Jonathan Littell - Les Bienveillantes

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"En fait, j'aurais tout aussi bien pu ne pas écrire. Après tout, ce n'est pas une obligation. Depuis la guerre, je suis resté un homme discret; grâce à Dieu, je n'ai jamais eu besoin, comme certains de mes anciens collègues, d'écrire mes Mémoires à fin de justification, car je n'ai rien à justifier, ni dans un but lucratif, car je gagne assez bien ma vie comme ça. Je ne regrette rien: j'ai fait mon travail, voilà tout; quant à mes histoires de famille, que je raconterai peut-être aussi, elles ne concernent que moi; et pour le reste, vers la fin, j'ai sans doute forcé la limite, mais là je n'étais plus tout à fait moi-même, je vacillais, le monde entier basculait, je ne fus pas le seul à perdre la tête, reconnaissez-le. Malgré mes travers, et ils ont été nombreux, je suis resté de ceux qui pensent que les seules choses indispensables à la vie humaine sont l'air, le manger, le boire et l'excrétion, et la recherche de la vérité. Le reste est facultatif."Avec cette somme qui s'inscrit aussi bien sous l'égide d'Eschyle que dans la lignée de Vie et destin de Vassili Grossman ou des Damnés de Visconti, Jonathan Littell nous fait revivre les horreurs de la Seconde Guerre mondiale du côté des bourreaux, tout en nous montrant un homme comme rarement on l'avait fait: l'épopée d'un être emporté dans la traversée de lui-même et de l'Histoire.

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«Derrière le Matchouk. Il y a un affreux monument, bien sûr. Et figurez-vous que nous avons même retrouvé une de ses descendantes». Je ris: «Pas possible». – «Si, si. Une madame Evguenia Akimovna Chan-Gireï. Elle est très vieille. Le général lui a fait attribuer une pension, plus importante que celle des Soviétiques». – «Elle l'a connu?» – «Vous n'y songez pas. Les Russes se préparaient juste à fêter le centenaire de sa mort le jour de notre invasion. Frau Chan-Gireï est née dix ou quinze ans plus tard, dans les années cinquante, je crois». La serveuse revenait avec deux assiettes et les couverts. Les «côtelettes» étaient en fait des rouleaux de poulet, fourrés au beurre fondu et panés, et accompagnés d'une fricassée de champignons sauvages à l'ail. «C'est fameux. Et même la bière n'est pas infâme». – «Je vous l'avais dit, n'est-ce pas? Je viens ici chaque fois que j'en ai l'occasion. Il n'y a jamais grand monde». Je mangeai sans parler, profondément content «Vous avez beaucoup de travail?» lui demandai-je enfin. – «Disons que j'ai du temps libre pour mes recherches. Le mois dernier j'ai pillé la bibliothèque Pouchkine à Krasnodar et j'ai trouvé des choses très intéressantes. Ils avaient surtout des travaux sur les Cosaques, mais j'ai aussi déniché des grammaires caucasiennes et des opuscules assez rares de Troubetskoï. Je dois encore aller à Tcherkessk, je suis certain que là ils auront des travaux sur les Circassiens et les Karatchaï. Mon rêve, c'est de trouver un Oubykh qui connaisse encore sa langue. Mais pour le moment, pas de chance. Sinon, je rédige des tracts pour l'A OK». «Quel genre de tracts?» – «Des tracts de propagande. Ils les larguent sur les montagnes par avion. J'en ai fait un en karatchaï, kabarde et balkar, en consultant des locaux, bien sûr, qui était très drôle: Montagnards – Avant, vous aviez tout, mais le pouvoir soviétique vous a tout pris! Accueillez vos frères allemands qui ont volé comme des aigles par-dessus les montagnes pour vous libérer! Etc». Je pouffai avec lui. «J'ai aussi fait des laissez-passer qu'on envoie aux partisans pour les encourager à retourner leur veste. Il y est écrit qu'on les accueillera comme des soïouzniki dans le combat général contre le Judéo-bolchevisme. Les Juifs parmi eux doivent bien rire. Ces propouska sont valables jusqu'à la fin de la guerre». La fille débarrassait et nous apporta deux cafés turcs. «Ils ont de tout, ici!» m'exclamai-je. – «Oh, oui. Les marchés sont ouverts, on vend même à manger dans les magasins». – «Ce n'est pas comme en Ukraine». – «Non. Et avec un peu de chance, ça ne le sera pas». – «Que voulez-vous dire?» – «Oh, certaines choses vont peut-être changer». Nous réglâmes et repassâmes l'arche. Les éclopés déambulaient toujours devant la galerie, buvant leur eau à petites gorgées. «Ça fait vraiment du bien?» demandai-je à Voss en désignant un verre. – «La région a une réputation. Vous savez qu'on venait prendre les eaux ici déjà bien avant les Russes. Vous connaissez Ibn Battuta?» – «Le voyageur arabe? J'en ai entendu parler». – «Il est passé par ic i, vers 1375. Il était en Crimée, chez les Tatars où il s'était marié au passage. Les Tatars vivaient encore dans de grands campements nomades, des cités sur roues faites de tentes sur d'énormes chariots, avec des mosquées et des boutiques. Chaque année, l'été, quand il commençait à faire trop chaud en Crimée, le khan Nogaï avec toute sa ville en marche passait l'isthme de Perekop et venait jusqu'ici. Ibn Battuta décrit le lieu avec précision, et loue les vertus médicinales des eaux sulfureuses. Il nomme le site Bish ou Besh Dagh, ce qui, comme Piatigorsk en russe, veut dire "les cinq montagnes"«. Je ris d'étonnement: «Et qu'est devenu Ibn Battuta?» – «Après? Il a continué, il est passé par le Daghestan et l'Afghanistan, pour arriver en Inde. Il a longtemps été cadi à Delhi, et il a servi durant sept ans Mohammed Tughluq, le sultan paranoïaque, avant de tomber en disgrâce. Ensuite il a été cadi aux Maldives, et il a même poussé jusqu'à Ceylan, l'Indonésie et la Chine. Et puis il est rentré chez lui, au Maroc, pour écrire son livre avant de mourir».

Le soir, au mess, je dus convenir que Piatigorsk était vraiment un lieu de rencontre: assis à une table avec d'autres officiers, j'aperçus le Dr. Hohenegg, ce médecin débonnaire et cynique dont j'avais fait la connaissance dans le train entre Kharkov et Simferopol. Je m'approchai pour le saluer: «Je constate, Herr Oberst, que le général von Kleist ne s'entoure que de gens bien». Il se leva pour me serrer la main: «Ah, mais je ne suis pas avec le Generaloberst von Kleist: je suis toujours attaché à la 6e armée, avec le General Paulus». – «Que faites-vous ici, alors?» – «L'OKH a décidé de profiter des infrastructures du KMV pour organiser une conférence médicale interarmées. Un échange d'informations fort utiles. C'est à qui pourra décrire le cas le plus atroce». – «Je suis sûr que cet honneur vous reviendra». – «Écoutez, je dîne avec mes confrères; mais si vous voulez, passez après, boire un cognac dans ma chambre». J'allai dîner avec les officiers de l'Abwehr. C'étaient des hommes réalistes et sympathiques, mais presque aussi critiques que l'officier de Mozdok. Certains affirmaient ouvertement que si l'on ne prenait pas bientôt Stalingrad, la guerre était perdue; von Gilsa buvait du vin français et ne les contredisait pas. Après, je ressortis me promener seul dans le parc Tsvetnik, derrière la galerie Lermontov, un curieux pavillon de bois bleu pâle, de style médiéval avec des tourelles pointues et des croisées Art déco teintées en rose, rouge et blanc: effet parfaitement hétéroclite, mais tout à fait à sa place ici. Je fumai, contemplant distraitement les tulipes fanées, puis remontai la colline jusqu'au sanatorium et allai frapper à la porte de Hohenegg. Il me reçut couché sur son divan, pieds nus, les mains croisées sur son gros ventre rond.

«Excusez-moi de ne pas me lever». Il fit un signe de la tête vers un guéridon. «Le cognac est là. Servez-m'en un aussi, voulez-vous?» Je versai deux mesures dans les gobelets et lui en tendis un; puis je m'installai sur une chaise et croisai les jambes. «Alors quelle est la chose la plus atroce que vous ayez vue?» Il agita la main: «L'homme, bien sûr!» – «Je voulais dire médicalement» – «Médicalement, les choses atroces n'ont aucun intérêt Par contre on voit des curiosités extraordinaires, qui bouleversent complètement nos notions de ce que peuvent subir nos pauvres corps». – «Quoi par exemple?» – «Eh bien, un homme recevra un petit éclat dans le mollet qui lui sectionnera l'artère péronière et mourra en deux minutes, toujours debout, son sang vidé dans sa botte sans qu'il s'en aperçoive. Un autre au contraire aura les tempes traversées de part en part par une balle et se relèvera pour venir lui-même au poste de secours». – «Nous sommes peu de chose», commentai-je. – «Précisément». Je goûtai le cognac de Hohenegg: c'était un alcool arménien, un peu sucré mais buvable. «Vous m'excuserez pour le cognac, fit-il sans tourner la tête, mais je n'ai pas pu trouver de Rémy-Martin dans cette ville de sauvages. Pour revenir à ce que je disais, presque tous mes confrères connaissent des histoires de ce genre. D'ailleurs, ce n'est pas nouveau: j'ai lu les mémoires d'un médecin militaire de la Grande Armée, et il raconte la même chose. Bien sûr, on perd encore bien trop de types. La médecine militaire a fait des progrès, depuis 1812, mais les moyens de la boucherie aussi. Nous sommes toujours à la traîne. Mais, petit à petit, nous nous perfectionnons, tant il est vrai que Gatling a plus fait pour la chirurgie moderne que Dupuytren». – «Vous réalisez quand même de véritables prodiges». Il soupira: «Peut-être. Toujours est-il que je ne supporte plus de voir une femme enceinte. Cela me déprime trop de penser à ce qui attend son fœtus.» – «Rien ne meurt jamais que ce qui naît, récitai-je. La naissance a une dette envers la mort». Il poussa un cri bref, se releva brusquement et avala son cognac d'une traite. «Voilà ce que j'apprécie chez vous, Hauptsturmführer. Un membre de la Sicherheitsdienst qui cite Tertullien plutôt que Rosenberg ou Hans Frank, c'est toujours agréable. Mais je pourrais critiquer votre traduction: Mutuum debitum est nativitati cum mortalitate, je dirais plutôt: "La naissance a une dette mutuelle avec la mort", ou "La naissance et la mort sont redevables l'une à l'autre"«. – «Vous avez sans doute raison. J'ai toujours été meilleur en grec. J'ai un ami linguiste ici, je lui demanderai». Il me tendit son verre pour que je le resserve. «En parlant de mortalité, demanda-t-il plaisamment, vous continuez à assassiner de pauvres gens sans défense?» Je lui rendis son verre sans me démonter. «Venant de vous, docteur, je ne le prendrai pas mal. Mais de toute façon, je ne suis plus qu'un officier de liaison, ce qui me convient. J'observe et je ne fais rien, c'est ma posture préférée». – «Vous auriez fait un piètre médecin, alors. L'observation sans la pratique ne vaut pas grand-chose». – «C'est bien pour cela que je suis juriste». Je me levai et allai ouvrir la porte-fenêtre. Dehors, l'air était doux, mais on ne voyait pas les étoiles et je sentais venir la pluie. Un léger vent faisait bruire les arbres. Je retournai près du divan où Hohenegg s'était de nouveau allongé après avoir dégrafé sa tunique. «Ce que je peux vous dire, fis-je en me tenant devant lui, c'est que certains de mes chers collègues, ici, sont de parfait salauds». – «Je n'en doute pas un instant. C'est un défaut commun à ceux qui pratiquent sans observer. On trouve ça même chez les médecins». Je fis tourner mon gobelet entre mes doigts. Je me sentais tout à coup vain, lourd. J'achevai mon verre et lui demandai: «Vous êtes ici pour longtemps?» – «Il y a deux sessions: là, nous passons en revue les blessures, puis nous revenons à la fin du mois pour les maladies. Une journée pour les infections vénériennes, et deux jours entiers consacrés aux poux et à la gale». – «Nous nous reverrons, alors. Bonsoir, docteur». Il me tendit la main et je la serrai. «Vous m'excuserez si je reste couché», dit-il. Le cognac de Hohenegg s'avéra un mauvais digestif: de retour dans ma chambre, je vomis mon dîner. Les haut-le-cœur me surprirent si rapidement que je n'eus que le temps d'atteindre la baignoire. Comme j'avais déjà digéré, ce fut facile à rincer; mais cela avait un goût acre, acide, infâme; je préférais encore vomir les repas tout de suite, ça remontait plus difficilement et douloureusement, mais au moins ça n'avait aucun goût, ou alors celui de la nourriture. Je songeai à aller reprendre un verre avec Hohenegg pour lui demander son avis; finalement, je me rinçai la bouche à l'eau, fumai une cigarette et me couchai. Le lendemain, je devais impérativement passer au Kommando faire une visite de courtoisie; on attendait l'Oberführer Bierkamp. Je m'y rendis vers onze heures. De la ville basse, sur le boulevard, on distinguait nettement, au loin, les crêtes déchiquetées du Beshtau, dressé comme une idole tutélaire; il n'avait pas plu, mais l'air restait frais. Au Kommando, on m'informa que Müller était occupé avec Bierkamp. J'attendis sur le perron de la petite cour, regardant un des chauffeurs laver la boue des pare-chocs et des roues du camion Saurer. La porte arrière était ouverte: par curiosité, je m'approchai pour regarder à l'intérieur, car je n'avais pas encore vu à quoi cela ressemblait; j'eus un mouvement de recul et me mis tout de suite à tousser; c'était une infection, une mare puante de vomi, d'excréments, d'urine. Le chauffeur remarqua mon malaise et me lança quelques mots en russe: je saisis «Griaznyi, kajdi raz», mais ne comprenais pas son propos. Un Orpo, sans doute un Volksdeutscher, s'approcha et traduisit: «Il dit que c'est toujours comme ça, Herr Hauptsturmführer, très sale, mais qu'on va modifier l'intérieur, en inclinant le plancher et en plaçant une petite trappe au milieu. Ça sera plus facile à nettoyer». – «C'est un Russe?» – «Qui, Zaitsev? C'est un Cosaque, Herr Hauptsturmführer, on en a plusieurs». Je retournai au perron et allumai une cigarette; juste à ce moment-là on m'appela, et je dus la jeter. Müller me reçut avec Bierkamp. Je le saluai et lui présentai ma mission à Piatigorsk. «Oui, oui, fit Müller, l'Oberführer m'a expliqué». Ils me posèrent quelques questions et je parlai du sentiment de pessimisme qui semblait régner chez les officiers de l'armée. Bierkamp haussa les épaules: «Les soldats ont toujours été pessimistes. Déjà, pour la Rhénanie et les Sudètes, ils piaillaient comme des femmelettes. Ils n'ont jamais compris la force de la volonté du Führer et du national-socialisme. – Dites-moi autre chose, avez-vous entendu parler de cette histoire de gouvernement militaire?» – «Non, Herr Oberführer. De quoi s'agit-il?» – «Une rumeur circule selon laquelle le Führer aurait approuvé un régime d'administration militaire pour le Caucase, au lieu d'une administration civile. Mais nous n'arrivons pas à obtenir de confirmation officielle. À POKHG ils sont très évasifs». – «J'essaierai de me renseigner à l'AOK, Herr Oberführer». Nous échangeâmes encore quelques propos et je pris congé. Dans le couloir, je croisai Turek. Il me toisa d'un air sardonique et mauvais et me lança avec une grossièreté inouïe: «Ah, Papiersoldat. Toi, tu ne perds rien pour attendre». Bierkamp avait dû lui parler. Je lui répondis aimablement, avec un petit sourire:

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