Dégoûté, je me détournai et m'éloignai. Elle me rattrapa et me prit le bras. «Viens. On va visiter le château». Le gravier crissant sous nos pas, nous contournâmes le bâtiment et passâmes sous la rotonde. À l'intérieur, je contemplai d'un œil distrait les dorures, les petits meubles précieux, les tableaux voluptueux du XVIIIe siècle; ma pensée fut seulement remuée dans la salle de musique, lorsque je regardai le piano-forte et me demandai si c'était celui même sur lequel le vieux Bach avait improvisé pour le roi la future Offrande musicale, le jour où il était venu là: n'était le garde, j'aurais tendu la main et frappé ces touches, qui avaient peut-être senti les doigts de Bach. Le fameux tableau de von Menzel, qui représente Frédéric II, éclairé par des cathédrales de bougies, jouant, tout comme le jour où il avait reçu Bach, de sa flûte traversière, avait été décroché, sans doute par peur des bombardements. Un peu plus loin, la visite passait par la chambre d'hôte dite chambre de Voltaire, avec un lit minuscule, où le grand homme aurait, dit-on, dormi durant les années où il enseignait à Frédéric les Lumières et la haine des Juifs; en vérité il logeait, paraît-il, au château de la ville de Potsdam. Una étudiait avec amusement les décorations frivoles: «Pour un roi qui ne pouvait même plus enlever ses bottes, encore moins sa culotte, il appréciait les femmes nues. Le palais entier semble érotisé». – «C'est pour se rappeler ce qu'il avait oublié». À la sortie, elle désigna la colline où se découpaient des ruines artificielles dues à la lubie de ce prince un peu fantasque: «Tu veux monter là-haut?» – «Non. Allons plutôt vers l'orangerie». Nous déambulions paresseusement, sans trop regarder ce qui nous entourait. Nous nous assîmes un moment sur la terrasse de l'orangerie, puis descendîmes les marches qui encadrent les grands bassins et les parterres en une ordonnance régulière, classique, parfaitement symétrique. Après recommençait le parc et nous continuâmes au hasard, par une des longues allées «Est-ce que tu es heureux?» me demanda-t-elle. – «Heureux? Moi? Non. Mais j'ai connu le bonheur. Maintenant, ce qu'il y a, j'en suis satisfait, je ne me plains pas. Pourquoi me demandes-tu cela?» – «Comme ça. Sans raison». Un peu plus loin, elle reprit: «Tu peux me dire pourquoi on ne s'est pas parlé depuis plus de huit ans?» – «Tu t'es mariée», ripostai-je en retenant une bouffée de rage, – «Oui, mais ça, c'était plus tard. Et puis, ce n'est pas une raison». – «Pour moi c'en est une. Pourquoi l'as-tu épousé?» Elle s'arrêta et me regarda attentivement: «Je n'ai pas de comptes à te rendre. Mais si tu veux savoir, je l'aime». Je la regardai à mon tour «Tu as changé». – «Tout le monde change. Toi aussi tu as changé». Nous reprîmes notre marche. «Et toi, tu n'as aimé personne?» demanda-t-elle- – «Non. Je tiens mes promesses, moi». -
«Je ne t'en ai jamais fait». – «C'est vrai», reconnus-je. – «De toute manière, continua-t-elle, l'attachement obstiné à des promesses anciennes n'est pas une vertu. Le monde change, il faut savoir changer avec. Toi, tu restes prisonnier du passé». – «Je préfère parler de loyauté, de fidélité». -»Le passé est fini, Max». – «Le passé n'est jamais fini». Nous étions arrivés au pavillon chinois. Un mandarin, sous son parasol, trônait au sommet de la coupole, bordée d'un auvent bleu et or soutenu par des colonnes dorées en forme de palmier. Je jetai un coup d'œil à l'intérieur: une salle ronde, des peintures orientales. Dehors, au pied de chaque palmier, siégeaient des figures exotiques, elles aussi dorées. «Une vrai folie, commentai-je. Voilà à quoi rêvaient les grands, autrefois. C'est un peu ridicule,» – «Pas plus que les délires des puissants d'aujourd'hui, répondit-elle calmement Moi, j'aime beaucoup ce siècle. C'est le seul dont on peut au moins dire que ce ne fut pas un siècle de foi». – «De Watteau à Robespierre», rétorquai-je ironiquement. Elle fit une moue: «Robespierre, c'est déjà le XIXe. C'est presque un romantique allemand. Tu aimes toujours autant cette musique française, Rameau, Forqueray, Couperin?» Je sentis mon visage s'assombrir: sa question m'avait brutalement rappelé Yakov, le petit pianiste juif de Jitomir. «Oui, répondis-je enfin. Mais je n'ai pas eu l'occasion de les écouter depuis un bon moment». – «Berndt en joue de temps en temps. Surtout Rameau. Il dit que ce n'est pas mal, qu'il y a des choses qui valent presque Bach, au clavier». – «C'est ce que je pense aussi». J'avais eu presque la même conversation avec Yakov. Je ne dis plus rien. Nous nous trouvions à la limite du parc; nous fîmes demi-tour puis, d'un commun accord, obliquâmes vers la Friedenskirche et la sortie. «Et toi? demandai-je. Tu es heureuse, dans ton trou poméranien?» – «Oui. Je suis heureuse». – «Tu ne t'ennuies pas? Tu dois te sentir un peu seule, parfois». Elle me regarda de nouveau, longuement, avant de répondre: «Je n'ai besoin de rien». Cette parole me glaça. Nous prîmes un omnibus jusqu'à la gare. En attendant le train, j'achetai le Völkische Beobachter; Una rit en me voyant revenir. «Pourquoi ris-tu?» – «Je pensais à une blague de Berndt. Le VB, il l'appelle le Verblödungsblatt, la Feuille d'abrutissement». Je me rembrunis: «Il devrait faire attention à ce qu'il dit». – «Ne t'inquiète pas. Il n'est pas idiot, et ses amis sont des hommes intelligents». – «Je ne m'inquiétais pas. Je te mettais en garde, c'est tout». Je regardai la première page: les Anglais avaient encore bombardé Cologne, faisant de nombreuses victimes civiles. Je lui montrai l'article: «Ces Luftmörder n'ont vraiment aucune honte, fis-je. Ils disent qu'ils défendent la liberté et ils tuent des femmes et des enfants». – «Nous aussi, nous tuons des femmes et des enfants», répliqua-t-elle avec douceur. Ses paroles me firent honte, mais immédiatement ma honte se mua en colère: «Nous tuons nos ennemis, pour défendre notre pays». -
«Eux aussi, ils défendent leur pays». – «Ils tuent des civils innocents!» Je devenais rouge, mais elle restait calme. «Les gens que vous exécutiez, vous ne les avez pas tous pris les armes à la main. Vous aussi, vous avez tué des enfants». La rage m'étouffait, je ne savais pas lui expliquer; la différence me semblait évidente, mais elle, elle faisait l'obstinée, elle prétendait ne pas la voir. «Tu me traites d'assassin!» m'écriai-je. Elle me prit la main: «Mais non. Calme-toi». Je me calmai et sortis fumer; puis nous montâmes dans le train. Comme à l'aller, elle regardait passer le Grunewald, et en la regardant je basculai, avec lenteur d'abord, puis vertigineusement, dans le souvenir de notre dernière rencontre. C'était en 1934, juste après notre vingt et unième anniversaire. J'avais enfin pris ma liberté, j'avais annoncé à ma mère que je quittais la France; en route pour l'Allemagne, je fis un détour par Zurich; je louai une chambre dans un petit hôtel et allai trouver Una, qui suivait des études dans cette ville. Elle se montra étonnée de me voir: pourtant, elle était déjà au courant de la scène de Paris, avec Moreau et notre mère, et de ma décision. Je l'emmenai dîner dans un restaurant assez modeste mais tranquille. Elle était contente à Zurich, m'expliqua-t-elle, elle avait des amis, Jung était un homme magnifique. Ces dernières paroles me hérissèrent, ce devait être quelque chose dans le ton, mais je me tus. «Et toi?» me demanda-t-elle. Je lui révélai alors mes espérances, mon inscription à Kiel, mon adhésion au NSDAP aussi (qui datait déjà de mon second voyage en Allemagne, en 1932). Elle m'écoutait en buvant du vin; je buvais aussi, mais plus lentement. «Je ne suis pas certaine de partager ton enthousiasme pour ce Hitler, commenta-t-elle. Il me semble névrosé, bourrelé de complexes non résolus, de frustrations et de ressentiments dangereux». – «Comment peux-tu dire cela!» Je me lançai dans une longue tirade. Mais elle se renfrognait, se refermait sur elle-même. Je m'arrêtai tandis qu'elle se resservait un verre et lui pris la main sur la nappe à carreaux. «Una. C'est ce que je veux faire, c'est ce que je dois faire. Notre père était allemand. Mon avenir est en Allemagne, pas avec la bourgeoisie corrompue de France». – «Tu as peut-être raison. Mais j'ai peur que tu perdes ton âme avec ces hommes». Je rougis de colère et frappai la table. «Una!» C'était la première fois que je haussais le ton avec elle. Sous le choc, son verre se renversa, roula, et s'écrasa à ses pieds, éclatant dans une flaque de vin rouge. Un garçon se précipita avec un balai et Una, qui jusque-là gardait les yeux baissés, les leva sur moi. Son regard était clair, presque transparent. «Tu sais, dis-je, j'ai enfin lu Proust. Tu te souviens de ce passage?» Je récitai, la gorge serrée: «Ce verre sera, comme dans le Temple, le symbole de notre union indestructible». Elle agita la main. «Non, non. Max, tu ne comprends rien, tu n'as jamais rien compris». Elle était rouge, elle devait avoir beaucoup bu. «Tu as toujours pris les choses trop au sérieux. C'était des jeux, des jeux d'enfants. Nous étions des enfants». Mes yeux, ma gorge se gonflaient. Je fis un effort pour maîtriser ma voix. «Tu te trompes, Una. C'est toi qui n'as rien compris». Elle but encore. «Il faut grandir, Max». Cela faisait alors sept ans que nous étions séparés. «Jamais, articulai-je, jamais». Et cette promesse, je l'ai tenue, même si elle ne m'en a pas su gré.
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