Maigret, qui fumait une de ses premières pipes, regarda sa femme avec un certain étonnement. Il lui sembla qu’en attendant sa réponse elle évitait de se tourner vers lui et qu’elle était rose, gênée.
La question était saugrenue. En effet, il possédait comme tous les commissaires de la Brigade mobile, un libre parcours de première classe lui permettant de voyager dans la France entière. Il s’en était servi pour venir de Paris.
— Viens t’asseoir ici ! grommela-t-il.
Et il vit sa femme hésiter. Il la força presque à s’asseoir au bord du lit.
— Raconte !
Il la regardait malicieusement et elle se troublait davantage.
— J’ai eu tort de te poser la question comme cela. Si je l’ai fait, c’est que par instants tu es bizarre.
— Toi aussi !
— Que veux-tu dire ?
— Qu’ils me trouvent tous bizarre et qu’au fond ils n’ont pas une foi entière dans mon histoire du train. Et maintenant…
— Oui ! Eh bien ! voilà ! Tout à l’heure, dans le corridor, juste en face de notre porte, je changeais le paillasson de place et j’ai trouvé ceci…
Bien que vivant à l’hôtel, elle portait un tablier pour se sentir un peu chez elle, comme elle disait. Elle tira un petit carton de sa poche. C’était un billet de seconde classe Paris-Bergerac, à la date du mercredi précédent.
— Près du paillasson… répéta Maigret. Prends un papier et un crayon…
Elle obéit sans comprendre, mouilla la mine.
— Écris… D’abord le patron de l’hôtel, qui est venu vers neuf heures du matin prendre de mes nouvelles… Puis le chirurgien, un peu avant dix heures… Mets les noms en colonne… Le procureur est passé à midi et le commissaire de police est entré au moment où il s’en allait…
— Il y a encore Leduc ! risque M me Maigret.
— C’est cela ! Ajoute Leduc ! Est-ce tout ? Plus, bien entendu, n’importe quel domestique de l’hôtel ou n’importe quel voyageur qui peut avoir laissé tomber le billet dans le corridor.
— Non !
— Pourquoi non ?
— Parce que le corridor ne conduit qu’à cette chambre ! Ou alors, il s’agirait de quelqu’un qui est venu écouter à la porte !
— Demande-moi le chef de gare au téléphone !
Maigret ne connaissait ni la ville, ni la gare, ni aucun des endroits dont les gens lui parlaient. Et pourtant il avait déjà reconstitué, en esprit, un Bergerac assez précis, où il ne manquait presque rien.
Un guide Michelin lui avait fourni un plan de la cité. Or, il était installé au cœur même de celle-ci. La place qu’il voyait était la place du Marché. Le bâtiment qui s’amorçait à droite était le Palais de Justice.
Le guide disait : « Hôtel d’Angleterre. Premier ordre. Chambres depuis 25 francs. Salles de bains. Repas à 15 et 18 francs. Spécialité de truffes, foie gras, ballottines de volaille, saumon de la Dordogne. »
La Dordogne était derrière Maigret, invisible. Mais il en suivait le cours à l’aide de toute une série de cartes postales. Une carte postale encore lui montrait la gare. Il savait que l’Hôtel de France, de l’autre côté de la place, était le concurrent de l’Hôtel d’Angleterre.
Et il imaginait les rues convergeant vers les grandes routes comme celle qu’il avait suivie d’une démarche vacillante.
— Le chef de gare est à l’appareil !
— Demande-lui si des voyageurs sont descendus du train de Paris, jeudi matin.
— Il dit que non !
— C’est tout !
C’était presque mathématiquement sûr que le billet appartenait à l’homme qui avait sauté sur la voie un peu avant Bergerac et qui avait tiré sur le commissaire !
— Sais-tu ce que tu devrais faire ? Aller voir la maison de M. Duhourceau, le procureur, puis celle du chirurgien…
— Pourquoi ?
— Pour rien ! Pour me raconter ce que tu auras vu.
Il resta seul et en profita pour dépasser le nombre de pipes qui lui était permis. Le soir tombait doucement et la grand-place était toute rose. Les voyageurs de commerce rentraient les uns après les autres de leur tournée, arrêtaient leur auto sur le terre-plein, devant l’hôtel. On entendait, en bas, le heurt des billes de billard.
C’était l’apéritif, dans la salle claire où le patron en bonnet blanc de cuisinier venait, de temps en temps, jeter un coup d’œil.
— Pourquoi l’homme du train est-il descendu avant l’arrêt, au risque de se tuer, et pourquoi, se voyant suivi, a-t-il tiré ?
En tout cas, l’homme connaissait la ligne, car il avait sauté sur le ballast au moment précis où le train ralentissait !
S’il n’était pas allé jusqu’à la gare, c’est que les employés le connaissaient !
Ce qui ne suffisait pas à prouver, d’ailleurs, que c’était l’assassin de la fermière du Moulin-Neuf et de la fille du chef de gare !
Maigret se souvenait de l’agitation de son compagnon de couchette, de sa respiration irrégulière, des silences suivis de soupirs désespérés.
— À cette heure-ci, Duhourceau doit être chez lui, dans son bureau, à lire les journaux de Paris ou à compulser des dossiers… Le chirurgien fait le tour des salles, suivi de l’infirmière… Le commissaire de police…
Maigret était sans hâte. D’habitude, au début d’une enquête, il était en proie à une impatience qui ressemblait à du vertige. L’incertitude lui était pénible. Il n’avait de paix que quand il commençait à pressentir la vérité.
Cette fois, c’était le contraire, peut-être à cause de son état.
Le docteur ne lui avait-il pas dit qu’il ne se lèverait pas avant une quinzaine de jours et qu’alors encore il devrait être très prudent ?
Il avait le temps. De longues journées à tuer en reconstituant, de son lit, un Bergerac aussi vivant que possible, avec tous les personnages à leur place.
— Il va falloir que je sonne pour qu’on fasse de la lumière !
Mais il était si paresseux qu’il n’en fit rien et que sa femme, en rentrant, le trouva dans l’obscurité complète. La fenêtre était toujours ouverte, laissant pénétrer l’air frais du soir. Les lampes dessinaient une guirlande de lumière autour de la place.
— Tu veux attraper une pneumonie ?… A-t-on idée de rester la fenêtre ouverte quand…
— Eh bien ?
— Eh bien ! quoi ? J’ai vu les maisons ! Je ne comprends d’ailleurs pas à quoi cela peut servir.
— Raconte !
— M. Duhourceau habite de l’autre côté du Palais de Justice, sur une place presque aussi grande que celle-ci. Une grosse maison à deux étages. Il y a un balcon de pierre au premier. Ce doit être son bureau, car la pièce était éclairée. J’ai vu un domestique qui fermait les volets du rez-de-chaussée.
— C’est gai ?
— Que veux-tu dire ? C’est une grosse maison comme toutes les grosses maisons ! Plutôt sombre… En tout cas, il y a des rideaux en velours grenat qui ont dû coûter dans les deux mille francs par fenêtre. Un velours souple, soyeux, qui tombe en gros plis…
Maigret était ravi. À petites touches, il corrigeait l’image qu’il s’était faite de la maison.
— Le domestique ?
— Quoi, le domestique ?
— Il porte un gilet rayé ?
— Oui !
Et Maigret aurait bien applaudi : une maison solide, solennelle, aux riches rideaux de velours, au balcon de pierre de taille, aux meubles anciens ! Un domestique en gilet rayé ! Et le procureur en jaquette, avec un pantalon gris, des souliers vernis, des cheveux blancs coupés en brosse.
— C’est vrai, pourtant, qu’il porte des souliers vernis !
— Des souliers à boutons ! Je l’ai remarqué hier…
L’homme du train aussi portait des souliers vernis. Mais étaient-ils à boutons ? Étaient-ils à lacets ?
Читать дальше