Jonathan Littell - Les Bienveillantes

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"En fait, j'aurais tout aussi bien pu ne pas écrire. Après tout, ce n'est pas une obligation. Depuis la guerre, je suis resté un homme discret; grâce à Dieu, je n'ai jamais eu besoin, comme certains de mes anciens collègues, d'écrire mes Mémoires à fin de justification, car je n'ai rien à justifier, ni dans un but lucratif, car je gagne assez bien ma vie comme ça. Je ne regrette rien: j'ai fait mon travail, voilà tout; quant à mes histoires de famille, que je raconterai peut-être aussi, elles ne concernent que moi; et pour le reste, vers la fin, j'ai sans doute forcé la limite, mais là je n'étais plus tout à fait moi-même, je vacillais, le monde entier basculait, je ne fus pas le seul à perdre la tête, reconnaissez-le. Malgré mes travers, et ils ont été nombreux, je suis resté de ceux qui pensent que les seules choses indispensables à la vie humaine sont l'air, le manger, le boire et l'excrétion, et la recherche de la vérité. Le reste est facultatif."Avec cette somme qui s'inscrit aussi bien sous l'égide d'Eschyle que dans la lignée de Vie et destin de Vassili Grossman ou des Damnés de Visconti, Jonathan Littell nous fait revivre les horreurs de la Seconde Guerre mondiale du côté des bourreaux, tout en nous montrant un homme comme rarement on l'avait fait: l'épopée d'un être emporté dans la traversée de lui-même et de l'Histoire.

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«formés à la méthode Eicke», compétents en ce qui concernait les anciennes fonctions répressives et policières, mais dans l'ensemble bornés et ineptes, incapables d'intégrer des techniques de gestion modernes, adaptées aux nouvelles exigences: «Ces hommes ne sont pas mauvais, mais ils sont dépassés par ce qu'on leur demande maintenant». Maurer lui-même ne visait qu'un but: extraire le maximum de capacité de travail des KL. Il ne me servit pas de cognac mais lorsque je pris congé il me serra chaleureusement la main: «Je suis ravi que le Reichsführer se penche enfin de plus près sur ces problèmes. Mon bureau est à votre disposition, Sturmbannführer, vous pourrez toujours compter sur moi». Je retournai à Berlin et pris rendez-vous avec ma vieille connaissance Adolf Eichmann. Il vint m'accueillir en personne dans le vaste hall d'entrée de son département, dans la Kurfürstenstrasse, marchant à petits pas dans ses lourdes bottes de cavalier sur les dalles de marbre cirées, et me félicitant avec chaleur pour ma promotion. «Vous aussi, le félicitai-je à mon tour, vous avez été promu. À Kiev, vous étiez encore Sturmbannführer». – «Oui, fit-il avec satisfaction, c'est vrai, mais vous, entre-temps, vous avez pris deux galons… Venez, venez». Malgré son grade supérieur, je le trouvai curieusement empressé, affable; peut-être le fait que je vienne de la part du Reichsführer l'impressionnait-il. Dans son bureau, il s'affala jambes croisées sur sa chaise, posa négligemment sa casquette sur une pile de dossiers, ôta ses grosses lunettes, et se mit à les nettoyer avec un mouchoir tout en appelant à la cantonade sa secrétaire: «Frau Werlmann! Du café, s'il vous plaît». J'observai ce manège avec amusement: Eichmann avait pris de l'assurance, depuis Kiev. Il leva ses lunettes vers la fenêtre, les inspecta méticuleusement, les frotta encore, les rechaussa. Il tira une boîte de sous un classeur et m'offrit une cigarette hollandaise. Briquet à la main, il gesticula vers ma poitrine: «Vous avez reçu beaucoup de décorations, je vous félicite encore. Ça, c'est l'avantage d'être au front. Ici, à l'arrière, nous n'avons aucune occasion de recevoir des décorations. Mon Amtchef m'a fait donner la Croix de Fer mais c'était vraiment pour que j'aie quelque chose. Je m'étais porté volontaire pour les Einsatzgruppen, vous le saviez? Mais C. (c'était ainsi que Heydrich, voulant se donner une touche anglaise, se faisait appeler par ses fidèles) m'a ordonné de rester. Vous m'êtes indispensable, il m'a dit. Zu Befehl, j'ai dit, de toute façon je n'avais pas le choix». – «Pourtant, vous avez une bonne position. Votre Referat est un des plus importants de la Staatspolizei». – «Oui, mais pour l'avancement, je suis absolument bloqué. Un Referat doit être dirigé par un Regierungsrat ou un Oberregierungsrat ou un grade S S équivalent. Donc en principe, à ce poste, je ne peux pas aller au-delà d'Obersturmbannführer. Je me suis plaint à mon Amtchef: il m'a répondu que je méritais d'être promu, mais qu'il ne voulait pas créer de problèmes avec ses autres chefs de service». Il eut une moue pincée qui déforma ses lèvres. Son front dégarni luisait sous la lumière du plafonnier, allumé malgré le jour. Une secrétaire d'un certain âge entra avec un plateau et deux tasses fumantes, qu'elle posa devant nous. «Lait? Sucre?» s'enquit Eichmann. Je fis signe que non et humai la tasse • c'était du vrai café. Tandis que je soufflais dessus Eichmann me demanda à brûle-pourpoint: «Vous avez été décoré pour l'Einsatzaktion?» Ses jérémiades commençaient à m'agacer; je voulais en venir au but de ma visite.

«Non, répondis-je. J'ai été en poste à Stalingrad, après». Le visage d'Eichmann s'assombrit et il ôta ses lunettes d'un geste sec. «Ach so, fit-il en se redressant. Vous étiez à Stalingrad. Mon frère Helmut a été tué là-bas». – «J'en suis désolé. Toutes mes condoléances. C'était votre frère aîné?» – «Non, le cadet. Il avait trente-trois ans. Notre mère ne s'en est toujours pas remise. Il est tombé en héros, en faisant son devoir pour l'Allemagne. Je regrette, ajouta-t-il cérémonieusement, de ne pas avoir eu cette chance moi-même». Je saisis l'ouverture: «Oui, mais l'Allemagne vous demande d'autres sacrifices». Il remit ses lunettes et but un peu de café. Puis il écrasa sa cigarette dans un cendrier: «Vous avez raison. Un soldat ne choisit pas son poste. Qu'est-ce que je puis faire pour vous, alors? Si j'ai bien compris la lettre de l'Obersturmbannführer Brandt, vous êtes chargé d'étudier l'Arbeitseinsatz, c'est ça? Je ne vois pas trop ce que ça a à voir avec mes services». Je tirai quelques feuillets de ma serviette en simili-cuir. (J'éprouvais un sentiment désagréable chaque fois que je manipulais cette serviette, mais je n'avais rien pu trouver d'autre, à cause des restrictions. J'avais demandé conseil à Thomas, mais il m'avait ri au nez: «Moi, je voulais un ensemble de bureau en cuir, tu vois, avec un serre-documents et un porte-stylos. J'ai écrit à un ami, à Kiev, un type qui était au groupe et qui est resté chez le BdS, pour lui demander s'il pouvait me faire faire ça. Il m'a répondu que depuis qu'on avait éliminé tous les Juifs, on ne pouvait même plus faire ressemeler une paire de bottes, en Ukraine.») Eichmann m'observait en fronçant les sourcils.

«Les Juifs dont vous vous occupez sont aujourd'hui un des principaux viviers dans lequel l'Arbeitseinsatz peut puiser pour renouveler ses effectifs, expliquai-je. À part eux, il n'y a vraiment plus que des travailleurs étrangers condamnés pour petits délits et les déportés politiques des pays sous notre contrôle. Toutes les autres sources possibles, les prisonniers de guerre ou les criminels transférés par le ministère de la Justice, sont dans l'ensemble épuisées. Ce que je souhaiterais, c'est avoir une vue d'ensemble du fonctionnement de vos opérations et surtout de vos perspectives d'avenir». Tandis qu'il m'écoutait, un tic curieux déformait le coin gauche de sa bouche; j'avais l'impression qu'il mâchait sa langue. Il se renversa de nouveau sur sa chaise, ses longues mains veineuses réunies en triangle, les index tendus: «Bien, bien. Je vais vous expliquer. Comme vous le savez, dans chaque pays concerné par la Endlösung, il y a un représentant de mon Referat, subordonné soit au BdS si c'est un pays occupé, soit à l'attaché de police de l'ambassade si c'est un pays allié. Je vous précise tout de suite que l'URSS n'entre pas dans mon domaine; quant à mon représentant dans le General-Gouvernement, il a un rôle tout à fait mineur». – «Comment cela se fait-il?» – «La question juive, dans le GG, est de la responsabilité du SSPF de Lublin, le Gruppenführer Globocnik, qui rend compte directement au Reichsführer. La Staatspolizei n'est donc pas concernée, dans l'ensemble». Il pinça les lèvres: «Sauf quelques exceptions qui doivent encore être réglées, le Reich lui-même peut être considéré judenrein. Quant aux autres pays, tout dépend du degré de compréhension envers la résolution de la question juive qui est montré par les autorités nationales. À cause de cela, chaque pays pose en quelque sorte un cas particulier que je peux vous expliquer». Dès qu'il commençait à parler de son travail, remarquai-je, son mélange déjà curieux d'accent autrichien et d'argot berlinois se compliquait d'une syntaxe bureaucratique particulièrement embrouillée. Il parlait posément et clairement, en cherchant ses mots, mais j'avais parfois du mal à suivre ses phrases. Lui-même semblait s'y perdre un peu. «Prenez le cas de la France, où nous avons si l'on peut dire pu commencer à travailler l'été dernier une fois que les autorités françaises eurent, guidées par notre spécialiste et aussi par les conseils et désirs de l'Auswärtiges Amt, euh, si vous voulez, accepté de coopérer et surtout quand la Reichsbahn a consenti à nous fournir le transport nécessaire. Nous avons ainsi pu commencer, et au début cela a même été un succès car les Français montraient beaucoup de compréhension, et puis grâce à l'assistance de la police française, sans laquelle nous n'aurions rien pu faire, bien sûr, car nous n'avons pas les ressources, et le Militärbefehlshaber n'allait certainement pas les fournir, donc l'aide de la police française était un élément vital car c'est eux qui arrêtaient les Juifs et nous les transféraient, et d'ailleurs même ils faisaient du zèle, car nous n'avions officiellement demandé que les Juifs de plus de seize ans – pour commencer bien entendu – mais eux ne voulaient pas garder les enfants sans leurs parents, ce qu'on peut comprendre, et donc ils nous les donnaient tous, même des orphelins – bref on a vite compris qu'en fait ils ne nous livraient que leurs Juifs étrangers, j'ai même dû annuler un transport de Bordeaux parce qu'on n'en trouvait pas assez pour le remplir, de ces Juifs étrangers, un vrai scandale, car en ce qui concernait leurs propres Juifs, ceux qui étaient donc citoyens français, je veux dire, depuis longue date, eh bien là, vous voyez, c'était non. Ils ne voulaient pas et il n'y avait rien à faire. D'après l'Auswärtiges Amt c'est le maréchal Pétain lui-même qui faisait obstacle, et on avait beau lui expliquer, ça ne servait à rien. Alors après novembre, bien sûr, la situation a complètement changé, parce que nous n'étions plus forcément liés par tous ces accords et par les lois françaises, mais même là, c'est ce que je vous ai dit, il y avait le problème de la police française, qui ne voulait plus coopérer, je ne veux pas me plaindre de Herr Bousquet, mais lui aussi il avait ses ordres, et quand même ce n'était pas possible d'envoyer la police allemande frapper aux portes, donc, de fait, en France, ça n'avance plus. En plus, beaucoup de Juifs sont passés en secteur italien, et ça c'est vraiment un problème, car les Italiens, eux, n'ont aucune compréhension, et on a le même problème partout, en Grèce et en Croatie, où ce sont eux qui sont responsables, là, ils protègent les Juifs, et pas seulement les leurs mais tous. Et c'est un vrai problème et qui dépasse complètement mes compétences et d'ailleurs je crois savoir qu'il a été discuté au plus haut niveau, le plus haut qui soit, et Mussolini aurait répondu qu'il s'en occuperait, mais visiblement ce n'est pas une priorité, n'est-ce pas, et aux étages inférieurs, ceux avec lesquels nous traitons, là, c'est carrément de l'obstruction bureaucratique, des manœuvres dilatoires et je m'y connais, ils ne disent jamais non mais c'est comme des sables mouvants et il ne se passe rien. Voilà où on en est avec les Italiens». – «Et les autres pays?» demandai-je. Eichmann se leva, mit sa casquette, et me fit signe de le suivre: «Venez. Je vais vous montrer». Je le suivis jusqu'à un autre bureau. Ses jambes, je le remarquais pour la première fois, étaient arquées comme celles d'un cavalier. «Vous faites du cheval, Herr Obersturmbannführer?» Il eut de nouveau une moue: «Dans ma jeunesse. Maintenant je n'ai plus trop l'occasion». Il frappa à une porte et entra. Quelques officiers se levèrent et le saluèrent; il leur rendit leur salut, traversa la pièce, frappa à une autre porte, et entra. Au fond de la pièce, derrière un bureau, se trouvait un Sturmbannführer; il y avait aussi là une secrétaire et un officier subalterne. Tous se levèrent à notre entrée; le Sturmbannführer, une belle bête blonde, grand et musclé, sanglé dans un uniforme coupé sur mesure, leva le bras en émettant un «Heil!» martial. Nous lui rendîmes son salut avant de nous approcher. Eichmann me présenta puis se tourna vers moi: «Le Sturmbannführer Günther est mon substitut permanent». Günther me contempla d'un air taciturne et demanda à Eichmann: «Que puis-je faire pour vous, Herr Obersturmbannführer?» -»Je suis désolé de vous déranger, Günther. Je voulais lui montrer votre tableau». Günther s'écarta de son bureau sans un mot. Derrière lui, au mur, s'affichait un large graphique en plusieurs couleurs. «Vous voyez, m'expliqua Eichmann, c'est organisé par pays et mis à jour chaque mois. À gauche, vous avez les objectifs, et ensuite les totaux cumulés de réalisation de l'objectif. Vous voyez d'un coup d'œil qu'on approche du but en Hollande, 50 % en Belgique, mais qu'en Hongrie, en Roumanie, ou en Bulgarie on reste proches de zéro. En Bulgarie, on en a eu quelques milliers, mais c'est trompeur: ils nous ont laissé évacuer ceux des territoires qu'ils ont occupés en 1941, en Thrace et en Macédoine, mais on ne peut pas toucher à ceux de la Vieille Bulgarie. On le leur a redemandé officiellement il y a quelques mois, en mars je crois, il y a eu une démarche du A A, mais ils ont encore refusé. Comme c'est une question de souveraineté chacun veut des garanties que son voisin fera la même chose, c'est-à-dire que les Bulgares veulent que ce soient les Roumains qui commencent, et les Roumains les Hongrois, et les Hongrois les Bulgares ou quelque chose comme ça. Remarquez, depuis Varsovie, on a au moins pu leur expliquer le danger que ça représente, d'avoir tant de Juifs chez soi, c'est un foyer à partisans, et là, je crois que ça les a impressionnés. Mais nous ne sommes pas encore au bout de nos peines. En Grèce, on a commencé en mars, j'ai un Sonderkommando là-bas, à Thessalonique en ce moment, et vous voyez que ça va assez vite, c'est déjà quasiment fini. Après il nous restera la Crète et Rhodes, pas un problème, mais pour la zone italienne, Athènes et le reste, je vous ai déjà expliqué. Ensuite, bien entendu, il y a tous les problèmes techniques associés, ce ne sont pas que des problèmes diplomatiques, ce serait trop facile, non, et donc surtout le problème du transport, c'est-à-dire du matériel roulant et donc de l'affectation des wagons et aussi, comment dire, du temps sur les voies même si on a les wagons. Ça arrive par exemple, on négocie un accord avec un gouvernement, on a les Juifs en main, et hop, Transportsperre, tout bloqué parce qu'il y a une offensive à l'Est ou quelque chose et on ne peut plus rien passer en Pologne. Donc par contre quand c'est calme on met les bouchées doubles. En Hollande ou en France, on centralise tout sur des camps de transit, et on écoule petit à petit, quand il y a du transport et aussi selon la capacité de réception qui est aussi limitée. Pour Thessalonique, par contre, il a été décidé de tout faire d'un coup, un deux trois et quatre et voilà. En fait, depuis février, on a vraiment beaucoup de travail, le transport est disponible et j'ai reçu l'ordre d'accélérer les choses. Le Reichsführer veut que ce soit fini cette année et puis qu'on n'en parle plus.» – «Et c'est réalisable?» -

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