M. Henry ne se troublait pas le moins du monde. C’était le jeune homme qui se troublait en descendant l’escalier à reculons, tout en discutant toujours.
Il avait les traits tirés, les yeux cernés, la bouche mauvaise.
— Vous êtes tous des voleurs !
— Répétez-le…
Et M. Henry descendit quelques marches en courant, prit l’autre au collet.
Brusquement, ce fut presque un drame. Le gamin tirait un revolver de sa poche, hurlait :
— Lâchez-moi ou je…
Le voyageur de commerce se colla contre la banquette, serra peureusement le bras de sa voisine qui voulut s’élancer en avant.
Peine perdue, M. Henry, en homme habitué aux rixes, avait donné un coup sec sur l’avant-bras de son adversaire et le revolver tombait des mains de celui-ci.
— Ouvre la porte !… commanda-t-il, haletant quand même, à la femme…
Et, quand ce fut fait, il imprima au gamin un tel élan que celui-ci alla rouler au milieu du trottoir. Puis il ramassa le revolver et le lança vers lui.
— Ces morveux qui viendraient vous injurier chez vous !… Hier, ça faisait le malin et ça montrait son argent au premier venu…
Il remettait de l’ordre dans sa chevelure, jetait un coup d’œil vers la porte, apercevait un uniforme de sergent de ville.
— Vous êtes témoin qu’il m’a menacé, hein ! dit-il au client gêné. D’ailleurs, la police connaît la maison…
Sur le trottoir, René Delfosse, debout, les vêtements salis, claquait des dents de rage et répondait au sergent de ville sans même savoir ce qu’il racontait.
— Vous dites qu’on vous a volé ? D’abord, qui êtes-vous ? Montrez-moi vos papiers… Et à qui appartient cette arme ?…
Un rassemblement de quelques personnes. Des gens qui se penchaient à la portière du tramway.
— Et puis ! suivez-moi au commissariat…
En y arrivant, Delfosse eut une telle crise de rage que le policier reçut des coups de pied dans les tibias. Interrogé par le commissaire, il commença par raconter qu’il était Français et qu’il était arrivé la veille à Liège.
— C’est dans ce café qu’ils m’ont enivré et qu’ils m’ont dépouillé de tout mon argent…
Mais un agent, dans un coin, l’observait. Il alla parler bas au commissaire. Celui-ci sourit avec satisfaction.
— Ne vous appelez-vous pas plutôt René Delfosse ?
— Cela ne vous regarde pas…
Rarement on avait vu client aussi rageur. Il en avait la tête tout de travers, la bouche tordue.
— Et l’argent qu’on vous a pris n’était-il pas l’argent volé à une certaine danseuse ?
— Ce n’est pas vrai !
— Tout doux ! Tout doux ! Vous vous expliquerez à la Sûreté ! Qu’on téléphone au commissaire Delvigne pour lui demander ce qu’on doit faire de ce coco-là…
— J’ai faim ! gronda Delfosse avec toujours sa mine d’enfant râleur.
Haussement d’épaules.
— Vous n’avez pas le droit de me laisser sans manger… Je porterai plainte… je…
— Va lui chercher un sandwich à côté…
Delfosse en mangea deux bouchées, lança le reste à terre d’un geste de dégoût.
— Allô !… Oui… Il est ici… Très bien !… Je vous le fais conduire immédiatement… Non… Rien…
Dans la voiture, entre deux agents, Delfosse commença par garder un silence farouche. Puis, sans qu’on lui eût rien demandé, il murmura :
— Ce n’est quand même pas moi qui ai tué… C’est Chabot…
Ses compagnons ne firent pas attention à lui.
— Mon père se plaindra au gouverneur, qui est un de ses amis… Je n’ai rien fait !… On m’a volé mon portefeuille et, ce midi, le patron du café a voulu me mettre dehors sans un sou…
— Le revolver est pourtant à vous ?
— À lui… Il me menaçait de tirer si je faisais du bruit… Vous n’avez qu’à le demander au client qui était là…
En entrant dans les locaux de la Sûreté, il redressa la tête, tenta de prendre un air important, sûr de lui.
— Ah ! c’est le lascar !… dit un inspecteur en serrant la main de ses collègues et en regardant Delfosse des pieds à la tête. Je vais avertir le patron…
Il revint l’instant d’après, laissa tomber :
— Qu’il attende !…
Et l’on pouvait lire le dépit, l’inquiétude sur le visage du jeune homme, qui refusa la chaise qu’on lui désignait. Il voulut allumer une cigarette. On la lui prit des mains.
— Pas ici…
— Vous fumez bien, vous !
Et il entendit grommeler par l’inspecteur qui s’éloignait quelque chose comme :
— … un drôle de petit coq de combat…
Autour de lui, on continuait à fumer, à écrire, à compulser des dossiers en échangeant parfois quelques phrases.
Sonnerie électrique. L’inspecteur dit à Delfosse, sans se déranger :
— Vous pouvez entrer chez le chef… La porte du fond…
Le bureau n’était pas grand. L’atmosphère était bleue de fumée et le poêle, qu’on venait d’allumer pour la première fois de l’automne, avait des ronflements puissants à chaque coup de vent.
Le commissaire Delvigne trônait dans son fauteuil. Au fond, près de la fenêtre, à contre-jour, quelqu’un était assis sur une chaise.
— Entrez !… Asseyez-vous…
La silhouette assise se dressait. On devinait, mal éclairé, le pâle visage de Jean Chabot, tourné vers son ami.
Alors, Delfosse, sarcastique :
— Qu’est-ce qu’on me veut ?
— Mais rien du tout, jeune homme ! Seulement que vous répondiez à quelques questions…
— Je n’ai rien fait.
— Et je ne vous ai pas encore accusé…
Tourné vers Chabot, René gronda :
— Qu’est-ce qu’il vous a raconté ? Il a menti, j’en suis sûr.
— Doucement ! Doucement ! Et essayez de répondre à mes questions…Vous, restez assis…
— Mais…
— Je vous dis de rester assis. Et maintenant, mon petit Delfosse, dites-moi ce que vous faisiez Chez Jeanne…
— On m’a volé…
— Mais encore ?… Vous êtes arrivé là-bas hier après-midi, et vous étiez déjà éméché… Vous avez voulu emmener la serveuse au premier étage et, comme elle refusait, vous êtes allé chercher une femme dans la rue…
— C’est mon droit.
— Vous avez payé à boire à tout le monde… Des heures durant, vous avez été ivre mort, vous avez roulé sous la table. Le patron a eu pitié de vous et est allé vous coucher sur un lit.
— Il m’a volé…
— C’est-à-dire que vous avez distribué à tort et à travers de l’argent qui ne vous appartenait pas… Exactement l’argent pris le matin dans le sac d’Adèle…
— Ce n’est pas vrai !
— Sur cet argent, vous avez commencé par acheter ce revolver… Pour quoi faire ?…
— Parce que j’avais envie d’un revolver !
La mine de Chabot était un spectacle passionnant. Il regardait son ami avec un ahurissement indicible, comme s’il n’eût pu en croire ses oreilles. Il semblait découvrir soudain un autre Delfosse, qui l’effrayait. Il eût voulu intervenir, lui dire de se taire.
— Pourquoi avez-vous volé l’argent d’Adèle ?
— C’est elle qui me l’a donné.
— Elle a déclaré exactement le contraire. Elle vous accuse !
— Elle ment ! C’est elle qui me l’a donné pour prendre des billets de chemin de fer, parce que nous devions partir tous les deux…
On sentait qu’il jetait les phrases pêle-mêle, sans réfléchir, sans se soucier de se contredire.
— Vous allez peut-être aussi nier que vous étiez caché, voilà deux nuits, dans l’escalier de la cave du Gai-Moulin…
Chabot se pencha en avant comme pour dire : « Attention ! Il n’y avait pas moyen de nier… Il a bien fallu…»
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