Bien sûr, c’était normal si Lauren s’était rendormie et n’avait pas allumé Netflix pour regarder des épisodes à la suite l’un de l’autre de la série télé du moment. Mais c’était une autre sorte de silence… une absence totale de geste ou de mouvement qui semblait vraiment bizarre. C’était comme un silence qu’il pouvait entendre – un silence qu’il pouvait littéralement ressentir.
Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond, pensa-t-il.
C’était une pensée effrayante et il se précipita vers la porte de la chambre. Il fallait qu’il sache, il fallait qu’il vérifie…
Qu’il vérifie quoi ?
La première chose qu’il vit, ce fut le rouge. Sur les draps, sur les murs, un rouge foncé si épais qu’il était presque noir à certains endroits.
Un cri d’horreur lui monta dans la gorge et sortit de sa bouche. Il ne savait pas si se précipiter auprès d’elle ou redescendre pour appeler les secours.
Pour finir, il ne fit rien de tout ça. Ses jambes l’abandonnèrent et le poids de ses hurlements le fit tomber au sol, où il se mit à frapper des poings, en essayant de comprendre l’horrible scène qu’il avait devant les yeux.
Chloé se concentra, cibla et appuya sur la détente.
La balle partit, le coup de feu était léger et presque apaisant à ses oreilles. Elle prit une profonde inspiration et appuya de nouveau sur la détente. C’était facile, c’était quelque chose qui lui venait naturellement.
Elle ne pouvait pas voir la cible à l’autre bout de la salle mais elle savait qu’elle avait fait deux beaux tirs. Dernièrement, elle parvenait à ressentir ce genre de choses. C’était d’ailleurs comme ça qu’elle avait commencé à se rendre compte qu’elle évoluait en tant qu’agent. Elle était plus à l’aise dans le maniement des armes et la détente lui était devenue aussi familière que ses propres mains. Avant, elle ne venait en salle de tir que dans le cadre de sa formation, pour s’améliorer. Mais maintenant, elle aimait vraiment ça. Elle y ressentait une forme de liberté, une sorte de libération de tirer, même si ce n’était que sur une cible en papier.
Et dieu sait combien elle avait besoin de ressentir ça ces derniers temps.
Les deux dernières semaines avaient été plutôt ennuyeuses point de vue travail et Chloé s’était contentée de participer à du boulot de recherches de données. Elle avait failli rejoindre une équipe pour travailler sur une petite affaire de piratage informatique et elle s’en était presque réjouie. Ce qui lui permit de se rendre compte combien elle avait manqué d’action ces derniers temps.
C’est comme ça qu’elle avait fini au stand de tir. Ce n’était pas forcément la manière de passer le temps qu’elle préférait mais elle savait qu’elle avait besoin de s’entraîner. Bien qu’elle ait toujours été dans les meilleurs de sa classe au cours de sa formation à l’académie, en passant de l’Équipe scientifique au Programme de crimes avec violence, elle savait qu’elle devait continuer à se perfectionner et à rester à la hauteur.
En tirant à plusieurs reprises sur la cible qui se trouvait à cinquante mètres, elle comprit comment les gens pouvaient être attirés par ce sport. Tu étais complètement seul avec ton arme et une cible en ligne de mire. Il y avait quelque chose de très zen dans tout ça, dans cette concentration et cette préméditation qui l’accompagnait. Puis, il y avait le bruit du coup de feu dans l’espace ouvert. Ce dont Chloé s’était rendu compte en passant du temps au stand de tir, c’était combien la relation entre le corps humain et l’arme pouvait être fluide. Quand elle se concentrait, son Glock semblait être une simple prolongation de son bras, quelque chose qu’elle pouvait également contrôler par la pensée, comme elle contrôlait le mouvement de ses doigts ou de ses bras. C’était également une mise en garde : elle comprenait combien il était important d’utiliser uniquement son arme quand c’était absolument nécessaire. Parce qu’à force de s’entraîner, ça pouvait devenir presque trop naturel d’appuyer sur la détente.
Quand elle eut terminé sa session, elle récupéra ses cibles et fit le bilan. Elle avait un nombre impressionnant d’impacts en plein cœur de la cible mais quelques balles avaient également fini à l’extérieur, sur les côtés.
Elle prit quelques photos avec son téléphone en y ajoutant quelques notes, afin de pouvoir améliorer ses résultats la prochaine fois. Elle jeta ensuite les cibles et sortit du stand de tir. Ce faisant, elle ressentit autre chose qui devait probablement être une autre raison pour laquelle certains passaient autant de temps dans ce genre d’endroit. Les coups qu’elle avait tirés continuaient à vibrer dans ses mains et ses poignets. C’était une sensation étrange mais en même temps agréable, d’une certaine façon.
Au moment où elle traversa l’entrée, elle vit un visage familier passer la porte. C’était Kyle Moulton, l’homme qu’on lui avait assigné comme co-équipier mais aussi un homme qu’elle n’avait pas beaucoup vu ces dernières semaines, vu le nombre peu important d’affaires en cours. Pendant un bref instant, elle ressentit une certaine appréhension de lycéenne, au moment où Moulton lui décocha un large sourire.
« Agent Fine, » dit-il, sur un ton presque sarcastique. Ils se connaissaient assez bien pour laisser tomber les formules de politesse et s’appeler par leurs prénoms. En fait, Chloé était certaine qu’il y avait une certaine attirance entre eux. Elle l’avait ressentie presque tout de suite, dès le moment où elle l’avait vu pour la première fois jusqu’au moment où ils avaient élucidé leur première affaire ensemble, il y a trois mois.
« Agent Moulton, » répondit-elle, sur le même ton.
« Tu es ici pour relâcher la pression ou simplement pour passer le temps ? » demanda-t-il.
« Un peu des deux, » dit-elle. « Je me sens un peu inutile ces derniers temps. »
« Oui, je vois. Le travail de bureau, ce n’est pas non plus ma tasse de thé. Mais… je ne savais pas que tu venais souvent au stand de tir. »
« J’essaye juste de ne pas perdre la main. »
« Je vois, » dit-il, en souriant.
Le silence qui s’installa entre eux était le silence typique auquel Chloé commençait à être habituée. Sans vouloir paraître prétentieuse, elle était certaine qu’il ressentait la même chose qu’elle. C’était évident dans la manière dont ils avaient de se regarder et le fait que Moulton ne parvenait pas à la regarder dans les yeux pendant plus de trois secondes – comme à ce moment précis, où ils se tenaient à l’entrée du stand de tir.
« Écoute, » dit Moulton. « Ça va peut-être te paraître un peu stupide et même téméraire, mais je me demandais si tu accepterais de dîner avec moi ce soir. Mais pas en tant que co-équipiers. »
Chloé ne put s’empêcher de sourire. Elle eut envie de répondre d’une manière un peu sarcastique, du style « Et bien, il était temps, » ou quelque chose dans le genre.
Mais au lieu de ça, elle opta pour une réponse beaucoup plus sincère : « Oui, je pense que ça me ferait plaisir. »
« Pour être tout à fait franc, ça fait un petit temps que j’avais envie de te le demander mais… on était tout le temps très occupé. Et ces dernières semaines, ça a plutôt été l’inverse. »
« Je suis contente que tu aies fini par me le demander. »
Le silence s’installa à nouveau entre eux et cette fois-ci, il parvint à la regarder dans les yeux sans détourner le regard. Pendant un instant, elle crut qu’il allait l’embrasser. Mais il se contenta de faire un signe de la tête en direction du stand de tir.
Читать дальше