Et l'Impératif kantien? À vrai dire, je n'en savais trop rien, j'avais raconté un peu n'importe quoi à ce pauvre Eichmann. En Ukraine ou au Caucase, des questions de cet ordre me concernaient encore, je m'affligeais des difficultés et en discutais avec sérieux, avec le sentiment qu'il s'agissait là de problèmes vitaux. Mais ce sentiment semblait s'être perdu. Où cela, à quel moment? À Stalingrad? Ou après? J'avais cru un moment sombrer, submergé par les histoires remontées du fond de mon passé. Et puis, avec la mort stupide et incompréhensible de ma mère, ces angoisses aussi avaient disparu: le sentiment qui me dominait à présent était une vaste indifférence, non pas morne, mais légère et précise. Mon travail seul m'engageait, je sentais qu'on m'avait proposé là un défi stimulant qui ferait appel à toutes mes capacités, et je souhaitais réussir – non pas en vue d'un avancement, ou d'ambitions ultérieures, je n'en avais aucune, mais simplement pour jouir de la satisfaction de la chose bien faite. C'est dans cet état d'esprit que je suis parti pour la Pologne, accompagné de Piontek, et laissant Fräulein Praxa à Berlin s'occuper de mon courrier, de mon loyer et de ses ongles. J'avais choisi pour débuter mon voyage un moment opportun: mon ancien supérieur au Caucase, Walter Bierkamp, remplaçait l'Oberführer Schöngarth comme BdS du General-Gouvernement, et, l'ayant appris par Brandt, je m'étais fait inviter à la présentation. Ceci se passait à la mi-juin 1943. La cérémonie se déroulait à Cracovie, dans la cour intérieure du Wawel, un édifice magnifique, même avec ses hautes et fines colonnades cachées sous les bannières. Hans Frank, le General-Gouverneur, prononça un long discours du haut d'une estrade dressée au fond de la cour, entouré de dignitaires et d'une garde d'honneur, un peu ridicule dans son uniforme brun de la SA avec sa haute casquette en tuyau de poêle dont la sangle lui sciait les bajoues. La franchise crue du discours me surprit, je m'en souviens encore, car il y avait là un auditoire considérable, non seulement des représentants de la SP et du SD, mais aussi des Waffen-SS, des fonctionnaires du G G, et des officiers de la Wehrmacht. Frank félicitait Schöngarth, qui se tenait debout derrière lui, raide et dépassant Bierkamp d'une tête, pour ses réussites dans la mise en œuvre d'aspects difficiles du national-socialisme. Ce discours a survécu dans les archives, en voici un extrait qui donne bien le ton: Dans un état de guerre, où la victoire est en jeu, où nous regardons l'éternité dans les yeux, ceci est un problème extrêmement difficile. Comment, demande-t-on souvent, le besoin de coopérer avec une culture étrangère peut-il être réconcilié avec le but idéologique – disons – d'éliminer le Volkstum polonais? Comment le besoin de maintenir une production industrielle est-il compatible avec le besoin, par exemple, de détruire les Juifs? C'étaient de bonnes questions, mais je trouvais étonnant qu'elles soient exposées aussi ouvertement. Un fonctionnaire du G G m'assura plus tard que Frank parlait toujours ainsi, et que de toute façon en Pologne l'extermination des Juifs n'était un secret pour personne.
Frank, qui avait dû être un bel homme avant que la graisse ne lui noie le visage, parlait d'une voix forte mais pipée, un peu hystérique; il ne cessait de se dresser sur la pointe des pieds, tendant sa bedaine par-dessus le podium, et d'agiter la main. Schöngarth, un homme au front haut et carré, et qui parlait d'une voix posée et un peu pédantesque, prononça lui aussi un discours, suivi de Bierkamp, dont je ne pouvais m'empêcher de trouver les proclamations de foi nationales-socialistes un peu hypocrites (mais sans doute avais-je du mal à lui pardonner le mauvais tour qu'il m'avait joué). Lorsque je vins le féliciter, lors de la réception, il fit mine d'être ravi de me voir: «Sturmbannführer Aue! J'ai entendu dire que vous vous êtes comporté héroïquement, à Stalingrad. Mes félicitations! Je n'avais jamais douté de vous». Son sourire, dans son petit visage de loutre, semblait une grimace; mais il était tout à fait possible qu'il eût effectivement oublié ses dernières paroles, à Vorochilovsk, peu compatibles avec ma nouvelle situation. Il me posa quelques questions sur mes fonctions et m'assura de l'entière coopération de ses services, me promettant une lettre de recommandation pour ses subordonnés de Lublin, où je comptais commencer mon inspection; il me raconta aussi, entre deux verres, comment il avait ramené le groupe D par la Biélorussie, où, rebaptisé Kampfgruppe Bierkamp, il avait été affecté à la lutte antipartisans, surtout au nord des marécages du Pripet, participant aux grandes opérations de ratissage, comme celle baptisée
«Cottbus» qui venait de se conclure à l'époque de son transfert en Pologne. Quant à Korsemann, me chuchota-t-il sur un ton confidentiel, il avait mal agi et était sur le point de perdre son poste; on parlait de le juger pour lâcheté devant l'ennemi, il serait pour le moins dégradé et envoyé se racheter au front. «Il aurait dû prendre exemple sur quelqu'un comme vous. Mais ses complaisances envers la Wehrmacht lui coûtent cher». Ces paroles me firent sourire: pour un homme comme Bierkamp, visiblement, le succès était tout. Lui-même ne s'était pas si mal débrouillé; BdS, c'était un poste important, surtout au General-Gouvernement. Moi non plus, je ne mentionnai pas le passé. Ce qui comptait, c'était le présent, et si Bierkamp pouvait m'aider, tant mieux.
Je passai quelques jours à Cracovie, pour assister à des réunions et aussi pour profiter un peu de cette si belle ville. Je visitai l'ancien quartier juif, le Kasimierz, maintenant occupé par des Polonais hâves, maladifs et galeux, déplacés par la germanisation des «territoires incorporés». Les synagogues n'avaient pas été détruites: Frank, disait-on, tenait à ce que subsistent quelques traces matérielles du judaïsme polonais, pour l'édification des générations futures. Certaines servaient d'entrepôts, d'autres restaient fermées; je me fis ouvrir les deux plus anciennes, autour de la longue place Szeroka. La synagogue dite
«Vieille», qui datait du XVe siècle, avec sa longue annexe à toit crénelé ajoutée pour les femmes au XVIe ou au début du XVIIe siècle, servait à la Wehrmacht pour stocker des vivres et des pièces détachées; la façade en brique, maintes fois remodelée, avec des fenêtres borgnes, des arches en calcaire blanc, et des pierres de grès serties un peu au hasard, avait un charme presque vénitien, et devait d'ailleurs beaucoup aux architectes italiens œuvrant en Pologne et en Galicie. La synagogue Remuh, à l'autre extrémité de la place, était une petite bâtisse exiguë et enfumée, sans intérêt architectural; du grand cimetière juif qui l'entourait, et qui aurait certainement valu la peine d'être visité, il ne restait plus qu'un terrain vague et désolé, les anciennes pierres tombales ayant été emportées comme matériau de construction. Le jeune officier de la Gestapostelle qui m'accompagnait connaissait très bien l'histoire du judaïsme polonais, et il m'indiqua l'emplacement de la tombe du rabbin Moïse Isserles, un célèbre talmudiste. «Dès que le prince Mieszko a commencé, au Xe siècle, à imposer la foi catholique en Pologne, m'expliqua-t-il, les Juifs sont apparus pour faire le commerce du sel, du blé, des fourrures, du vin. Comme ils enrichissaient les rois, ils obtenaient franchise sur franchise. Le peuple, à cette époque, était encore païen, sain et frais, à part quelques orthodoxes à l'Est. Ainsi les Juifs ont aidé le catholicisme à s'implanter en terre polonaise, et en échange, le catholicisme protégeait les Juifs. Bien longtemps après la conversion du peuple, les Juifs ont gardé cette position d'agents des puissants, aidant les pan à saigner les paysans par tous les moyens, leur servant d'intendants, d'usuriers, tenant tout le commerce fermement entre leurs mains. D'où la persistance et la force de l'antisémitisme polonais: pour le peuple polonais, le Juif a toujours été un exploiteur, et même s'ils nous haïssent profondément, par ailleurs, ils approuvent notre solution au problème juif du fond du cœur. Cela est vrai aussi pour les partisans de l'Armia Krajova, qui sont tous catholiques et bigots, même si ça l'est un peu moins pour les partisans communistes, qui sont obligés, parfois à contrecœur, de suivre la ligne du Parti et de Moscou.» -
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