Comme je montais la rue Mouffetard dont le nom que je venais de lire sur une plaque bleue m’avait rappelé tout un monde de souvenirs : Garofoli, Mattia, Ricardo, la marmite avec son couvercle fermé au cadenas, le fouet aux lanières de cuir et enfin Vitalis, mon pauvre et bon maître, qui était mort pour ne pas m’avoir loué au padrone de la rue de Lourcine, il me sembla, en arrivant à l’église Saint-Médard, reconnaître dans un enfant appuyé contre le mur de l’église le petit Mattia : c’était bien la même grosse tête, les mêmes yeux mouillés, les mêmes lèvres parlantes, le même air doux et résigné, la même tournure comique ; mais chose étrange, si c’était lui, il n’avait pas grandi.
Je m’approchai pour le mieux examiner ; il n’y avait pas à en douter, c’était lui ; il me reconnut aussi, car son pâle visage s’éclaira d’un sourire.
— C’est vous, dit-il, qui êtes venu chez Garofoli avec le vieux à barbe blanche avant que j’entre à l’hôpital ? Ah ! comme j’avais mal dans la tête, ce jour-là.
— Et Garofoli est toujours votre maître ?
Il regarda autour de lui avant de répondre ; alors baissant la voix :
— Garofoli est en prison ; on l’a arrêté parce qu’il a fait mourir Orlando pour l’avoir trop battu.
Cela me fit plaisir de savoir Garofoli en prison, et pour la première fois j’eus la pensée que les prisons, qui m’inspiraient tant d’horreur, pouvaient être utiles.
— Et les enfants ? dis-je.
— Ah ! je ne sais pas, je n’étais pas là quand Garofoli a été arrêté. Quand je suis sorti de l’hôpital, Garofoli, voyant que je n’étais pas bon à battre sans que ça me rende malade, a voulu se débarrasser de moi, et il m’a loué pour deux ans, payés d’avance, au cirque Gassot. Vous connaissez le cirque Gassot ? Non. Eh bien ! ce n’est pas un grand, grand cirque, mais c’est pourtant un cirque. Ils avaient besoin d’un enfant pour la dislocation et Garofoli me loua au père Gassot. Je suis resté avec lui jusqu’à lundi dernier, et puis on m’a renvoyé parce que j’ai la tête trop grosse maintenant pour entrer dans la boîte, et aussi trop sensible. Alors je suis venu de Gisors où est le cirque pour rejoindre Garofoli, mais je n’ai trouvé personne, la maison était fermée, et un voisin m’a raconté ce que je viens de vous dire : Garofoli est en prison. Alors je suis venu là, ne sachant où aller, et ne sachant que faire.
— Pourquoi n’êtes-vous pas retourné à Gisors ?
— Parce que le jour où je partais de Gisors pour venir à Paris à pied, le cirque partait pour Rouen ; et comment voulez-vous que j’aille à Rouen ? c’est trop loin, et je n’ai pas d’argent ; je n’ai pas mangé depuis hier midi.
Je n’étais pas riche, mais je l’étais assez pour ne pas laisser ce pauvre enfant mourir de faim ; comme j’aurais béni celui qui m’aurait tendu un morceau de pain quand j’errais aux environs de Toulouse, affamé comme Mattia l’était en ce moment !
— Restez là, lui dis-je.
Et je courus chez un boulanger dont la boutique faisait le coin de la rue ; bientôt je revins avec une miche de pain que je lui offris ; il se jeta dessus et la dévora.
— Et maintenant, lui dis-je, que voulez-vous faire ?
— Je ne sais pas.
— Il faut faire quelque chose.
— J’allais tâcher de vendre mon violon quand vous m’avez parlé, et je l’aurais déjà vendu si cela ne me faisait pas chagrin de m’en séparer : mon violon, c’est ma joie et ma consolation ; quand je suis trop triste, je cherche un endroit où je serai seul, et je joue pour moi ; alors je vois toutes sortes de belles choses dans le ciel, c’est bien plus beau que dans les rêves, ça se suit.
— Alors pourquoi ne jouez-vous pas du violon dans les rues ?
— J’en ai joué, personne ne m’a donné.
Je savais ce que c’était que de jouer sans que personne mît la main à la poche.
— Et vous ? demanda Mattia, que faites-vous maintenant ?
Je ne sais quel sentiment de vantardise enfantine m’inspira :
— Mais je suis chef de troupe, dis-je.
En réalité cela était vrai puisque j’avais une troupe composée de Capi, mais cette vérité frisait de près la fausseté.
— Oh ! si vous vouliez ? dit Mattia.
— Quoi ?
— M’enrôler dans votre troupe. Alors la sincérité me revint.
— Mais voilà toute ma troupe, dis-je en montrant Capi.
— Eh bien ? qu’importe, nous serons deux. Ah ! je vous en prie, ne m’abandonnez pas ; que voulez-vous que je devienne ? il ne me reste qu’à mourir de faim.
Mourir de faim ! Tous ceux qui entendent ce cri ne le comprennent pas de la même manière et ne le perçoivent pas à la même place. Moi ce fut au cœur qu’il me résonna : je savais ce que c’était que de mourir de faim.
— Je sais travailler, continua Mattia ; d’abord je joue du violon, et puis je me disloque, je danse à la corde, je passe dans les cerceaux, je chante ; vous verrez, je ferai ce que vous voudrez, je serai votre domestique, je vous obéirai, je ne vous demande pas d’argent, la nourriture seulement ; si je fais mal vous me battrez, ça sera convenu ; tout ce que je vous demande c’est que vous ne me battiez pas sur la tête, ça aussi sera convenu, parce que j’ai la tête trop sensible depuis que Garofoli m’a tant frappé dessus.
En entendant le pauvre Mattia parler ainsi j’avais envie de pleurer. Comment lui dire que je ne pouvais pas le prendre dans ma troupe ? Mourir de faim ! Mais avec moi n’avait-il pas autant de chances de mourir faim que tout seul ?
Ce fut ce que je lui expliquai ; mais il ne voulut pas m’entendre.
— Non, dit-il, à deux on ne meurt pas de faim, on se soutient, on s’aide, celui qui a donne à celui qui n’a pas.
Ce mot trancha mes hésitations : puisque j’avais, je devais l’aider.
— Alors, c’est entendu ! lui dis-je. Instantanément il me prit la main et me la baisa, et cela me remua le cœur si doucement, que des larmes me montèrent aux yeux.
— Venez avec moi, lui dis-je, mais pas comme domestique, comme camarade.
Et remontant la bretelle de ma harpe sur mon épaule :
— En avant ! lui dis-je.
Au bout d’un quart d’heure, nous sortions de Paris.
Les haies du mois de mars avaient séché la route, et sur la terre durcie on marchait facilement.
L’air était doux, le soleil d’avril brillait dans un ciel bleu sans nuages.
Quelle différence avec la journée de neige où j’étais entré dans ce Paris, après lequel j’avais si longtemps aspiré comme après la terre promise !
Le long des fossés de la route l’herbe commençait à pousser, et çà et là elle était émaillée de fleurs de pâquerettes et de fraisiers qui tournaient leurs corolles du côté du soleil.
Quand nous longions des jardins, nous voyions les thyrses des lilas rougir au milieu de la verdure tendre du feuillage, et si une brise agitait l’air calme, il nous tombait sur la tête, de dessus le chaperon des vieux murs, des pétales de ravenelles jaunes.
Dans les jardins, dans les buissons de la route, dans les grands arbres, partout, on entendait des oiseaux qui chantaient joyeusement, et devant nous des hirondelles rasaient la terre, à la poursuite de moucherons invisibles.
Notre voyage commençait bien, et c’était avec confiance que j’allongeais le pas sur la route sonore : Capi, délivré de sa laisse, courait autour de nous, aboyant après les voitures, aboyant après les tas de cailloux, aboyant partout et pour rien, si ce n’est pour le plaisir d’aboyer, ce qui, pour les chiens, doit être analogue au plaisir de chanter pour les hommes.
Près de moi, Mattia marchait sans rien dire, réfléchissant sans doute, et moi je ne disais rien non plus pour ne pas le déranger et aussi parce que j’avais moi-même à réfléchir.
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