ouvert, avec une source sulfureuse». – «Ce n'est pas ici que Petchorine rencontre Véra?» – «Je ne suis pas sûr. Ce n'est pas plutôt dans la grotte, en dessous de la Harpe éolienne?» – «Il faudra vérifier». Les nuages passaient juste au-dessus de nos têtes: j'avais l'impression qu'en levant le bras je pourrais caresser les volutes de vapeur. On ne voyait plus du tout le ciel et l'atmosphère était devenue feutrée, silencieuse. Nos pas crissaient sur la terre sablonneuse; le chemin montait légèrement; et bientôt les nuages nous entourèrent. Nous distinguions à peine les grands arbres qui bordaient le chemin; l'air semblait étouffé, le monde avait disparu. Au loin, le cri d'un coucou résonna dans les bois, un appel inquiet et désolé. Nous marchions en silence. Cela dura longtemps. Çà et là, j'entrapercevais de grandes masses sombres et indistinctes, des bâtiments sans doute; puis c'était de nouveau la forêt. Les nuages se dissipaient, la grisaille brillait d'une lueur trouble et tout à coup ils s'effilochèrent et se dispersèrent et nous nous retrouvâmes au soleil. Il n'avait pas plu. À notre droite, au-delà des arbres, se profilaient les formes déchirées du Beshtau; une autre vingtaine de minutes de marche nous menèrent jusqu'au monument. «Nous avons fait le grand tour, dit Voss. Par l'autre côté c'est plus rapide». – «Oui, mais ça en valait la peine». Le monument, un obélisque blanc dressé au milieu de pelouses mal entretenues, présentait peu d'intérêt: difficile, devant ce décor soigneusement aménagé par la piété bourgeoise, d'imaginer les coups de feu, le sang, les cris rauques, la rage du poète abattu. Des véhicules allemands étaient garés sur l'aire; en contrebas, devant la forêt, on avait disposé des tables et des bancs, où mangeaient des soldats. Par acquit de conscience j'allai examiner le médaillon en bronze et l'inscription sur le monument. «J'ai vu la photo d'un monument temporaire qu'ils ont construit en 1901, m'informa Voss. Une espèce de demi-rotonde fantaisiste en bois et en plâtre, avec un buste au sommet, très haut perché. C'était beaucoup plus drôle». – «Ils ont dû avoir des problèmes de fonds. Si on allait manger?» – «Oui, ils font de bons chachliks ici». Nous traversâmes l'aire et descendîmes vers les tables. Deux des véhicules portaient les marques tactiques de l'Einsatzkommando; je reconnus plusieurs officiers à une des tables. Kern nous fit un signe de la main et je le lui rendis, mais je n'allai pas dire bonjour. Il y avait aussi Turek, Boite, Pfeiffer. Je choisis une table un peu en retrait, près du bois, avec des tabourets grossiers. Un montagnard en calotte, les joues mal rasées autour de sa moustache fournie, s'approcha: «Pas de porc, traduisit Voss. Seulement du mouton. Mais il y a de la vodka et de la kompot». – «C'est parfait». Des éclats de voix nous parvenaient des autres tables. Il y avait aussi des officiers subalternes de la Wehrmacht et quelques civils. Turek nous regardait, puis je le vis discuter de manière animée avec Pfeiffer. Des enfants tsiganes couraient entre les tables. L'un d'eux vint vers nous: «Khleb, khleb», il chantonnait en tendant une main noire de crasse. Le montagnard nous avait apporté plusieurs tranches de pain et je lui en tendis une, qu'il enfourna tout de suite dans sa bouche. Puis il indiqua le bois: «Sestra, sestra, dyev. Krasivaïa». Il esquissa un geste obscène. Voss explosa de rire et lui jeta une phrase qui le fit fuir. Il se dirigea vers les officiers S S et recommença sa mimique. «Vous pensez qu'ils vont y aller?» demanda Voss. – «Pas devant tout le monde», affirmai-je. Effectivement, Turek décocha au petit une taloche qui l'envoya bouler sur l'herbe. Je le vis faire mine de sortir son arme; le gamin détala entre les arbres. Le montagnard, qui officiait derrière une longue caisse en métal sur pieds, revint vers nous avec deux brochettes qu'il déposa sur le pain; puis il nous apporta les boissons et les gobelets. La vodka allait merveilleusement avec la viande dégoulinant de jus et nous en bûmes chacun plusieurs mesures, rinçant le tout avec la kompot, un jus de baies marinées. Le soleil brillait sur l'herbe, les pins élancés, le monument et la pente du Matchouk derrière tout ça; les nuages avaient définitivement disparu de l'autre côté de la montagne. Je songeai de nouveau à Lermontov agonisant sur l'herbe à quelques pas de là, la poitrine crevée, pour une remarque en l'air sur les vêtements de Martynov. À la différence de son héros Petchorine, Lermontov avait tiré en l'air; son adversaire, non. À quoi Martynov pouvait-il songer en regardant le cadavre de son ennemi? Lui-même se voulait poète, et il avait certainement lu Un héros de notre temps; ainsi, il pouvait savourer les échos amers et les lentes vagues de la légende naissante, il savait aussi que son nom ne resterait que comme celui de l'assassin de Lermontov, un second d'Anthès encombrant la littérature russe. Pourtant, il devait avoir eu d'autres ambitions en se lançant dans la vie; lui aussi, il aurait voulu faire, et bien faire. Peut-être était-il simplement jaloux du talent de Lermontov? Peut-être aussi préférait-il qu'on se souvienne de lui pour le mal qu'il avait fait, plutôt que pas du tout? J'essayai de me remémorer son portrait mais n'y arrivais déjà plus. Et Lermontov? Sa dernière pensée, lorsqu'il eut vidé son pistolet en l'air et vit que Martynov, lui, le visait, avait-elle été amère, désespérée, furieuse, ironique? Ou avait-il simplement haussé les épaules et regardé la lumière du soleil sur les pins? Comme pour Pouchkine, on racontait que sa mort avait été un coup monté, un assassinat commandité; si c'était le cas, il s'y était rendu les yeux ouverts, avec complaisance, montrant bien là sa différence avec Petchorine. Ce que Blok a écrit de Pouchkine était sans doute encore plus vrai pour lui: Ce n'est pas la balle de Dantès qui l'a tué, c'est le manque d'air. Moi aussi, je manquais d'air, mais le soleil et les chachliks, et la bonté heureuse de Voss, permettaient de souffler un instant. Nous réglâmes le montagnard en carbovanets d'occupation et reprîmes le chemin du Matchouk. «Je vous propose de passer au vieux cimetière, suggéra Voss. Il y a une stèle là où Lermontov a été enterré». Après le duel, ses amis avaient inhumé le poète sur place; une année plus tard, cent ans avant notre arrivée à Piatigorsk, sa grand-mère maternelle était venue chercher ses restes et les avait rapportés chez elle, près de Penza, pour les enterrer aux côtés de sa mère. J'acceptai volontiers la proposition de Voss. Deux voitures nous dépassèrent dans une trombe de poussière: les officiers du Kommando rentraient. Turek conduisait lui-même le premier véhicule; son regard haineux, que j'aperçus par la vitre, lui donnait vraiment un air tout à fait juif. Le petit convoi continua tout droit mais nous prîmes sur la gauche, entamant un long chemin de traverse qui remontait la côte du Matchouk. Avec le repas, la vodka, le soleil, je me sentais lourd; puis j'eus des hoquets et quittai le chemin pour m'enfoncer dans le bois. «Ça va?» demanda Voss lorsque je revins. Je fis un geste vague et allumai une cigarette. «Ce n'est rien. Un reste de maladie que j'ai attrapée en Ukraine. Ça revient de temps en temps». – «Vous devriez consulter un médecin». – «Peut-être. Le Dr. Hohenegg doit bientôt revenir, je verrai». Voss patienta le temps que je finisse ma cigarette, puis m'emboîta le pas. J'avais chaud et j'ôtai mon calot et ma vareuse. Au sommet de la butte, le chemin décrivait une grande boucle d'où l'on avait une belle vue sur la ville et la plaine au-delà. «Si on continue tout droit, on retombe sur les sanatoriums, dit Voss. Pour le cimetière, on peut prendre par ces vergers». La côte raide, à l'herbe fanée, était plantée d'arbres fruitiers; un mulet, attaché par une longe, fouillait le sol à la recherche de pommes tombées. Nous descendîmes en glissant un peu, puis coupâmes par un bois assez touffu où nous perdîmes vite le chemin. Je remis ma vareuse car les branches et les ronces me griffaient les bras. Enfin, à la suite de Voss, je débouchai sur un petit creux terreux qui longeait un mur en pierre cimentée.
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