«Oui». Il me regarda avec son curieux air d'oiseau, particulièrement accentué sous cette lumière par son nez busqué et ses oreilles décollées. «J'imagine que vous ne l'avez pas croisé, là-bas?» Il cita une division et je secouai la tête: «Non. Je suis arrivé assez tard, après l'encerclement. Et j'ai rencontré peu de monde». – «Ah, je vois. Helmut est tombé pendant une des offensives de l'automne. Nous ne connaissons pas les circonstances exactes mais nous avons reçu une notification officielle». – «Tout cela a été un sacrifice», dis-je. Il se frotta les lèvres: «Oui. Espérons que ça n'a pas été en vain. Mais je crois au génie du Führer».
Frau Eichmann servait des gâteaux et du thé; Günther arriva, prit une tasse, et se posta dans un coin pour la boire, sans parler avec qui que ce soit. Je l'observais à la dérobée tandis que les autres discutaient. C'était un homme visiblement très fier, jaloux de son maintien opaque et fermé, qu'il dressait devant ses collègues plus bavards comme un reproche muet. On le disait fils de Hans F. K. Günther, le doyen de l'anthropologie raciale allemande, dont l'œuvre avait alors une influence immense; si c'était vrai, celui-ci pouvait être fier de son rejeton, passé de la théorie à la mise en œuvre. Il s'éclipsa en disant distraitement au revoir au bout d'une petite demi-heure. On passait à la musique: «Toujours avant le dîner, me signifia Eichmann. Après, on est trop occupé à digérer pour bien jouer». Vera Eichmann se mit à l'alto et un autre officier déballa un violoncelle. Ils jouèrent deux des trois quatuors à cordes de Brahms, agréables, mais de peu d'intérêt pour mon goût; l'exécution était convenable, sans grandes surprises: seul le violoncelliste avait un talent particulier. Eichmann jouait posément, méthodiquement, les yeux rivés à sa partition; il ne faisait pas de fautes, mais ne semblait pas comprendre que cela ne suffisait pas. Je me rappelai alors son commentaire de l'avant-veille: «Boll joue mieux que moi et Heydrich jouait mieux encore». Peut-être qu'après tout il le comprenait, et acceptait ses limites, tirant du plaisir du peu auquel il parvenait. J'applaudis vigoureusement; Frau Eichmann en sembla particulièrement flattée. «Je vais coucher les enfants, dit-elle. Ensuite, nous passerons à table». Nous reprîmes un verre en l'attendant: les femmes parlaient du rationnement ou des rumeurs, les hommes des dernières nouvelles, peu intéressantes, car le front restait stable et il ne s'était rien passé depuis la chute de Tunis. L'ambiance était informelle, gemütlich à l'autrichienne, un rien exagérée. Puis Eichmann nous invita à passer dans la salle à manger. Il désigna lui-même les places, me mettant à sa droite, à la tête de la table. Il déboucha quelques bouteilles de vin du Rhin et Vera Eichmann apporta un rôti avec une sauce aux baies et des haricots verts. Cela me changeait de la cuisine immangeable de Frau Gutknecht et même de la cantine ordinaire de la S S-Haus. «Délicieux, complimentai-je Frau Eichmann. Vous êtes une cuisinière hors pair». – «Oh, j'ai de la chance. Dolfi arrive souvent à trouver des denrées rares. Les magasins sont presque vides». Inspiré, je me laissai aller à un portrait à charge de ma logeuse, commençant par sa cuisine puis dérivant sur d'autres traits. «Stalingrad? faisais-je en imitant son patois et sa voix. Mais qu'est-ce que vous êtes bien allés foutre là-bas? On n'est pas bien, ic i? Et puis c'est où, d'abord?» Eichmann riait et s'étranglait avec son vin. Je continuais: «Un jour, le matin, je sors en même temps qu'elle. On voit passer un porteur d'étoile, sans doute un Mischlinge privilégié. Elle qui s'exclame: Oh! Regardez, Herr Offizier, un Juif! Vous l'avez pas encore gazé, celui-là?» Tout le monde riait, Eichmann pleurait de rire et se cachait le visage dans sa serviette. Seule Frau Eichmann gardait son sérieux: lorsque je m'en rendis compte, je m'interrompis. Elle semblait vouloir poser une question, mais se retint. Pour me donner contenance, je versai du vin à Eichmann: «Buvez, allez». Il riait encore. La conversation prenait un autre tour et je mangeai; un des convives racontait une histoire drôle sur Göring. Eichmann prit un air grave et se tourna vers moi: «Sturmbannführer Aue, vous avez fait des études. Je voudrais vous poser une question, une question sérieuse». Je lui fis signe avec ma fourchette de continuer. «Vous avez lu Kant, je suppose? En ce moment, poursuivit-il en se frottant les lèvres, je lis la Critique de la raison pratique. Bien entendu, un homme comme moi, sans formation universitaire je veux dire, ne peut pas tout comprendre. Néanmoins on peut comprendre certaines choses. Et j'ai beaucoup réfléchi, surtout, à la question de l'Impératif kantien. Vous êtes, j'en suis sûr, d'accord avec moi pour dire que tout homme honnête doit vivre selon cet impératif». Je bus une gorgée de vin et acquiesçai. Eichmann continuait: «L'Impératif, tel que je le comprends, dit: Le principe de ma volonté individuelle doit être tel qu'il puisse devenir le principe de la Loi morale. En agissant, l'homme légifère». Je m'essuyai la bouche: «Je crois voir où vous voulez en venir. Vous vous demandez si notre travail s'accorde avec l'Impératif kantien». -»Ce n'est pas tout à fait ça. Mais un de mes amis, qui lui aussi s'intéresse à ce genre de questions, affirme qu'en temps de guerre, en vertu si vous voulez de l'état d'exception causé par le danger, l'Impératif kantien est suspendu, car bien entendu, ce que l'on souhaite faire à l'ennemi, on ne souhaite pas que l'ennemi nous le fasse, et donc ce que l'on fait ne peut pas devenir la base d'une loi générale. C'est son avis, vous voyez bien. Or moi, je sens qu'il a tort, et qu'en fait par notre fidélité au devoir, en quelque sorte, par obéissance aux ordres supérieurs… que justement il faut mettre notre volonté à mieux remplir les ordres. À les vivre de manière positive. Mais je n'ai pas encore trouvé l'argument imparable pour lui prouver qu'il a tort». – «Pourtant, c'est assez simple, je pense. Nous sommes tous d'accord que dans un État national-socialiste le fondement ultime de la loi positive est la volonté du Führer. C'est le principe bien connu Führerworte haben Gesetzeskraft. Bien entendu, nous reconnaissons qu'en pratique le Führer ne peut pas s'occuper de tout et que donc d'autres doivent aussi agir et légiférer en son nom. En principe, cette idée devrait être étendue au Volk entier. C'est ainsi que le Dr. Frank, dans son traité sur le droit constitutionnel, a étendu la définition du Führerprinzip de la manière suivante: Agissez de manière que le Führer, s'il connaissait votre action, l'approuverait. Il n'y a aucune contradiction entre ce principe et l'Impératif de Kant». – «Je vois, je vois. Frei sein ist Knecht, Être libre, c'est être un vassal, comme dit le vieux proverbe allemand». – «Précisément. Ce principe est applicable à tout membre de la Volksgemeinschaft. Il faut vivre son national-socialisme en vivant sa propre volonté comme celle du Führer et donc, pour reprendre les termes de Kant, comme fondement de la Volksrecht. Celui qui ne fait qu'obéir aux ordres comme une mécanique, sans les examiner de manière critique pour en pénétrer la nécessité intime, ne travaille pas en direction du Führer; la plupart du temps, il s'en éloigne. Bien entendu, le principe même du droit constitutionnel völkisch est le Volk: il ne s'applique pas en dehors du Volk. L'erreur de votre ami, c'est de faire appel à un droit supranational entièrement mythique, une invention aberrante de la Révolution française. Tout droit doit reposer sur un fondement. Historiquement, celui-ci a toujours été une fiction ou une abstraction, Dieu, le Roi ou le Peuple. Notre grande avancée a été de fonder le concept juridique de la Nation sur quelque chose de concret et d'inaliénable: le Volk, dont la volonté collective s'exprime par le Führer qui le représente. Quand vous dites Frei sein ist Knecht, il faut comprendre que le premier vassal de tous, c'est précisément le Führer, car il n'est rien d'autre que pur service. Nous ne servons pas le Führer en tant que tel mais en tant que représentant du Volk, nous servons le Volk et devons le servir comme le sert le Führer, avec une abnégation totale. C'est pourquoi, confronté à des tâches douloureuses, il faut s'incliner, maîtriser ses sentiments, et les accomplir avec fermeté». Eichmann écoutait de manière attentive, le cou tendu, les yeux fixes derrière ses grosses lunettes. «Oui, oui, dit-il avec chaleur, je vous comprends tout à fait. Notre devoir, notre accomplissement du devoir, c'est la plus haute expression de notre liberté humaine». – «Absolument. Si notre volonté est de servir notre Führer et notre Volk, alors, par définition, nous sommes aussi porteurs du principe de la loi du Volk, telle qu'elle est exprimée par le Führer ou dérivée de sa volonté».
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