«Je vous trouve bien insolent», dis-je froidement. – «Et vous, mon vieux, répondit-il, vous pouvez aller vous faire foutre. Vous êtes dans un secteur du front, ici, la S S n'a pas juridiction». Une ordonnance entra. «Voilà votre guide, indiqua l'officier. Bonne journée,» Je sortis sans rien dire-J'étais choqué, mais aussi inquiet: si notre offensive dans le Caucase, sur laquelle nous avions tout misé, s'enlisait, c'était mauvais signe. Le temps ne jouait pas en notre faveur. L'hiver approchait, et l'Endsieg continuait à reculer, tels les pics magiques du Caucase. Enfin, me rassurai-je, Stalingrad va bientôt tomber; cela libérera des forces pour reprendre l'avancée ici.
Le Sonderkommando était installé dans une aile partiellement en ruine d'une base russe; certaines salles restaient utilisables, les autres avaient été fermées avec des planches. Je fus reçu par le chef du Kommando, un Autrichien fluet avec une moustache taillée comme celle du Führer, le Sturmbannführer Alois Persterer. C'était un homme du SD, qui avait été Leiter à Hambourg à l'époque où Bierkamp y dirigeait la Kripo; mais il ne semblait pas avoir gardé avec lui des relations particulièrement proches. Il me fit un exposé concis de la situation: à Prokhladny, un Teilkommando avait fusillé des Kabardes et des Balkars associés aux autorités bolcheviques, des Juifs et des partisans; à Mozdok, mis à part quelques cas suspects livrés par le LIP corps, ils n'avaient pas vraiment débuté. On lui avait parlé d'un kolkhoze juif dans la région; il ferait des recherches, et s'en occuperait. Quoi qu'il en soit il n'y avait pas trop de partisans, et dans la zone du front les autochtones paraissaient hostiles aux Rouges. Je lui demandai quelles étaient ses relations avec la Wehrmacht. «Je ne peux même pas dire médiocres, répondit-il enfin. Ils semblent plutôt nous ignorer». – «Oui, l'échec de l'offensive les préoccupe». Je passai la nuit à Mozdok, sur un lit de camp monté dans un des bureaux, et repartis le lendemain matin; Persterer m'avait proposé d'assister à une exécution à Prokhladny, avec leur camion à gaz, mais je l'avais poliment remercié. À Vorochilovsk, je me présentai au Dr. Leetsch, un officier plutôt âgé, au visage étroit et rectangulaire, avec des cheveux grisonnants et des lèvres maussades. Après avoir lu mon rapport, il voulut discuter. Je lui parlai de mes impressions sur le moral de la Wehrmacht. «Oui, dit-il enfin, vous avez tout à fait raison. C'est pourquoi je pense qu'il est important de resserrer nos liens avec eux. Je m'occuperai moi-même des relations avec l'OKHG, mais je souhaite détacher un bon officier de liaison à Piatigorsk, auprès du le de l'A OK. Je voulais vous demander de prendre ce poste». J'hésitai un moment; je me demandais si l'idée venait vraiment de lui, ou lui avait été suggérée par Prill durant mon absence. Enfin je répondis: «C'est que mes relations avec l'Einsatzkommando 12 ne sont pas des meilleures. J'ai eu une altercation avec un de leurs officiers, et j'ai peur que cela ne crée des complications». – «Ne vous en faites pas. Vous n'aurez pas grand-chose à voir avec eux. Vous prendrez vos quartiers à l'A OK et vous me rendrez compte directement».
Ainsi je retournai à Piatigorsk et l'on m'attribua un logement un peu à l'écart du centre, au pied du Matchouk dans un sanatorium (c'est la partie la plus haute de la ville). J'avais une porte-fenêtre et un petit balcon d'où je voyais la longue crête pelée de la Goriatchaïa Gora avec son pavillon chinois et quelques arbres, et puis la plaine et les volcans derrière, étages dans la brume. En me retournant et en me penchant en arrière, je pouvais apercevoir par-dessus le toit un coin du Matchouk barré par un nuage qui semblait avancer presque à ma hauteur. Il avait plu durant la nuit et l'air sentait bon et frais. Après être passé à l'AOK me présenter au le, l'Oberst von Gilsa, et à ses collègues, je sortis me promener. Une longue allée pavée monte du centre et suit le flanc du massif; il faut gravir, derrière le monument de Lénine, quelques larges marches escarpées, puis, après des bassins, entre des rangées de jeunes chênes et des sapins odorants, la pente devient plus douce. Je laissai sur ma gauche le sanatorium Lermontov, où logeait von Kleist et son état-major; mes quartiers se situaient un peu en retrait, dans une aile séparée, tout contre la montagne maintenant presque entièrement cachée par les nuages. Plus haut, l'allée s'élargit en une route qui contourne le Matchouk pour relier un chapelet de sanatoriums; là, je bifurquai vers le petit pavillon qu'on appelle la Harpe éolienne, d'où l'on a une vue étendue de la plaine du sud, parsemée de bosses irréelles, un volcan puis un autre et puis un autre encore, éteints, paisibles. Vers la droite, le soleil faisait reluire les toits de tôle de maisons dispersées dans une épaisse verdure; et plus loin, au fond, les nuages se reformaient, masquant les massifs du Caucase. Une voix enjouée s'éleva dans mon dos: «Aue! Vous êtes ici depuis longtemps?» Je me retournai: Voss avançait en souriant sous les arbres. Je lui serrai chaleureusement la main. «Je viens d'arriver. Je suis détaché comme officier de liaison à l'AOK». – «Ah, excellent! Moi aussi, je suis à l'AOK. Vous avez mangé?» – «Pas encore.» – «Alors venez. Il y a un bon troquet juste en bas». Il prit par un étroit chemin de pierre taillé dans le roc et je le suivis. En dessous, barrant la pointe de la longue ravine qui sépare le Matchouk de la Goriatchaïa Gora, s'élevait une longue galerie à colonnes, d'un style italien à la fois lourd et frivole, en granité rose. «C'est la galerie Académique», m'indiqua Voss. -»Ah! m'exclamai-je, fort excité, mais c'est l'ancienne galerie Elisabeth! C'est ici que Petchorine a aperçu la princesse Marie pour la première fois». Voss éclata de rire: «Vous connaissez Lermontov, alors? Tout le monde ici le lit». – «Bien sûr! Un héros de notre temps était mon livre de chevet, à une époque». Le chemin nous avait amenés au niveau de la galerie, construite pour abriter une source sulfureuse. Des soldats estropiés, pâles et lents, se promenaient ou restaient assis sur des bancs, face au long creux qui s'ouvre vers la ville; un jardinier russe sarclait les parterres de tulipes et d'œillets rouges disposés le long du grand escalier qui descend rejoindre la rue Kirov, au fond de la dépression. Les toits en cuivre des bains blottis contre la Goriatchaïa Gora, dépassant entre les arbres, étincelaient au soleil. Au-delà de la crête on ne distinguait qu'un des volcans. «Vous venez?» dit Voss. – «Un instant» J'entrai dans la galerie pour regarder la source, mais je fus déçu: la salle était nue et vide et l'eau coulait d'un vulgaire robinet «Le café se trouve derrière», dit Voss. Il passa sous l'arche qui sépare l'aile gauche de la galerie du corps central; derrière, le mur formait avec la roche une large alcôve, où l'on avait disposé quelques tables et des tabourets. Nous prîmes place et une jolie jeune fille apparut par une porte. Voss échangea quelques mots avec elle en russe. «Aujourd'hui, il n'y a pas de chachliks. Mais ils ont des côtelettes de Kiev». – «C'est parfait» – «Vous voulez de l'eau de la source ou une bière?» – «Je crois que je préfère la bière. Elle est fraîche?» – «À peu près. Mais je vous préviens, ce n'est pas de la bière allemande». J'allumai une cigarette et m'adossai au mur de la galerie. Il faisait agréablement frais; de l'eau coulait sur la roche, deux petits oiseaux aux couleurs vives picoraient au sol. «Piatigorsk vous plaît, alors?» me demanda Voss. Je souriais, j'étais heureux de le voir ici. «Je n'ai pas encore vu grand-chose», dis-je. – «Si vous aimez Lermontov, la ville est un véritable pèlerinage. Les Soviétiques ont créé un joli petit musée dans sa maison. Lorsque vous aurez un après-midi de libre, nous irons le voir». – «Volontiers. Savez-vous où se trouve le lieu du duel?» – «Celui de Petchorine ou celui de Lermontov?» – «Celui de Lermontov». -
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