Jonathan Littell - Les Bienveillantes

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"En fait, j'aurais tout aussi bien pu ne pas écrire. Après tout, ce n'est pas une obligation. Depuis la guerre, je suis resté un homme discret; grâce à Dieu, je n'ai jamais eu besoin, comme certains de mes anciens collègues, d'écrire mes Mémoires à fin de justification, car je n'ai rien à justifier, ni dans un but lucratif, car je gagne assez bien ma vie comme ça. Je ne regrette rien: j'ai fait mon travail, voilà tout; quant à mes histoires de famille, que je raconterai peut-être aussi, elles ne concernent que moi; et pour le reste, vers la fin, j'ai sans doute forcé la limite, mais là je n'étais plus tout à fait moi-même, je vacillais, le monde entier basculait, je ne fus pas le seul à perdre la tête, reconnaissez-le. Malgré mes travers, et ils ont été nombreux, je suis resté de ceux qui pensent que les seules choses indispensables à la vie humaine sont l'air, le manger, le boire et l'excrétion, et la recherche de la vérité. Le reste est facultatif."Avec cette somme qui s'inscrit aussi bien sous l'égide d'Eschyle que dans la lignée de Vie et destin de Vassili Grossman ou des Damnés de Visconti, Jonathan Littell nous fait revivre les horreurs de la Seconde Guerre mondiale du côté des bourreaux, tout en nous montrant un homme comme rarement on l'avait fait: l'épopée d'un être emporté dans la traversée de lui-même et de l'Histoire.

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Lorsque je l'appelai, à la fin de la matinée, sa voix était parfaitement calme. «Nous sommes au Kaiserhof». – «Tu es libre?» – «Oui. On peut se voir?» – «Je passe te prendre». Elle m'attendait dans le hall d'entrée et se leva en me voyant. J'ôtai ma casquette et elle m'embrassa délicatement sur la joue. Puis elle fit un pas en arrière et me contempla. Elle tendit un doigt et tapota du bout de l'ongle un des boutons à croix gammée de ma tunique: «Ça te va plutôt bien, cet uniforme». Je la regardai sans rien dire: elle n'avait pas changé, un peu mûri sans doute, mais elle était toujours aussi belle. «Que fais-tu ic i?» demandai-je. – «Berndt avait des affaires à régler avec son notaire. Je me suis dis que tu étais peut-être à Berlin, et j'ai eu envie de te voir». – «Comment m'as-tu trouvé?» – «Un ami de Berndt à l'OKW a téléphoné Prinz-Albrechtstrasse et ils lui ont dit où tu logeais. Qu'est-ce que tu veux faire?» -

«Tu as du temps?» – «La journée entière». – «Allons à Potsdam, alors. On mangera et on ira se promener dans le parc».

C'était une des toutes premières belles journées de l'année. L'air tiédissait, les arbres bourgeonnaient sous un soleil encore pâle. Dans le train nous échangeâmes peu de mots; elle semblait distante, et pour tout dire j'étais terrifié. Le visage tourné vers la vitre, elle regardait passer les arbres encore nus de la forêt de Grunewald; et moi, je regardais ce visage. Sous ses lourds cheveux de jais, il paraissait presque translucide, de longues veines bleues se dessinaient clairement sous la peau laiteuse. L'une d'elles partait de la tempe, touchait le coin de l'œil, puis allait en une longue courbe traverser la joue comme une balafre. Je m'imaginais le sang puisant lentement sous cette surface aussi épaisse et profonde que les huiles opalescentes d'un maître flamand. À la base du cou, un autre réseau de veines prenait naissance, se déployait par-dessus la délicate clavicule, et partait sous son tricot, je le savais, comme deux grandes mains ouvertes irriguer ses seins. Quant à ses yeux, je les voyais reflétés dans la vitre, sur le fond brun des troncs serrés, sans couleur, lointains, absents. À Potsdam, je connaissais un petit restaurant près de la Garnisonskirche. Les cloches du carillon sonnaient leur petit air mélancolique, sur une mélodie de Mozart. Le restaurant était ouvert: «Les idées fixes de Goebbels n'ont pas cours à Potsdam», commentai-je; mais même à Berlin la plupart des restaurants rouvraient déjà. Je commandai du vin et demandai à ma sœur des nouvelles de la santé de son mari. «Ça va», répondit-elle laconiquement. Ils n'étaient à Berlin que pour quelques jours; après cela, ils iraient dans un sanatorium en Suisse, où von Üxküll devait faire une cure. Hésitant, je voulus la faire parler de sa vie en Poméranie.

«Je n'ai pas à me plaindre, affirma-t-elle en me regardant de ses grands yeux clairs. Les fermiers de Berndt nous apportent de quoi manger, nous avons tout ce qu'il nous faut. On arrive même à avoir du poisson. Je lis beaucoup, je me promène. La guerre me semble très loin». – «Elle se rapproche», dis-je durement. – «Tu ne crois quand même pas qu'ils vont arriver jusqu'en Allemagne?» Je haussai les épaules: «Tout est possible.» Nos paroles restaient froides, empruntées, je le voyais, mais je ne savais comment rompre cette froideur à laquelle elle paraissait indifférente. Nous bûmes et mangeâmes un peu. Enfin, plus doucement, elle hasarda: «J'ai entendu dire que tu as été blessé. Par des amis militaires de Berndt. Nous vivons une vie assez retirée, mais il garde des contacts. Je n'ai pas eu de détails et je me suis inquiétée. Mais à te voir, cela ne devait pas être trop sérieux». Alors, posément, je lui racontai ce qui s'était passé et lui montrai le trou. Elle lâcha ses couverts et blêmit; elle leva la main, puis la reposa. «Excuse-moi. Je ne savais pas». Je tendis les doigts et touchai le dos de sa main; elle la retira lentement. Je ne disais rien. De toute façon je ne savais pas quoi dire: tout ce que j'aurais voulu dire, tout ce qu'il aurait fallu que je dise, je ne pouvais pas le dire. Il n'y avait pas de café; nous achevâmes notre repas et je payai. Les rues de Potsdam étaient tranquilles: des militaires, des femmes avec des landaus, peu de véhicules. Nous nous dirigeâmes vers le parc, sans parler. Le Marlygarten, par où on entrait, prolongeait en l'épaississant encore le calme des rues; de loin en loin, on apercevait un couple ou quelques blessés convalescents, avec des béquilles, des chaises roulantes. «C'est terrible, murmura Una. Quel gâchis». – «C'est nécessaire», dis-je. Elle ne répliqua pas: nous parlions toujours l'un à côté de l'autre. Des écureuils peu farouches filaient sur l'herbe; à notre droite, l'un d'eux courait prendre des morceaux de pain dans la main d'une petite fille, reculait, revenait grignoter, et la fillette partait d'un rire joyeux. Sur les pièces d'eau, des colverts et d'autres canards nageaient ou venaient se poser: juste avant l'impact, ils battaient rapidement des ailes, inclinées à la verticale, pour freiner, et braquaient leurs pattes palmées vers l'eau; dès qu'ils touchaient la surface, ils repliaient leurs pattes et finissaient sur leur ventre bombé, dans un petit jet d'eau. Le soleil brillait à travers les pins et les branches nues des chênes; aux carrefours des allées se dressaient sur des piédestaux de petits angelots ou des nymphes en pierre grise, superflus et dérisoires. Au Mohrenrondell, un cercle de bustes adossés à des buissons taillés sous des terrasses étagées de vignes et de serres, Una tira à elle sa jupe et s'assit sur un banc, lestement comme une adolescente. J'allumai une cigarette, elle me l'emprunta et en tira quelques bouffées avant de me la rendre. «Parle-moi de la Russie». Je lui expliquai, en phrases courtes et sèches, en quoi consistait le travail de sécurité sur les arrières du front. Elle écouta sans rien dire. À la fin elle demanda: «Et toi, tu as tué des gens?»

– «Une fois, j'ai dû administrer des coups de grâce. La plupart du temps je m'occupais de renseignement, j'écrivais des rapports». – «Et quand tu tirais sur ces gens, qu'est-ce que tu ressentais?» Je répondis sans hésiter: «La même chose qu'en regardant d'autres tirer. Dès le moment où il faut le faire, peu importe qui le fait. Et puis, je considère que regarder engage autant ma responsabilité que faire». – «Mais est-ce qu'il faut le faire?» -»Si on veut gagner cette guerre, oui, sans doute». Elle considéra cela puis dit: «Je suis heureuse de ne pas être un homme». – «Et moi, j'ai souvent souhaité avoir ta chance». Elle tendit le bras et me passa la main sur la joue, pensive: je crus que le bonheur m'étoufferait, que je me blottirais dans ses bras, comme un enfant. Mais elle se leva et je la suivis. Elle gravissait posément les terrasses en direction du petit château jaune. «Tu as eu des nouvelles de maman?» demanda-t-elle par-dessus son épaule. -«Aucune. On ne s'écrit plus depuis des années. Qu'est-ce qu'elle devient?»

– «Elle est toujours à Antibes, avec Moreau. Il faisait des affaires avec l'armée allemande. Maintenant, ils sont sous contrôle italien: il paraît qu'ils se comportent très bien, mais Moreau est furieux parce qu'il est convaincu que Mussolini veut annexer la Côte d'Azur». Nous étions arrivés à la dernière terrasse, une étendue de gravier donnant jusqu'à la façade du château. De là, on dominait le parc, les toits et les clochers de Potsdam se profilaient derrière les arbres. «Papa aimait beaucoup cet endroit», dit tranquillement Una. Le sang me monta au visage et je lui saisis le bras: «Comment sais-tu cela?» Elle haussa les épaules: «Je le sais, c'est tout.» – «Tu n'as jamais»… Elle me regarda avec tristesse: «Max, il est mort. Tu dois te mettre ça dans la tête». – «Toi aussi, tu dis ça», crachai-je haineusement. Mais elle resta calme: «Oui, moi aussi je dis ça». Et elle récita ces vers en anglais: «Füll fathom five thy father lies; Of his bones are coral made; Those are pearls that were his eyes. Nothing of him that doth fade, But doth suffer a sea-change Into something rieh and stränge».

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