Jonathan Littell - Les Bienveillantes

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"En fait, j'aurais tout aussi bien pu ne pas écrire. Après tout, ce n'est pas une obligation. Depuis la guerre, je suis resté un homme discret; grâce à Dieu, je n'ai jamais eu besoin, comme certains de mes anciens collègues, d'écrire mes Mémoires à fin de justification, car je n'ai rien à justifier, ni dans un but lucratif, car je gagne assez bien ma vie comme ça. Je ne regrette rien: j'ai fait mon travail, voilà tout; quant à mes histoires de famille, que je raconterai peut-être aussi, elles ne concernent que moi; et pour le reste, vers la fin, j'ai sans doute forcé la limite, mais là je n'étais plus tout à fait moi-même, je vacillais, le monde entier basculait, je ne fus pas le seul à perdre la tête, reconnaissez-le. Malgré mes travers, et ils ont été nombreux, je suis resté de ceux qui pensent que les seules choses indispensables à la vie humaine sont l'air, le manger, le boire et l'excrétion, et la recherche de la vérité. Le reste est facultatif."Avec cette somme qui s'inscrit aussi bien sous l'égide d'Eschyle que dans la lignée de Vie et destin de Vassili Grossman ou des Damnés de Visconti, Jonathan Littell nous fait revivre les horreurs de la Seconde Guerre mondiale du côté des bourreaux, tout en nous montrant un homme comme rarement on l'avait fait: l'épopée d'un être emporté dans la traversée de lui-même et de l'Histoire.

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Mais le meurtre était-il une solution? Je pensais aux nombreuses conversations que j'avais eues à ce sujet: en Allemagne, je n'étais pas le seul à douter. Et si le meurtre n'était pas une solution définitive, et si au contraire ce nouveau fait, encore moins réparable que les précédents, ouvrait à son tour de nouveaux abîmes? Alors, que restait-il comme issue? Dans la cuisine, je m'aperçus que j'avais gardé la hache. La pièce était vide: ma mère devait se trouver au salon. Je regardai le tas de bois, il semblait y en avoir assez. J'étais en nage; je posai la hache dans le coin, à côté du bois, et montai me laver et changer de chemise. Le repas se déroula dans un silence morne. Les jumeaux déjeunaient à l'école, nous n'étions que trois. Moreau tentait de commenter les dernières nouvelles – les Anglo-Américains avançaient rapidement sur Tunis; à Varsovie, des troubles avaient éclaté – mais je gardais obstinément le silence. Je le regardais, je me disais: C'est un homme rusé, il doit aussi garder le contact avec les terroristes, les aider un peu; si les choses empirent, il dira qu'il a toujours été de leur côté, qu'il n'a travaillé avec les Allemands que comme couverture. Quoi qu'il se passe, il saura faire son nid, ce vieux lion lâche et édenté. Même si les jumeaux n'étaient pas juifs, j'étais certain qu'il avait caché des Juifs: trop belle occasion, à si peu de frais (avec les Italiens, il ne risquait rien), de se donner un alibi pour la suite. Mais, venait alors cette pensée rageuse, nous lui montrerons, à lui et à ses semblables, ce que l'Allemagne a dans le ventre; nous ne sommes pas encore à terre. Ma mère aussi se taisait. Après le repas je déclarai que j'allais me promener. Je traversai le parc, passai la grille toujours entrebâillée et descendis jusqu'à la plage. Dans le chemin l'odeur de sel de la mer venait se mêler fortement à celle des pins, et de nouveau le passé se levait en moi, le passé heureux qui avait baigné dans ces odeurs, le passé malheureux aussi. À la plage, je pris à droite, vers le port et la ville. Au pied du fort Carré, sur une bande de terre surplombant la mer et entourée de pins parasols, s'étendait un terrain de sport où des enfants jouaient au ballon. Petit, j'étais un enfant chétif, je n'aimais pas le sport, je préférais lire; mais Moreau, qui me trouvait malingre, avait conseillé à ma mère de m'inscrire à un club de football; ainsi, j'avais moi aussi joué sur ce terrain. Ce ne fut pas un grand succès. Comme je n'aimais pas courir, on m'institua gardien de but; un jour, un autre enfant m'envoya le ballon si fort dans la poitrine que je fus projeté au fond de la cage. Je me souviens d'être resté couché là, regardant à travers le filet de la cage les têtes des pins agités dans la brise, jusqu'à ce que le moniteur vienne enfin voir si j'avais été assommé. Un peu plus tard eut lieu notre premier match contre un autre club. Le capitaine de l'équipe ne voulait pas que je joue; enfin, à la deuxième mi-temps, il me laissa sortir sur le terrain. Je me retrouvai, je ne sais trop comment, avec le ballon dans les pieds et me mis à courir vers le but. Devant moi, le terrain vide s'ouvrait grand, les spectateurs hurlaient, sifflaient, je ne voyais plus rien sauf ce but, le gardien impuissant qui s'efforçait de m'arrêter en agitant les bras, je triomphais de tout et je marquai, mais c'était le goal de ma propre équipe: dans les vestiaires, je fus roué de coups par les autres garçons, et je laissai là le football. Passé le fort s'incurve le port Vauban, une grande crique naturelle aménagée, où clapotaient des barques de pêche et des avisos de la marine italienne. Je m'assis sur un banc et allumai une cigarette, regardant les mouettes tournoyer autour des bateaux de pêche. Là aussi, j'étais souvent venu. Il y avait eu une promenade, en 1930, juste avant mon baccalauréat, durant les vacances de Pâques. Cela faisait près d'un an que j'évitais Antibes, depuis le mariage de ma mère avec Moreau, mais ces vacances-là, elle usa d'un tour adroit: elle m'écrivit, sans aucune allusion à ce qui s'était passé, ni à ma lettre d'injures, pour me dire qu'Una rentrait pour les fêtes et serait ravie de me revoir. Cela faisait trois ans que l'on nous gardait séparés: Les salauds, me dis-je, mais je ne pouvais pas refuser, et ils s'en doutaient bien. Nos retrouvailles furent embarrassées, nous parlions peu; bien entendu ma mère et Moreau ne nous laissaient pratiquement jamais seuls. À mon arrivée, Moreau m'avait pris par le bras: «Pas de cochonneries, hein? Je t'ai à l'œil». Pour lui, bourgeois épais qu'il était, il semblait évident que je l'avais séduite. Je ne dis rien, mais lorsqu'elle fut enfin là, je sus que je l'aimais plus que jamais. Quand, au milieu du salon, elle me frôla en passant, le dos de sa main touchant la mienne pendant une fraction de seconde, ce fut comme si un choc électrique me rivait au plancher, je dus me mordre la lèvre pour ne pas crier. Et puis nous étions allés nous promener autour du port. Notre mère et Moreau marchaient devant nous, là, à quelques pas de l'endroit où je me tenais assis et me remémorais ce moment; je parlai à ma sœur de mon école, des prêtres, de la corruption et des mœurs dépravées de mes camarades de classe. Je lui dis aussi que j'étais allé avec des garçons. Elle sourit doucement et me donna un rapide baiser sur la joue. Ses propres expériences n'avaient pas été trop dissemblables, même si la violence restait plus morale que physique. Les bonnes sœurs, me déclara-t-elle, étaient toutes névrosées, inhibées et frigides. Je ris et lui demandai où elle avait appris ces mots; les petites filles en pension, me répondit-elle avec un léger rire de joie, ne soudoyaient plus les concierges pour qu'ils leur passent en cachette des volumes de Voltaire et de Rousseau, mais plutôt Freud, Spengler et Proust, et si je ne les avais pas encore lus, il était grand temps de m'y mettre. Moreau s'arrêta pour nous acheter des cornets. Mais lorsqu'il eut rejoint notre mère, nous reprîmes la conversation: cette fois, je parlai de notre père. «Il n'est pas mort», chuchotai-je avec passion. – «Je sais, dit-elle. Et même s'il l'est, ce n'est pas à eux de l'enterrer». – «Ce n'est pas une question d'enterrement. C'est comme s'ils l'avaient assassiné. Assassiné avec du papier. Quelle ignominie! Pour leurs désirs honteux». – «Tu sais, dit-elle alors, je crois qu'elle l'aime». – «Je m'en fous! sifflai-je. Elle a épousé notre père et elle est sa femme. La vérité, c'est ça. Un juge ne peut rien y changer». Elle s'arrêta et me regarda: «Tu as sans doute raison». Mais déjà notre mère nous appelait et nous avancions vers elle, léchant nos cornets de glace à la vanille.

En ville, je pris un verre de blanc à un comptoir, je pensais toujours à ces choses, et je me dis que j'avais vu ce que j'étais venu voir, même si je ne savais toujours pas ce que c'était; déjà, je songeais à partir. Je passai au guichet, près de l'arrêt des cars, et achetai un billet pour le lendemain, à destination de Marseille; à la gare, juste à côté, on me vendit le billet de train pour Paris, la correspondance était rapide, j'y serais avant le soir. Puis je rentrai chez ma mère. Le parc, autour de la maison, s'étendait tranquille et silencieux, parcouru par la douce rumeur des aiguilles caressées par la brise de mer. La porte vitrée du salon était restée ouverte: je m'approchai et appelai, mais personne ne répondit. Peut-être, me dis-je, font-ils la sieste. Moi aussi je me sentais fatigué, c'était sans doute le vin et le soleil; je contournai la maison et montai par l'escalier principal, sans rencontrer personne. Ma chambre était sombre, fraîche. Je me couchai et m'endormis. Lorsque je me réveillai la lumière avait changé, il faisait très sombre: sur le pas de ma porte, je distinguai les deux jumeaux, debout côte à côte, qui me regardaient fixement de leurs grands yeux ronds. «Qu'est-ce que vous voulez?» demandai-je. À ces mots, ils reculèrent d'un même pas et filèrent J'entendais leurs petits pas résonner sur le plancher puis dévaler le grand escalier. La porte principale claqua et ce fut de nouveau le silence. Je m'assis sur le rebord du lit et me rendis compte que j'étais nu; pourtant, je n'avais aucun souvenir de m'être relevé pour me déshabiller. Mes doigts blessés me faisaient mal et je les suçai distraitement. Puis je tournai le commutateur de la lampe, et, clignant des yeux, cherchai l'heure: ma montre, sur la table de nuit, s'était arrêtée. Je regardai autour de moi mais ne vis pas mes vêtements. Où donc avaient-ils bien pu passer? Je pris du linge frais dans mon sac et sortis mon uniforme du placard. Ma barbe râpait un peu mais je décidai de me raser plus tard et m'habillai. Je descendis par l'escalier de service. La cuisine était vide le fourneau froid. J'allai à l'entrée des fournisseurs. dehors, du côté de la mer, l'aube commençait à poindre et rosissait à peine le bas du ciel. Curieux que les jumeaux soient levés si tôt, me dis-je. Avais-je donc dormi pendant le dîner? Je devais être plus fatigué que je ne le pensais. Mon car partait de bonne heure, il fallait que je me prépare. Je fis demi-tour en fermant la porte, montai les trois marches qui menaient au salon et y entrai, me dirigeant à tâtons vers la porte vitrée. Dans la pénombre je butai sur quelque chose de mou, couché sur le tapis. Ce contact me glaça. Je reculai jusqu'au commutateur du lustre, passai la main derrière moi sans me retourner, et le tournai. La lumière jaillit de plusieurs lampes, vive, crue, presque blafarde.

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