Mais je ne voulais pas le comprendre. Cette nuit-là, je tombai dans le sommeil comme dans une eau sombre, épaisse, agitée, mais sans rêves. Le rire des jumeaux, montant du parc, me réveilla. Il faisait jour, le soleil brillait par les fentes des volets. En me lavant et m'habillant, je songeais aux paroles de ma mère. L'une d'elles m'avait péniblement frappé: mon départ de France, ma rupture avec ma mère, tout cela en effet avait été rendu possible par l'héritage de mon père, un petit capital qu'Una et moi-même devions nous partager à notre majorité. Or je n'avais jamais, à cette époque, fait le lien entre les démarches si odieuses de ma mère et cet argent qui m'avait permis de m'affranchir d'elle. J'avais longuement préparé ce départ. Dans les mois qui avaient suivi l'émeute de février 1934, j'avais pris contact avec le Dr. Mandelbrod pour lui demander assistance et soutien; et, comme je l'ai dit, il me les avait fournis généreusement; à mon anniversaire, tout était organisé. Ma mère et Moreau montèrent à Paris pour les formalités concernant mon héritage: au dîner, les papiers du notaire en poche, je leur annonçai ma décision de quitter l'ELSP pour l'Allemagne. Moreau avait ravalé sa colère et était resté silencieux tandis que ma mère tentait de me raisonner. Dans la rue, Moreau s'était tourné vers ma mère: «Tu ne vois pas que c'est devenu un petit fasciste, ton fils? Qu'il aille défiler au pas de l'oie, si ça lui plaît». J'étais trop heureux pour me fâcher, et ie les quittai sur le boulevard Montparnasse. Il avait fallu neuf ans et la guerre pour que je les revoie.
En bas, je trouvai Moreau assis sur une chaise de jardin, dans un carré de soleil, devant la porte vitrée du salon. Il faisait assez frais. «Bonjour, me dit-il de son air rusé. Bien dormi» – «Oui, merci. Ma mère est levée?» – «Elle est réveillée, mais elle se repose encore. Il y a du café et des tartines, sur la table». -
«Merci». J'allai me servir puis revins près de lui, une tasse de café à la main. Je regardai le parc. Je n'entendais plus les jumeaux. «Où sont les petits?» demandai-je à Moreau. – «À l'école. Ils reviennent dans l'après-midi» Je bus un peu de café. «Tu sais, reprit-il, ta mère est contente que tu sois venu». -
«Oui, c'est possible», dis-je. Mais il continuait placidement sa pensée: «Tu devrais écrire plus souvent. Les temps vont être durs. Tout le monde va avoir besoin de la famille. La famille, c'est la seule chose sur laquelle on peut compter». Je ne dis rien, je le regardais distraitement; lui contemplait le jardin. «Tiens, le mois prochain, c'est la Fête des mères. Tu pourrais lui envoyer tes vœux». – «Qu'est-ce que c'est que cette fête?» Il me jeta un coup d'œil interloqué: «C'est le Maréchal qui l'a instituée, il y a deux ans. Pour honorer la Maternité. C'est en mai, cette année ça tombe le 30». Il me regardait toujours: «Tu pourrais envoyer une carte». – «Oui, j'essayerai.» Il se tut et se retourna vers le jardin. «Si tu as le temps, dit-il au bout d'un long moment, est-ce que tu pourrais aller couper du bois dans la remise, pour le fourneau? Je me fais vieux». Je le regardai de nouveau, tassé sur sa chaise: en effet, il avait vieilli. «Si vous voulez», répondis-je. Je retournai dans la maison, posai la tasse vide sur la table, grignotai une biscotte et montai à l'étage; cette fois, j'allai droit au grenier. Je fermai la trappe derrière moi et marchai doucement entre les meubles et les caisses, faisant craquer les lattes du plancher sous mes pas. Mes souvenirs se dressaient autour de moi, devenus tactiles avec l'air, l'odeur, la lumière, la poussière: et je plongeai dans ces sensations comme j'avais plongé dans la Volga, avec un abandon total. Il me semblait apercevoir l'ombre de nos corps dans les recoins, l'éclat de nos peaux blanches. Puis je me secouai et trouvai les cartons contenant mes affaires. Je les traînai dans un grand espace vide, près d'un pilier, m'accroupis et commençai à fouiller. Il y avait là des voitures en étain, des carnets de notes et des cahiers de cours, des livres de jeunesse, des photographies dans des enveloppes épaisses, d'autres enveloppes encore, scellées, contenant des lettres de ma sœur, tout un passé, étranger et brutal. Je n'osais pas regarder les photos, ouvrir les enveloppes, je sentais croître en moi une terreur animale; même les objets les plus anodins, les plus innocents, portaient l'empreinte du passé, de ce passé-là, et le fait même de ce passé me glaçait jusqu'à la moelle; chaque objet nouveau, mais si familier, m'inspirait un mélange de répulsion et de fascination, comme si j'avais tenu entre mes mains une mine amorcée. Pour me calmer je détaillai les livres: c'était la bibliothèque de n'importe quel adolescent de mon époque, Jules Verne, Paul de Kock, Hugo, Eugène Sue, les Américains E.R. Burroughs et Marc Twain, les aventures de Fantômas ou de Rouletabille, des récits de voyage, quelques biographies de grands hommes. L'envie me prit d'en relire quelques-uns et, après réflexion, je mis de côté les trois premiers volumes de la série martienne de Burroughs, ceux qui avaient excité mes fantaisies dans la salle de bains de l'étage, curieux de voir s'ils répondraient encore à l'intensité de mes souvenirs. Puis je revins aux enveloppes scellées. Je les soupesai, les retournai entre mes doigts. Au début, après le scandale et notre envoi au collège, ma sœur et moi avions encore le droit de nous écrire; quand je recevais une de ses lettres, je devais l'ouvrir devant l'un des curés et la lui donner à lire avant de pouvoir le faire moi-même; elle aussi, je m'imagine, devait faire de même de son côté. Ses lettres, curieusement rédigées à la machine à écrire, étaient longues, édifiantes et solennelles: Mon cher frère: Tout va bien ici, on me traite avec douceur. Je m'éveille à un renouveau spirituel, etc. Mais la nuit, je m'enfermai dans les W-C avec un morceau de bougie, tremblant d'angoisse et d'excitation, et je tenais la lettre au-dessus de la flamme jusqu'à ce qu'apparaisse un second message, griffonné entre les lignes avec du lait: AU SECOURS! SORS-MOI D'ICI, JE T'EN SUPPLIE! Nous avions eu cette idée en lisant, en cachette bien entendu, une vie de Lénine, trouvée chez un bouquiniste, près de la mairie. Ces messages désespérés me jetèrent dans la panique et je décidai de m'enfuir et de la sauver. Mais ma tentative était mal préparée, je fus vite repris. On me punit sévèrement, j'eus droit à la canne et à une semaine au pain sec, et les exactions des garçons plus âgés ne firent qu'empirer, mais tout ça m'était égal; seulement, on m'avait interdit de recevoir des lettres, et cela me plongeait dans la rage et le désespoir. Je ne savais même plus si j'avais conservé ces dernières missives, si elles aussi se trouvaient dans ces enveloppes; et je ne souhaitais pas les ouvrir pour vérifier. Je rangeai tout dans les cartons, pris les trois livres, et redescendis.
Poussé par une force muette, j'entrai dans l'ancienne chambre d'Una. Il y avait là maintenant un lit double, en bois peint en rouge et bleu, et des jouets bien alignés, parmi lesquels je reconnus avec colère certains des miens. Tous les vêtements étaient pliés et rangés dans des tiroirs et dans la penderie. Je fouillai rapidement à la recherche d'indices, de lettres, mais ne trouvai rien. Le nom de famille inscrit sur les carnets de notes m'était inconnu, et paraissait aryen. Ces carnets de notes remontaient à quelques années: ainsi, cela faisait un bon moment qu'ils vivaient là. J'entendis ma mère derrière moi: «Qu'est-ce que tu fais?» – «Je regarde», dis-je sans me retourner. – «Tu ferais mieux de descendre et d'aller couper le bois comme Aristide te l'a demandé. Je vais préparer à manger». Je me retournai; elle se tenait sur le pas de la porte, sévère, impassible. «Ces enfants, qui sont-ils?» – «Je te l'ai dit: les enfants d'une amie proche. Nous les avons recueillis quand elle a été incapable de s'en occuper. Ils n'avaient pas de père». – «Ils sont là depuis quand?» – «Depuis un certain temps. Toi aussi, tu es parti depuis un certain temps, mon petit». Je regardai autour de moi, puis la contemplai de nouveau: «Ce sont des petits Juifs, c'est ça? Avoue-le. Ils sont juifs, hein?» Elle ne se laissa pas démonter: «Cesse de déraisonner. Ce ne sont pas des Juifs. Si tu ne me crois pas, tu n'as qu'à aller les voir quand ils prennent leur bain. C'est comme ça que vous faites, non?» – «Oui. Parfois c'est comme ça qu'on fait». – «De toute façon, si c'était des Juifs, ça changerait quoi? Que leur ferais-tu?» – «Je ne leur ferais rien du tout». – «Qu'en faites-vous, des Juifs? continua-t-elle. On raconte toute sorte d'horreurs. Même les Italiens disent que ce n'est pas acceptable, ce que vous faites». Je me sentis soudainement vieux, fatigué: «On les envoie travailler, à l'Est. Ils construisent des routes, des maisons, ils travaillent dans des usines». Elle n'en démordait pas: «Les enfants aussi, vous les envoyez construire des routes? Vous prenez aussi les enfants, non?» – «Les enfants, ils vont dans des camps spéciaux. Ils restent avec les mères qui ne peuvent pas travailler.» – «Pourquoi faites-vous ça?» Je haussai les épaules: «Il fallait bien que quelqu'un le fasse. Les Juifs sont des parasites, des exploiteurs: maintenant, ils servent ceux qu'ils ont exploit tés. Les Français, je te signale, nous aident bien: en France, c'est la police française qui les arrête et qui nous les remet. C'est la loi française qui en décide. Un jour, l'histoire jugera que nous avons eu raison». – «Vous êtes complètement fous. Va couper le bois». Elle fit demi-tour et se dirigea vers l'escalier de service. J'allai ranger les trois livres de Burroughs dans mon sac, puis je me rendis à la remise. J'ôtai ma veste, pris la hache, posai une bûche sur le billot, et commençai à couper. C'était assez difficile, je n'avais pas l'habitude de ce genre de travail, je dus m'y reprendre à plusieurs reprises. En coupant, je songeai aux paroles de ma mère; ce n'était pas son manque de compréhension politique qui me travaillait, c'était le regard qu'elle portait sur moi: que voyait-elle, lorsqu'elle me regardait? J'éprouvais à quel point je peinais sous le poids du passé, des blessures reçues ou imaginées, des fautes irréparables, de l'irrémédiabilité du temps. Se débattre ne servait à rien. Lorsque j'eus découpé quelques bûches j'empilai les morceaux sur mes bras et les portai à la cuisine. Ma mère pelait des pommes de terre. Je posai le bois sur le tas, près du fourneau, et ressortis sans un mot en couper encore. Je fis ainsi plusieurs trajets. En travaillant, je pensais: au fond, le problème collectif des Allemands, c'était le même que le mien; eux aussi, ils peinaient à s'extraire d'un passé douloureux, à en faire table rase pour pouvoir commencer des choses neuves. C'est ainsi qu'ils en étaient venus à la solution radicale entre toutes, le meurtre, l'horreur pénible du meurtre.
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