Alors qu’elle ruminait sur la séance ratée de dédicaces, la petite méprise publicitaire et ses problèmes plus récents d’avoir deux pneus crevés sur le côté de la route, elle vit des phares s’approcher devant elle. Elle n’attendait que depuis sept minutes, alors elle s’estima avoir de la chance.
Elle ouvrit la portière, permettant à l’éclairage intérieur de se joindre à la lumière des feux de détresse clignotants. Elle sortit du véhicule et resta tout près de la voiture, faisant signe au camion qui s’approchait. Elle fut tout de suite soulagée de voir qu’il ralentissait. Il vira vers son côté de la route et s’arrêta juste devant elle. Le chauffeur alluma ses feux de détresse et sortit du camion.
« Bonsoir, » dit l’homme d’une quarantaine d’années qui sortit du camion.
« Bonsoir, » dit Delores. Elle le jaugea, encore trop en colère par rapport à la situation pour se méfier d’un inconnu qui s’arrête en plein milieu de la nuit pour l’aider.
« Des problèmes de voiture ? » demanda-t-il.
« Des tonnes, » dit Delores, en montrant ses pneus du doigt. « Deux pneus crevés en même temps. Incroyable ! »
« Oh, ce n’est vraiment pas de chance, » dit-il. « Avez-vous appelé une dépanneuse, un garage, ou autre ? »
« Pas de réseau, » dit-elle. Elle fut sur le point d’ajouter Je ne suis pas vraiment d’ici mais elle se ravisa.
« Vous pouvez utiliser le mien, » dit-il. « En général, j’ai toujours au moins deux barres de réseau par ici. »
Il s’avança vers elle et mit la main en poche pour en sortir son téléphone.
Seulement ce ne fut pas un téléphone qu’il en sortit. Elle se sentit déconcertée par la situation. Ça n’avait pas de sens. Elle ne parvenait pas à voir ce que c’était et…
Soudain, ça lui arriva très rapidement en plein visage. Une fraction de seconde avant de recevoir le coup, elle vit la forme et l’éclat de ce qu’il venait de glisser entre ses doigts.
Un poing américain.
Elle entendit le bruit sourd du poing heurtant son front, sentit un éclair de douleur et, un moment plus tard, ses genoux cédèrent sous elle et elle sentit qu’elle s’effondrait sur la route. La dernière chose dont elle eut conscience, c’était de voir l’homme se pencher vers elle de manière presque bienveillante, ses phares brillant dans ses yeux, avant que l’obscurité ne soit totale.
Mackenzie White se tenait debout sous un parapluie noir et regardait le cercueil s’enfoncer en terre au moment où la pluie se mit à tomber de manière plus dense. Les larmes des personnes présentes étaient presque noyées par les gouttes de pluie tombant sur le cimetière et sur les tombes avoisinantes.
Elle regardait avec tristesse les derniers instants de son partenaire au sein du monde des vivants.
Le cercueil progressait petit à petit dans la tombe sur les patins en acier sur lesquels il avait été posé durant la messe, pendant que les personnes les plus proches de Bryers se tenaient à proximité. La majorité de la procession s’était dispersée après les derniers mots du prêtre, mais les personnes les plus proches étaient restées.
Mackenzie se tenait sur le côté, au deuxième rang. Elle se rendait compte que, bien qu’elle et Bryers avaient tenu à plusieurs reprises leurs vies respectives dans leurs mains, elle ne le connaissait vraiment pas bien du tout. Preuve en était qu’elle n’avait aucune idée de qui étaient ces personnes qui étaient restées pour voir son cercueil mis en terre. Un homme d’une trentaine d’années et deux femmes, rassemblés sous la bâche noire, étaient restés pour passer un dernier instant avec lui.
Au moment où Mackenzie se retourna, elle remarqua une dame plus âgée qui se tenait un rang derrière elle sous un parapluie. Elle était habillée de noir et était assez jolie, debout sous la pluie. Ses cheveux étaient complètement gris, coiffés en chignon, mais elle avait tout de même un certain air de jeunesse. Mackenzie hocha la tête dans sa direction au moment où elle passa à côté d’elle.
« Vous connaissiez Jimmy ? » lui demanda soudainement la femme.
Jimmy ?
Il lui fallut un moment pour réaliser que la femme parlait de Bryers. Mackenzie n’avait entendu son prénom qu’à une ou deux occasions. Pour elle, il avait toujours été simplement Bryers.
Peut-être que nous n’étions pas aussi proches que je le pensais.
« Oui, » dit Mackenzie. « Nous avons travaillé ensemble. Et vous ? »
« Ex-femme, » dit-elle. Et elle ajouta dans un soupir fragile : « C’était un homme vraiment bon. »
Ex-femme ? Définitivement, je ne le connaissais vraiment pas bien du tout. Elle se rappela néanmoins une de leurs conversations durant l’un de leurs longs trajets en voiture où il avait mentionné le fait d’avoir été marié.
« Oui, c’était vraiment un homme bien, » dit Mackenzie.
Elle eut envie de raconter à la femme les fois où Bryers l’avait guidée dans sa carrière ou lorsqu’il lui avait sauvé la vie, mais elle pensa qu’il devait y avoir une raison pour laquelle la femme avait gardé ses distances et n’avait pas rejoint les trois personnes rassemblées sous la bâche.
« Vous étiez proches ? » demanda l’ex-femme.
Je pensais que nous l’étions, pensa Mackenzie, en jetant un regard en direction de la tombe avec regret. Mais sa réponse fut plus courte. « Pas trop. »
Elle se détourna de la femme avec un sourire affligé et se dirigea vers sa voiture. Elle pensait à Bryers… à son sourire sec, à la manière dont il riait rarement mais lorsqu’il le faisait, c’était d’une manière presqu’explosive. Puis elle pensa à ce que deviendrait son boulot maintenant. Bien sûr, c’était égoïste mais elle ne pouvait pas s’empêcher de se demander comment son environnement de travail serait affecté maintenant que son partenaire, l’homme qui l’avait littéralement pris sous son aile, était mort. Allait-elle avoir un nouveau partenaire ? Est-ce que sa position allait changer et qu’elle allait se retrouver derrière un bureau ou dans un département à deux balles sans véritable but ?
Mon dieu, arrête de ne penser qu’à toi, pensa-t-elle.
La pluie battante continuait de s’abattre sur le parapluie. Le bruit était tellement assourdissant que Mackenzie faillit ne pas entendre son téléphone sonner dans la poche de sa veste.
Elle le sortit de sa poche alors qu’elle déverrouillait la portière de sa voiture, rangeait le parapluie et se mettait à l’abri à l’intérieur du véhicule.
« White à l’appareil. »
« White, c’est McGrath. Vous êtes à l’enterrement ? »
« J’en pars à l’instant, » dit-elle.
« Je suis vraiment désolé concernant Bryers. C’était un homme bien. Et aussi, un très bon agent. »
« Oui, en effet, » dit Mackenzie.
Mais lorsqu’elle regarda de nouveau en direction de la tombe à travers la pluie battante, elle sentit à nouveau qu’elle n’avait vraiment pas bien connu Bryers du tout.
« Je suis désolé d’interrompre, mais j’ai besoin de vous ici. Je vous attends dans mon bureau. »
Elle sentit son cœur battre plus fort. Ça avait l’air sérieux.
« Qu’est-ce qui se passe ? » demanda-t-elle.
Il fit une pause, comme s’il se demandait s’il allait répondre ou pas à cette question, puis finit par lui dire :
« Une nouvelle affaire. »
***
Quand elle arriva devant le bureau de McGrath, Mackenzie vit Lee Harrison assis dans la salle d’attente. C’était l’agent qui lui avait été assigné en tant que partenaire temporaire quand Bryers était tombé malade. Ils avaient appris à se connaître durant ces dernières semaines mais ils n’avaient pas encore vraiment eu l’occasion de travailler ensemble. Ça avait l’air d’être un bon agent – peut-être un peu trop prudent au goût de Mackenzie.
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