« Il vaudrait mieux que j’y aille, » dit-il. « Appelle-moi plus tard pour me dire où tu as envie d’aller manger. »
« OK. »
Elle resta un moment immobile et le regarda entrer dans le stand de tir. En tant que début d’une possible relation, ça avait plutôt été bizarre. Elle avait l’impression d’être une adolescente nerveuse à une soirée dansante, qui venait d’apprendre qu’un garçon mignon avait des vues sur elle. Elle se sentit incroyablement naïve et juvénile, alors elle décida de s’en aller le plus vite possible.
Il était presque dix-sept heures et vu qu’elle n’avait rien de prévu, elle décida de rentrer chez elle. Ça ne valait pas la peine de retourner à son petit box à attendre que les quinze dernières minutes de la journée se terminent. En pensant à l’heure, elle se rendit compte qu’elle n’avait pas beaucoup de temps devant elle pour se préparer au dîner avec Moulton. Elle ne savait pas à quelle heure il préférait dîner mais elle se dit que ce serait sûrement aux alentours de dix-neuf heures – ce qui lui laissait un peu plus de deux heures pour savoir où aller manger et quoi mettre.
Elle se dépêcha d’aller au parking et entra dans sa voiture. Là, elle se sentit à nouveau comme une écolière. Et s’ils finissaient dans sa voiture à un moment ou un autre ? Elle était plutôt sale, vu qu’elle n’avait pas pris la peine de la nettoyer depuis qu’elle s’était séparée de Steven. En pensant à Steven, elle réalisa que c’était pour ça qu’elle se sentait aussi stressée à l’idée d’avoir un rencard. Elle n’avait eu qu’une relation sérieuse avant Steven. Et elle était sortie quatre ans avec Steven avant qu’ils ne se fiancent. Elle n’était pas du tout habituée aux rencards et l’idée même lui semblait vieillotte et même un peu effrayante, pour être tout à fait honnête.
Elle fit de son mieux pour se calmer pendant les quinze minutes de trajet vers son appartement. Elle n’avait aucune idée du passé sentimental de Kyle Moulton. Il se pouvait qu’il soit tout aussi hors du coup et rouillé qu’elle. Mais vu son physique, elle doutait que ce soit le cas. Et pour être franche, en se basant uniquement sur son aspect, elle se demandait vraiment pourquoi il pouvait s’intéresser à elle.
Peut-être qu’il aime les filles avec un passé un peu difficile et une tendance à se jeter à fond dans le boulot, pensa-t-elle. Les garçons trouvent ça sexy de nos jours, non ?
Au moment où elle arriva dans sa rue, elle s’était un peu calmée. L’anxiété s’était lentement transformée en une sorte d’impatience. Ça faisait sept mois qu’elle était séparée de Steven. Ça faisait sept mois qu’elle n’avait plus embrassé un homme, qu’elle n’avait plus fait l’amour, qu’elle…
Ne va pas trop vite, se dit-elle, en se garant dans une place de parking au bout de sa rue.
Elle sortit de voiture, en réfléchissant aux vêtements qu’elle avait dans son armoire et qui étaient assez jolis mais pas trop non plus. Elle avait déjà une idée de ce qu’elle allait mettre, ainsi que quelques idées d’endroits où aller dîner, vu qu’elle avait dernièrement très envie de manger japonais. Des sushis, ce serait vraiment parfait, et…
En se dirigeant vers l’entrée de son immeuble, elle vit un homme assis sur les marches. Il avait l’air de s’ennuyer. Il avait la tête appuyée sur l’une de ses mains, et il consultait son téléphone de l’autre.
Chloé ralentit un peu, avant de s’immobiliser complètement. Elle connaissait cet homme. Mais il était impossible qu’il soit là, assis sur les marches menant à son immeuble.
C’était impossible…
Elle fit lentement un pas en avant. L’homme finit par remarquer sa présence et leva les yeux vers elle. Leurs regards se croisèrent et Chloé frissonna.
L’homme qui se trouvait sur les marches était Aiden Fine – son père.
« Salut, Chloé. »
Il essayait d’avoir l’air naturel. Il essayait de faire comme si c’était tout à fait normal qu’elle le retrouve devant sa porte d’entrée. Peu importe qu’il ait passé les vingt-trois dernières années en prison pour avoir joué un rôle dans le meurtre de sa mère. Bien qu’elle ait elle-même récemment découvert qu’il était plus que probable qu’il soit innocent de ces accusations, à ses yeux, il serait toujours coupable.
Mais en même temps, elle avait également envie d’aller vers lui. Peut-être même de l’embrasser. Il était indéniable que le fait de le voir là, dehors et libre, faisait remonter toute une série d’émotions en elle.
Mais elle n’osa pas s’approcher d’un pas. Elle ne se fiait pas à lui et, pire encore, elle ne se faisait pas totalement confiance à elle-même.
« Qu’est-ce que tu fais là ? » demanda-t-elle.
« Je voulais juste te rendre visite, » dit-il, en se levant.
Une centaine de questions lui vinrent en tête, mais la principale était de savoir comment il avait découvert où elle vivait. Mais elle savait qu’avec une connexion internet et un peu de détermination, n’importe qui pourrait trouver ce genre d’informations. Elle essaya de rester polie tout en gardant ses distances.
« Ça fait combien de temps que tu es sorti ? » demanda-t-elle.
« Une semaine et demie. Il m’a fallu beaucoup de courage pour venir te voir. »
Elle se rappela l’appel téléphonique qu’elle avait passé au directeur Johnson quand elle avait découvert une dernière preuve deux mois plus tôt – une preuve qui avait apparemment été plus que suffisante pour libérer son père. Et maintenant, il était là. Grâce à elle. Elle se demanda s’il savait ce qu’elle avait fait pour lui.
« Et c’est exactement la raison pour laquelle j’ai attendu avant de venir te voir, » dit-il. « Ce… ce silence entre nous. C’est gênant et injuste et… »
« Injuste ? Papa, tu étais en prison pendant presque toute ma vie… pour un crime dont je sais maintenant que tu n’étais pas coupable, mais pour lequel tu n’as eu aucun problème à endosser la responsabilité. Bien sûr, que ça va être gênant. Et vu la raison de ton incarcération et les dernières conversations qu’on a eues, j’espère que tu comprendras que je ne me jette pas dans tes bras. »
« Je comprends tout à fait. Mais… on a gâché tellement de temps. Peut-être que tu ne le comprends pas encore, vu que tu es si jeune. Mais ces années passées en prison, en sachant ce que j’avais perdu… du temps avec toi et Danielle… ma propre vie… »
« Tu as sacrifié tout ça pour Ruthanne Carwile, » lui cracha Chloé. « C’était ton choix. »
« C’est vrai. Et je l’ai regretté pendant près de vingt-cinq ans. »
« Qu’est-ce que tu veux ? » demanda-t-elle.
Elle s’avança dans sa direction, passa à côté de lui et se dirigea vers sa porte. Il lui fallut plus de courage qu’elle n’aurait pensé pour passer à côté de lui et se retrouver aussi près.
« J’espérais qu’on pourrait dîner ensemble. »
« Juste comme ça ? »
« Il faut bien commencer quelque part, Chloé. »
« Non, en fait, ce n’est pas du tout nécessaire. » Elle ouvrit la porte et se retourna vers lui. Elle le regarda dans les yeux pour la première fois. Elle avait l’estomac noué et elle faisait tout son possible pour ne pas pleurer devant lui. « Je veux que tu partes. Et s’il te plaît, ne reviens jamais. »
Il eut l’air sincèrement blessé par ses mots mais il ne la quitta pas des yeux. « Tu penses vraiment ce que tu dis ? »
Elle eut envie de lui dire oui, mais ce fut toute autre chose qui sortit de sa bouche : « Je ne sais pas. »
« N’hésite pas à me contacter si tu changes d’avis. J’ai une place dans… »
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